Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 590 janvier 2013

CROATIE

Succès d'une conférence syndicale

Cf. aussi : [Croatie] [Ex-Yougoslavie]

Radnicka Borba *

Une conférence syndicale s'est tenue à Zagreb en novembre 2012. Au moment où la Croatie s'apprête à rejoindre l'Union européenne, des militants syndicaux indépendants ont dénoncé le processus de privatisations et de dérégulations en cours.

© Radnicka borba

© Radnicka borba

Synthèses actualisée Inprecor

Organisée par « Radnicka borba » les 24 et 25 novembre à Zagreb, la conférence syndicale « Résistance ouvrière contre la destruction des entreprises » a dépassé tous les espoirs. Parmi les conférenciers et dans le public, la grande majorité était composée des ouvriers qui luttent au jour le jour sur leur poste de travail. En deux jours ils ont présenté les problèmes de leur entreprises et sont entrés dans un vif débat sur les relations entre les entreprises, les rapports sociaux, le rôle du capital, de l’État et de ses institutions. Les débats ont aussi porté sur les revendications syndicales et sur les demandes de la société toute entière. La discussion n’était pas abstraite, elle abordait les propositions concrètes à mettre en pratique. Chaque exposé était suivi de discussions animées mais, de l’avis des participants, le temps manquait à chaque fois. A la fin de la conférence, il y a eu unanimité sur une déclaration commune, la poursuite des échanges de contacts, la mise en place d’un réseau de coordination ainsi que la poursuite des rencontres pour aller vers la création d’un mouvement ouvrier commun.

Après l’introduction du représentant de « Radnicka borba », qui a souligné la nécessité de transposer les luttes des entreprises particulières au niveau de toute la société afin de créer un mouvement ouvrier et social puissant et dit que cette conférence avait pour but d’avancer vers cet objectif, les débats ont commencé avec l’exposé de Lukica Bucat du syndicat indépendant de « Dalmacijavino » (entreprise des boissons à Split). Il a raconté brièvement l’histoire de son entreprise, les grèves ainsi que l’actuelle situation déplorable d’une entreprise qui pourrait être prometteuse. Il a insisté sur la question de l’actionnariat ouvrier.

Denis Geto, du syndicat de branche technique du HEP Technos (électricité croate) a parlé de façon critique de la situation syndicale. Il a présenté l’activité de son syndicat qui n’englobe pas le personnel de bureau mais surtout les opérateurs et mis en avant la nécessité de l’unité et de l’action commune face à la tendance au morcellement syndical, prélude à la privatisation de l’entreprise. Au cours de la discussion plusieurs participants ont souligné que, maintenant que nous sommes réunis, nous ne pouvons rester au niveau de la discussion, mais qu’il faut faire un pas vers la création d’un mouvement commun. Il a été souligné qu’il faut des actions décidées pour empêcher la privatisation des biens publics.

Zeljko Luksic, du Syndicat des cheminots croates, a exposé la situation dans les chemins de fer : licenciements annoncés, morcellement de cette entreprise étatique en vue de sa privatisation. Il a posé quelques questions générales et essentielles qui ont provoqué une vive discussion. Luksic a constaté qu’il faut procéder à un changement social, qui n’est possible sans la prise du pouvoir politique par les ouvriers. Le premier pas dans cette direction serait la construction d’un parti ouvrier, composé non des politiciens professionnels mais des ouvriers eux-mêmes, c’est-à-dire à partir des syndicats. Ancien responsable régional des Travaillistes croates-Parti des travailleurs, dirigé par Dragutin Lesar (1), il a constaté que ce n’est en aucun cas un parti ouvrier, « mais un projet populiste mis en œuvre par un gueulard ». Une discussion intéressante a suivi sur les relations entre la lutte parlementaire et l’activité « dans la rue ». Une opinion commune sur la nécessité de combiner les deux a prévalu. Il y eu des propositions sur la création d’un nouveau parti ou association sur une plate-forme ouvrière, mais dans la discussion qui a suivi on est arrivé à la conclusion qu’il fallait créer d’abord un mouvement, pour voir ensuite, en fonction de son développement, quelle forme serait la meilleure.

