Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 532-533 novembre-décembre 2007 *

HISTOIRE

Victor Serge, Romain Rolland et l’Humanité en 1933

Cf. aussi : [Jean-Michel Krivine] [Révolution Russe]

Jean-Michel Krivine

Le texte de Victor Serge que nous vous proposons dans ce numéro (Bilan de la Révolution russe, trente ans après) a été publié pour la première fois en novembre 1947, le mois de la mort de l’auteur, âgé de 54 ans, dans la revue bimensuelle syndicaliste révolutionnaire la Révolution prolétarienne. Ayant en possession quelques numéros anciens de cette revue nous avons retrouvé un article sur « L’affaire Victor Serge et l’interview de Romain Rolland » paru en juin 1933. Nous en proposons ci-dessous quelques extraits instructifs.

Pour pouvoir bien comprendre ces extraits, il faut avoir une idée des personnages cités qui sont évidemment inconnus ou mal connus par la jeune génération. Nous apportons donc auparavant quelques précisions utiles pour la lecture.

Romain Rolland (1866/1944) est un écrivain très célèbre qui a d’abord été pacifiste et est allé se réfugier en Suisse lors de la première guerre mondiale. Il devait y rester jusqu’en 1937. Lors d’un voyage en Inde pendant la guerre il eut l’occasion de rencontrer et d’admirer le Mahatma Gandhi. Puis il est attiré par la révolution russe mais demeure critique à cause de sa violence. A partir de 1927 il soutiendra le régime soviétique, deviendra un « compagnon de route » docile mais n’adhérera pas au PC et se permettra de défendre Victor Serge auprès de Staline en 1935. Cependant, comme le rappelle Trotski dans un article de la même année intitulé « Romain Rolland remplit sa mission » : il « place en Staline autant de confiance qu’il en mit autrefois en Gandhi (…) Avec une autorité qui n’est guère fondée, Romain Rolland décrète que la politique de l’Internationale communiste continue à se conformer rigoureusement aux enseignements de Lénine. » (1) Signalons que l’écrivain était sous bonne garde car la princesse russe Maria Pavlova Koudatchova qui fut successivement sa secrétaire, sa maîtresse, son épouse et sa veuve, faisait partie des Dames du Kremlin, c’est-à-dire des agents féminins des services soviétiques…

Panaït Istrati (1881/1935) est un écrivain et militant révolutionnaire roumain d’expression française. Il manifeste sa solidarité avec la révolution russe de 1905 puis découvre en 1919 l’œuvre de Romain Rolland à qui il écrit une longue lettre. Il écrira alors dans la revue Europe fondée en 1923 par Romain Rolland. Compagnon de route du PC, il se rend d’octobre 1927 à février 1929 en URSS et découvre la réalité de la dictature stalinienne. Il écrira alors en 1929 Vers l’autre flamme. Confession pour vaincus. Un livre très critique envers le régime soviétique dont les plumitifs le traiteront de fasciste. Ce sera la rupture avec beaucoup d’intellectuels « amis de l’URSS »: Barbusse, Nizan, Francis Jourdain, Jean-Richard Bloch, Charles Vildrac. Seul Romain Rolland se tait publiquement bien qu’il le désapprouve en privé. Il n’accablera jamais son ami mais il l’abandonnera à la meute.

Victor Serge (1890/1947) de son vrai nom Victor Lvovitch Kilbatchiche. C’est un écrivain et révolutionnaire francophone, né en Belgique, de parents russes réfugiés. A partir de 1905 il fréquentera à Paris les milieux libertaires et notamment ceux de la Bande à Bonnot (2), ce qui lui vaudra quelques années de prison . Attiré par la révolution des soviets il gagne Petrograd en 1919. Il adhère au PC bolchevik et assiste Zinoviev à l’Exécutif de la IIIè Internationale (ou Komintern). A la mort de Lénine, en 1924, il se rapproche de l’Opposition de gauche dirigée par Trotski. De plus en plus surveillé par le Guépéou il sera exclu du Parti en 1928, emprisonné en 1933 puis, ayant refusé de faire de faux aveux, déporté en Sibérie. Il sera libéré puis banni d’URSS en 1936 grâce à une campagne internationale de gauche menée notamment par Trotski, André Gide, André Malraux, Romain Rolland, Henri Barbusse. Il part pour Bruxelles, puis il assistera en France à la débâcle de 1940 avant de se rendre au Mexique peu après l’assassinat de Trotski. Il y mourra en 1947.

