Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 455 février 2001 *

VIÊT-NAM

Retour de Viêt-nam 2000

Cf. aussi : [Jean-Michel Krivine] [Vietnam]

Entretien avec Tuan *

Nguyen An Ninh (1900-1943), leader nationaliste qui a participé avec les communistes et avec les trotskistes à l’épisode du journal <i>La Lutte</i>.

Nguyen An Ninh (1900-1943), leader nationaliste qui a participé avec les communistes et avec les trotskistes à l’épisode du journal La Lutte.

Inprecor : Tu as circulé dans les 3 provinces du Viêt-nam et tu as remarqué un certain nombre de changements notables par rapport à tes précédents voyages…

Tuan : Dans les années 1997-1998 le Viêt-nam se convertissait en société de consommation. Les jeunes diplômés cherchaient donc avant tout à partir à l’étranger pour y “gagner des sous”. Maintenant les entreprises étrangères installées sur place recherchent des cadres du pays et les payent bien : en 1997-1998 on leur offrait un salaire mensuel de 200 dollars américains ; en 2000 on leur propose 800 dollars (je rappelle que le salaire moyen est de 100 dollars). S’y ajoute la possibilité de se rendre gratuitement en Thaïlande ou à Singapour en vue de “formation”.

Cette jeunesse veut maintenant rester au Viêt-nam. Auparavant le rêve était de partir pour la France ou le Japon. Il y avait aussi les États-Unis comme modèle pour les classes moyennes et beaucoup de couches populaires. Mais même si on sait que pas mal de familles établies là-bas disposent de plusieurs voitures et de superbes maisons on sait également que ce n’est pas le paradis tant espéré : il est difficile d’y trouver du travail avec un diplôme vietnamien non reconnu, on s’y heurte à du racisme même au milieu des Noirs et des Portoricains.

Bref même si persiste le culte du billet vert on cherche actuellement davantage à s’en procurer sur place qu’en partant à l’étranger.

Inprecor : As-tu l’impression que le passage à l’économie de marché s’accompagne d’une prise de conscience qu’il ne résoudra pas tous les problèmes ?

Tuan : Depuis l’ouverture de 1986-1987 le Viêt-nam veut entrer dans la communauté internationale. Il voulait faire partie de l’ASEAN (créée pour endiguer la révolution vietnamienne) et il en assure actuellement la présidence... Il veut entrer à l’OMC. Beaucoup de responsables sont envoyés à l’étranger et la couche dirigeante a subi une mutation : les ministres actuels ont entre 50 et 55 ans, leurs conseillers, leurs chefs de service et de département se rendent partout et commencent à réfléchir sur les effets de l’économie de marché et de la mondialisation. On peut distinguer schématiquement deux courants : le courant conservateur (les “vieux”) qui s’oppose à la mondialisation “stade suprême du capitalisme” et le courant des plus jeunes qui ne refuse pas la mondialisation mais pas n’importe laquelle. Des livres sur les manifestations de Seattle ont été traduits et ATTAC n’est pas ignoré.

Sur le plan économique le Viêt-nam a été moins touché que les “dragons” par la crise asiatique de 1997 (il n’a pas de Bourse des valeurs), cependant les investissements étrangers ont baissé. La priorité est maintenant donnée à l’agriculture (exportation du riz) à côté du pétrole. Le secteur profitant des délocalisations régionales (par exemple à partir de Taïwan) est à l’arrêt. Près du Petit Lac à Hanoï, devait s’édifier un centre commercial, le chantier est en somnolence...

La volonté actuelle des gouvernants est de faire les yeux doux aux Américains. Le voyage de Clinton a été envisagé dans cette optique : n’étant plus président pour longtemps il a été en fait le commis voyageur des multinationales. Il y a quelques mois a été signée avec les Américains une convention commerciale qui avait été refusée il y a moins de 2 ans. Certaines pancartes de bienvenue pour Clinton ont été offertes par la General Electric.

Inprecor : Que deviennent les langues étrangères dans ce contexte ?

Tuan : Ne parlons pas du russe jadis obligatoire... L’anglais se répand de plus en plus et j’ai vu à Hanoi des magasins avec leur devanture en anglais. Le français se redresse un peu, après le Sommet de la francophonie. Depuis 2 ou 3 ans il y a des classes bilingues, après le brevet, où le bac sera passé dans les deux langues et son obtention permettra de s’inscrire dans une faculté française.

Inprecor : Si on en vient à la politique, as-tu remarqué des changements notables ?