Le lendemain, la conférence a été reprise avec l’exposé de Tonci Drpic, qui a brièvement retracé l’histoire unique de Jadrankamen (carrières de pierre sur l’île dalmate Bratch), depuis leurs pères et grand-pères, lorsqu’on brisait et transportait la roche à mains nues et outils rudimentaires. Il montra que l’entreprise était très prospère jusqu’à sa reprise par l’ancien tennisman, devenu businessman, Bruno Oresar, un véritable criminel qui a vidé la caisse et licencie les ouvriers. Il a annoncé de nouvelles luttes. Actuellement l’entreprise est en liquidation judiciaire, mais une partie des ouvriers a été rembauchée et une certaine activité continue. Les salariés qui ont été licenciés — plus de la moitié — sont regroupés dans le syndicat et continuent la lutte. Tonci Drpic a souligné que les ouvriers de Jadrankamen ne lâcheront jamais leur entreprise. Les autres participants de la conférence étaient unanimes pour offrir leur soutien de solidarité aux camarades de Jadrankamen.

Bojan Kovacic de Dioki Grupa (pétrochimie) de Zagreb a présenté l’histoire de la destructions de cette entreprise — sa détérioration à la suite de la privatisation de INA (2), le fameux procès de Robert Jezic et Ivo Sanader (3), comment Jezic a fait n’importe quoi : achat des journaux régionaux comme Novi list et Glos Slavonji, la vente de terrains à des tiers qui les mettaient ensuite en location à l’entreprise… Kovacic a conclu en disant que Dioki ne pourra probablement plus être sauvé, mais que les ouvriers lutteront pour leurs salaires impayés et les indemnisations de licenciement.

Sinisa Milicic du Syndicat industriel régional a souligné, dans son analyse du syndicalisme en Croatie, que rien dans les rapports sociaux n’a changé par rapport à l’époque où Frédéric Engels décrivait La situation de la classe ouvrière en Angleterre et que la seule différence c’est qu’aujourd’hui nous possédons des i-pods et des téléphones portables. En citant quelques exemples du syndicalisme de lutte au début du XXe siècle en région de Varazdin, il a insisté sur la nécessité d’apprendre de l’histoire et de réactualiser le véritable syndicalisme. Il a fini par une boutade : il est venu à la conférence en pensant résumer son discours en une phrase : « La situation du syndicalisme croate est mauvaise, et sans perspective », mais après la conférence il a changé l’avis : « malgré tout, il semble qu’il y ait des perspectives ».

La discussion finale a permis de résumer les conclusions, leur mise en œuvre, de même que la rédaction de la résolution par un groupe de travail composé ad hoc. Il a été décidé de mettre en place une coordination ouvrière commune, entre ceux qui étaient présents, et de préparer prochainement une nouvelle conférence. Les présents se sont engagés à y faire venir le plus possible d’ouvriers de leurs entreprises, ainsi que de l’élargir à d’autres syndicalistes de divers horizons. Les syndicalistes ont demandé à Radnicka borba d’organiser la nouvelle conférence et de se charger de la coordination. Ils l’ont chargé de rédiger le texte définitif de la résolution et de le soumettre à l’approbation des participants, puis de le faire circuler parmi les syndicalistes et le publier dans la presse. Tous ont exprimé l’espoir que les conférences pourront être régulières, que leur influence va s’élargir ainsi que le nombre de participants, de façon à ce qu’un fort mouvement puisse apparaître. ■

* Radnicka Borba (« Lutte ouvrière ») est une organisation anticapitaliste croate, observatrice permanente dans la IVe Internationale. Cet article, signé V. K. a paru sur le site web de Radnicka borba le 3 décembre 2012.

Déclaration de la conférence syndicale

Cette déclaration a été adoptée lors de la conférence syndicale « Résistance ouvrière à la destruction des entreprises », tenue à Zagreb les 24 et 25 novembre 2012.

Synthèses actualisée Inprecor

Nous, représentants syndicaux des ouvriers des entreprises Jadrankamen, Chemins de fer croates (HZ), Dioki Group, Réseau d’électricité croate (HEP), Dalmacijavino et du Syndicat industriel régional, après deux jours de débats lors d’une conférence, nous nous sommes mis d’accord sur les points suivants :

La classe ouvrière en Croatie est confrontée à de nombreux problèmes :

— Dépérissement des entreprises,

— Absence d’influence des travailleurs sur la gestion des entreprises,

— Absence d’influence des travailleurs sur le pouvoir exécutif,

— Réduction des salaires,

— Non-paiement des salaires,

— Insécurité et perte de l’emploi,

— Impossibilité de vivre dignement de son salaire,

— Et autres formes de privation des travailleurs de leurs droits.