L’affaire Victor Serge et l’interview de Romain Rolland

Le 26 mai l’Humanité publiait en première page un sensationnel entretien avec Romain Rolland. A peine celui-ci avait-il reçu le journal qu’il m’écrivait pour protester contre la façon dont on y avait déformé sa pensée :

« En ce qui concerne Victor Serge, on m’y prête une attitude qui n’est pas la mienne :

“Il écarte avec mépris (dit-on) cette « histoire Serge », montée par Panaït Istrati et devenue machine de tous les contre-révolutionnaires.” On a mal compris. J’ai dit (ce que chacun sait) que Istrati a été, par sa publication à laquelle Serge a collaboré, le premier responsable de tous les ennuis dont Serge a, depuis, été l’objet. (Et si j’ai été bien informé, Serge lui-même, qui l’avait prévu, eût voulu — trop tard ! — empêcher Istrati de faire cette publication).

« De plus j’ai regretté que l’affaire Serge soit devenue en effet une machine de guerre contre l’URSS. Car c’est un fait qu’en-dehors de vous et des vrais amis de Serge, toutes sortes de gens, dont le moindre souci est le salut de Serge, se sont emparés de son affaire : et leur façon de l’utiliser à leurs propres fins vient contrecarrer nos efforts en sa faveur.Cette lettre montre Rolland s’associant aux amis de Victor Serge dans leur effort pour le libérer. Mais il a voulu insister encore publiquement sur ce point dans une lettre adressée le 30 mai à la petite revue Le Huron et publiée dans le numéro du 85 juin :

J’ai fait, au sujet de Serge, non pas une fois, mais deux ou trois, des démarches auprès de Gorki ; et celui-ci m’a promis de s’occuper personnellement de cette “affaire” dès qu’il serait de retour à Moscou (il vient d’y rentrer). A mes premières démarches, on avait d’ailleurs répondu de Moscou qu’il était traité avec égards dans sa prison. Romain Rolland a envoyé à l’Humanité une rectification semblable à celle qu’il m’adressait à moi et qu’il a adressé au Huron : suivant ses méthodes habituelles, l’organe officiel du PC, pour qui la mauvaise foi semble être une condition essentielle du communisme, n’a pas reproduit la lettre rectificative et s’est contenté de donner, dans son numéro du 5 juin, un résumé à sa manière, où il n’est pas question de Victor Serge mais seulement de Panaït Istrati. (…)

Que lui avait écrit Rolland ?

Serge est un grand écrivain révolutionnaire. Mais je ne le connais pas personnellement, et je ne sais pas les raisons de son arrestation. Je n’en ai donc pas de juger, ou pour ou contre. Partir en guerre contre l’URSS avant de savoir quoi que ce soit, est injuste. On ne juge pas par acte de foi. Il faut savoir. C’est ce que je demande. (…) Si Rolland ne connaissait pas les raisons de l’arrestation de Victor Serge, il a pu s’en faire une idée depuis, par les documents publiés ici même. Il sait d’ailleurs (au moins depuis l’affaire Dreyfus) que ce n’est pas aux accusateurs publics qu’on demande les véritables raisons de certaines accusations.

Son expérience personnelle devrait aussi l’éclairer sur le cas de Serge : on l’a déclaré, pendant la guerre, traître à la France, comme les employés du parti communiste déclarent aujourd’hui Victor Serge traître à la Révolution ; les policiers d’ici ont traité Rolland d’anti-français, comme les policiers de là-bas traitent Serge de contre-révolutionnaire, et pour les mêmes motifs : parce que l’un et l’autre ont gardé leur raison, leur sens critique dans les circonstances où les gouvernements voulaient que tout cède à la raison d’État, parce qu’ils se sont refusés à mentir par ordre, parce que l’un comme l’autre a été, pour me servir des paroles de Serge, « un objecteur, un non-consentant avoué, net et qui ne se taira que contraint. » Et si Romain Rolland n’a pas été contraint à se taire, c’est qu’il avait la chance d’être à l’étranger !

Il est impossible qu’il « écarte avec mépris cette histoire Serge » comme le prétend mensongèrement l’Humanité, parce que, au fond, l’histoire Serge, c’est la sienne, et que s’il le faisait, il se renierait lui-même.

Jacques Mesnil (La Révolution prolétarienne du 25 juin 1933)

Notes

1. Léon Trotsky : Œuvres tome 7 — octobre1935 à décembre 1935, EDI, Paris 1980.

2. Bande à Bonnot : groupe d’anarchistes conduits par Jules Joseph Bonnot, célèbre pour ses attaques de banques, accompagnées de meurtres. Ses chefs furent abattus au moment de leur arrestation (1912).

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