Tuan : Il y en a, indiscutablement. On lit beaucoup les Mémoires des anciens et beaucoup se posent la question de savoir ce qui est vrai. Surtout la génération des jeunes (jusqu’à 40 ans). Ils ne savent rien sur la première guerre d’Indochine. Ils en savent un peu plus sur la deuxième car on en parle encore (il y a des commémorations, etc.). Depuis trois ans les vieux reparlent du passé et soulèvent des questions jadis taboues. Par exemple on reparle du leader nationaliste Nguyen an Ninh à l’occasion du centenaire de sa naissance, le 29 septembre 2000. Ninh était bien plus connu que Nguyen ai Quoc (le futur Hô Chi Minh) dans les années 1930 et il avait participé avec les communistes et avec les trotskistes à l’épisode du journal La Lutte. Il est mort d’épuisement au camp de Poulo Condor en 1943. Bien qu’il ait été plutôt “compagnon de route” des communistes on parla très peu de lui après l’Indépendance : il aurait pu faire de l’ombre au prestige de Hô. Par ailleurs il avait subi la répression colonialiste en même temps que Ta thu Thau, le populaire leader trotskiste assassiné par les staliniens en septembre 1945. Parler de lui aurait pu réveiller des souvenirs inutiles chez les anciens. Or pour le centenaire de sa naissance une grande réunion a été autorisée pour la première fois à Hô chi Minh-ville. Plus de 200 personnes y assistèrent, surtout des vieux et des membres du parti. On y réclama l’édification d’une statue, le nom d’un boulevard ainsi que la création d’un lieu du souvenir. Sa fille prit la parole et accusa les autorités de ne pas accepter d’octroyer un seul hectare de terre pour ce lieu du souvenir alors qu’elles en avaient réquisitionné neuf à sa famille. Le vieux communiste Tran van Giau prit la parole à la tribune et abonda dans ce sens. Les larmes aux yeux, il s’exclama : “C’est Ninh qui m’a appris à lutter pour la révolution de manière consciente”!

Depuis deux ans beaucoup de livres parlent de lui. Son fils a publié un grand livre où il présente les trotskistes comme des révolutionnaires voyant les choses autrement que le PC...

Inprecor : On a beaucoup parlé, il y a trois ans, de la révolte des paysans de Thai Binh contre les bureaucrates corrompus. Ce mouvement a-t-il laissé des traces ?

Tuan : Et comment ! Je vais te donner un exemple. A Hô chi Minh-ville, au 7 rue Le Duan, se tient le bureau de l’Assemblée nationale. Depuis un an le trottoir en face est occupé par 200 personnes qui sont là en permanence, de nuit comme de jour, en se succédant. Elles ont confectionné une forêt de pancartes et de banderoles où est en général écrit “Vive le président Ho chi Minh !” et “Vive le Parti communiste vietnamien !” Ensuite ce sont des plaintes contre le comportement des bureaucrates de tel ou tel village en réclamant justice. La presse n’a pas le droit de les rencontrer ni d’en parler, il y a des tas de flics en civil tout autour, on n’a pas le droit de s’approcher pour prendre des photos. J’ai quand même réussi à m’en procurer... Cependant le gouvernement est désarmé car ce sont des familles de héros de la lutte pour l’Indépendance et l’utilisation de méthodes brutales serait très mal vue dans la population. Si la presse vietnamienne est muette sur ce sujet , celle d’Asie en parle régulièrement.

Quant à la corruption elle ne fait que croître et tout le monde est au courant. Des enveloppes circulent avant tout contrat avec l’étranger : le marché revient à celui qui arrose le plus. On ne sait pas trop en ce qui concerne directement les ministres, mais sur leur entourage... J’ai vu de mes yeux (commenté par le chauffeur du taxi dans lequel je me trouvais) la superbe demeure princière que s’est fait construire le fils du premier ministre, au cap St Jacques, à flanc de montagne. Elle est plus somptueuse que celle de l’ancien président Thieu.

Inprecor : Il y a donc un certain degré de relâchement du contrôle de la population ?

Tuan : C’est indiscutable, les gens ont moins peur. On peut parler, aller les uns chez les autres. Les flics font moins de zèle et deviennent plus “professionnels”. Les intellectuels sont surveillés “discrètement”. Il y a toujours deux flics devant le logement des contestataires connus, mais seulement pour que leur vue dissuade les visiteurs. Contrairement à la Russie, il n’y a pas de presse d’opposition. Pas non plus de syndicats non officiels (il y aurait pourtant une sacrée place pour eux...). Ainsi, les journaux ne peuvent se prononcer directement sur la grogne actuelle des fonctionnaires mais “Le travailleur d’Hô chi Minh-ville” publie sans commentaires des “lettres de lecteurs” significatives.