Tous les problèmes évoqués par les ouvriers sont essentiellement les mêmes partout, indépendamment de l’entreprise ou de l’institution où ils travaillent.

Compte tenu de cette situation alarmante, les participants s’engagent à agir ensemble pour la défense des travailleurs, de leur emploi et de la propriété publique.

Dans les luttes ouvrières nous agirons pour la solidarité pleine et entière et offrirons le soutien mutuel concret aux travailleurs, sans tenir compte de leur entreprise, de leur branche ou de leur appartenance syndicale. Nous invitons tous les syndicats à s’y associer.

Par cette solidarité nous souhaitons substituer un véritable syndicalisme unitaire de lutte au morcellement syndical actuel.

Nous nous opposons à la vente des biens publics et à la poursuite des privatisations !

Nous nous engageons à lutter pour l’annulation de la privatisation de l’INA (4) et de toutes les autres privatisations illégales !

Nous nous opposons au parachutage sur les postes de direction des affidés du parti au pouvoir, source d’incompétence !

Il faut une loi sur la gestion des entreprises par les travailleurs ainsi que définir légalement l’organisation de l’actionnariat ouvrier, de manière à renforcer la position des salariés.

On doit arrêter la complaisance à l’égard du grand capital au détriment des citoyens de la République de Croatie, mise en œuvre par le pouvoir politique en place. Nous exigeons l’arrêt du pillage et de la privatisation des ressources naturelles du pays, propriété de tous les citoyens de la République.

Il faut changer la législation actuelle du travail ainsi que la procédure de mise en liquidation, conçue en faveur du capital et au détriment des travailleurs !

Nous appelons tous les mécontents — travailleurs, agriculteurs, chômeurs, retraités, étudiants — à se joindre à cette initiative afin de construire la résistance sociale et de changer l’état actuel de la société. ■

Signataires : Lukica Bucat, Syndicat indépendant de « Dalmacijavino » ; Tonci Drpic, Syndicat indépendant de « Jadrankamen » ; Denis Geto, syndicat professionnel de « HEP-TECHNOS » ; Bojan Kovacic, membre du Comité de défense de « Dioki » ; Zeljko Luksic, Syndicat des cheminots de Croatie ; Sinisa Milicic, Syndicat industriel régional.

(Traduit du serbo-croate par R.Pavlovic)

Notes

1. Hrvatski laburisti - Stranka rada (Travaillistes croates - Parti du travail) est un parti social-démocrate, formé en 2010 par l’ancien syndicaliste et député du Parti populaire (HNS, libéral), Dragutin Lesar. qui a obtenu six sièges de députés lors des élections de 2011.

2. INA-Industrija nafte, principale compagnie croate de distribution de carburants a été privatisée à partir de 2003 et complètement en 2006. C’est la plus importante et la plus profitable compagnie en Croatie. Depuis 2006 le gouvernement n’y possède que 44,84 % des actions, l’entreprise pétrolière hongroise MOL 47,16 % et les autres investisseurs privés 7,9 %.

3. Ivo Sanader, dirigeant de l’Union démocratique croate (HDZ) après la mort de Franjo Tudjman, premier ministre du 23 décembre 2003 au 6 juillet 2009, a été condamné pour corruption en novembre 2012 à dix ans de prison, accusé, entre autres, d’avoir touché 10 millions d’euros pour assurer à MOL une position dominante dans INA privatisé. Robert Jezic, alors propriétaire de la compagnie pétrochimique Dioki Grupa, avait avoué servir d’intermédiaire pour 5 millions d’euro, que la Cour lui impose de remettre à l’État. Il a de plus été accusé d’avoir bénéficié de prix très avantageux grâce à Ivo Sanader, lorsque ce dernier était premier ministre. Propriétaire majoritaire du quotidien croate « Novi List » depuis 2008, il censurait toute mise en cause de Sanader.

4. Compagnie nationale pétrolière détenue en partie par la Hongrie. (Inprecor).

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