Les nouvelles technologies favorisent également l’ouverture sur l’extérieur sans qu’un contrôle soit possible. Les ordinateurs ont tous un E-mail gratuit. On peut même avoir accès à Rouge... Il y a une foison de cyber-cafés à Hanoi et à Hô chi Minh-ville, il faut souvent y faire la queue. Les tarifs sont modiques : 400 dongs/minute (soit 25 centimes, 1 dollar vaut 14 000 dongs). Récemment les autorités ont saisi un livre qui relatait des événements qui leur déplaisaient (les “Cent fleurs” de 1956-7), des protestations ont aussitôt traversé les E-mail.

Inprecor : Crois-tu qu’il y a une perspective pour la renaissance d’un véritable idéal socialiste au Viêt-nam malgré la caricature qu’en a fait le régime actuel ?

Tuan : Il y a indiscutablement un mouvement souterrain, certes très minoritaire, surtout parmi les intellectuels de 35-40 ans, parmi les écrivains, les artistes, les cinéastes, ayant des contacts avec l’étranger. Depuis 1997 on sent le changement : il y a une soif de comprendre et pour certains le marxisme non frelaté peut y aider. Nos traductions de Trotski (La révolution trahie, Littérature et révolution, Ma vie) ont été fort bien reçues quand on les a fait pénétrer au pays et on continue à traduire. Je vous avais déjà raconté il y a deux ans quelle avait été ma surprise à Hanoï de tomber en librairie sur Marx l’intempestif de notre camarade Daniel Bensaïd, traduit en vietnamien. Sa lecture n’est pas des plus aisée... Eh bien la première édition de 800 exemplaires a été épuisée en un an, la deuxième de 1.000-1.200 est également épuisée, on en est à la troisième... A quand une conférence de Bensaïd au Viêt-nam ? Je vous assure qu’il y aurait du monde !

On assiste à un paradoxe : l’économie de marché a besoin d’un certain degré de démocratie pour pouvoir fonctionner et cela permet dans une certaine mesure aux vrais opposants à cette économie de s’exprimer. Cela était impensable il y a 7 ou 8 ans, personne ne pouvait avoir de fax, d’accès à Internet ou simplement le droit de faire des photocopies... Or pour installer des entreprises étrangères ces outils sont indispensables : toutes les entreprises ont besoin d’un E-mail. Je ne dis pas que grâce au marché le Viêt-nam connaîtra un véritable épanouissement démocratique mais il sera débarrassé du véritable carcan politique antérieur. La colonisation elle-même n’a pas eu que des effets négatifs. Grâce à elle des hommes comme Nguyen an Ninh, Ta thu Thau ou Hô chi Minh ont pu venir en France, s’initier aux conquêtes de la Révolution française et lutter pour libérer leur pays.

Certes, il y a encore des “conservateurs”, des hommes de 75-80 ans, mais ils dirigent de moins en moins. Les historiens, même les plus connus, veulent réécrire l’histoire du Viêt-nam. Par exemple, la revue “Hier et Aujourd’hui” a publié une étude sur la famille de Hô où son frère apparaît sous un éclairage entièrement nouveau. Jusque là il avait été représenté comme victime de la répression colonialiste pour activités anti-françaises, or, c’était un ivrogne qui s’était livré à de sombres magouilles. Impensable il y a peu...

La renaissance de l’idée socialiste vient de la base, elle est encore fragile et la question majeure est : que faire du dehors pour l’aider ? Les dirigeants, quant à eux, exaltent le “socialisme de marché chinois”, avec dix ans de retard, après l’avoir sévèrement critiqué. Ils font traduire les écrits “théoriques” chinois sur “l’économie de marché à orientation socialiste” par les Instituts d’économie et de sociologie avec l’inscription : “circulation interne”...

Il est capital de faire connaître nos idées aux Vietnamiens qui revoient leur passé d’un oeil de plus en plus critique et ne considèrent pas le marché comme le dernier cri du développement de la société. Pourquoi ne pas ressortir de temps en temps Chroniques vietnamiennes en le mettant sur le site Internet de Rouge ? Pourquoi un étudiant n’irait-il pas faire un Mémoire universitaire sur Nguyen van Ninh ? (en attendant d’en faire sur Ta Thu Thau). Le changement est certes encore minime, mais c’est un changement qualitatif : rien ne sera plus comme avant.  ■

Propos recueillis par Jean-Michel Krivine

* Notre camarade Tuan, établi en France depuis la fin des années 1950, retourne régulièrement au Viêt-nam depuis 1990. Il avait relaté chacun de ses voyages dans Inprecor en décembre 1995, décembre 1996 et novembre 1998. Nous l’avons rencontré pour lui demander les changements intervenus depuis ses précédents voyages.

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta