logo-inprecor

Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

N° 672-673 mars-avril 2020

LES NÔTRES

Un entretien en 2014 avec Michel Lequenne, le « surréaliste du comité central »

Cf. aussi : [Michel Lequenne] [Les Nôtres]

Uraz Aydin*

J’ai eu l’occasion de connaître Michel Lequenne en janvier 2014 dans le cadre d’une recherche postdoctorale. En effet je « travaillais » sous la direction de Michael Löwy sur la trajectoire du mouvement surréaliste après la mort d’André Breton et plus précisément sur le Bulletin de liaison surréaliste publié de 1970 à 1976. Et je désirais réaliser un entretien avec lui (aux côtés d’Ody Saban, Thomas Mordant, Roger Renaud et Gilles Bounoure) pour m’informer sur cet épisode de l’aventure surréaliste où Vincent Bounoure avait eu un rôle de premier plan. Mais c’était aussi l’occasion pour moi de rencontrer cette figure mythique du trotskisme français que j’avais d’abord connu par les anecdotes de Masis Kürkçügil, dirigeant de la section turque, qui l’avait connu dans les années quatre-vingt, notamment lors du XIIe congrès de la Quatrième Internationale. Il me racontait que durant ce congrès, afin de plaisanter sur la résolution concernant la participation des militants immigrés à des cellules locales avec lesquelles ceux-ci n’avaient vraisemblablement aucun rapport quotidien – et qui étaient déjà la plupart du temps impliqués dans un travail d’intervention auprès des immigrés –, Lequenne lui avait fait passer un petit mot parodiant une décision de l’Internationale Communiste selon laquelle Lénine devait rejoindre la cellule des coiffeurs…

D’autre part, ma mère, Aslihan Aydın avait traduit (à la suite de notre camarade romancier-traducteur, qui fut aussi un ancien rédacteur d’Inprecor, Yiğit Bener, ainsi que son père, Erhan Bener, écrivain lui aussi) des textes de Michel Lequenne pour l’édition turque de Marxisme et Esthétique. Je découvrais aussi ses écrits de critique culturelle dans les pages de Critique communiste et encore plus tard son autobiographie Catalogue (pour mémoires) et son Trotskisme, une histoire sans fard.

Nous nous donnâmes finalement rendez-vous le 8 janvier 2014 chez lui à 11 heures. Dans notre échange de mails, Michel précisa au début que notre entretien devrait être fini à 12h30 car il avait un rythme de travail assez strict, mais ajouta plus tard qu’il pouvait quand même me garder jusqu’à 13 heures ! Ravi de pouvoir bénéficier de cette demi-heure en rab, je pris mes précautions pour arriver pile à l’heure. Toutefois ayant emprunté la mauvaise direction, j’arrivais essoufflé devant sa porte avec 6-7 minutes de retard. Lorsque je m’excusais pour ce contretemps, il me répondit : « Non ça va vous êtes dans les temps, pendant la Résistance on attendait au maximum dix minutes avant de quitter le lieu du rendez-vous ». J’entrais ainsi dans l’Histoire, en même temps que dans sa demeure.

L’entretien dont je garde encore l’enregistrement dura bien au-delà des deux heures promises. Nous sympathisâmes assez rapidement et notre discussion entrecoupée, ou plutôt accompagnée, de ses magnifiques éclats de rire et – malheureusement – de toux, dépassa largement les limites de mon sujet de recherche pour s’attarder sur des critiques de la Ligue, la LCR ; ses aventures amoureuses ; sur l’intérêt qu’il portait à Anatole France (dont, en tant que « anatolien » – tel qu’il se définissait –, il était fier de détenir les œuvres complètes) ; ses exercices de rédaction de poèmes en alexandrins ; sur les six projets de livres qu’il espérait encore rédiger à l’âge de 93 ans (« un pari contre la mort », disait-il) et son faible pour Marilyn Monroe dont une image de jeunesse ornait sa bibliothèque au milieu de nombre de dessins, peintures, photos et gravures (dont un original de Jan Svankmajer).

Ce fut ma seule et unique rencontre avec Michel, même s’il continua pendant quelque temps à m’envoyer des articles de polémique contre Marc Ferro, Leonardo Padura ou encore avec la revue Dissidences concernant son numéro sur Pierre Broué, qu’il conservait précieusement dans son fichier « règlements de comptes ».

Michel Lequenne nous a quittés à l’âge de 99 ans, laissant derrière lui des milliers de pages d’analyse marxiste, de critique – radicale – d’art, d’histoire à contre-courant et de narration littéraire mais aussi l’exemple d’une indomptable foi révolutionnaire incarnée par son engagement militant, qu’il exprimait aussi – probablement en s’esclaffant – lors d’un entretien avec Vincent Bounoure et Michael Löwy avec cette analogie insolite : « Encore une fois le lémurien sera plus fort que le diplodocus… »

• Quel a été votre rapport au surréalisme en général et plus particulièrement avec le principal animateur du groupe maintenu, Vincent Bounoure ?

Michel Lequenne : J’ai été un surréaliste tout à fait particulier. À la fin de l’Occupation, quand je suis arrivé à Paris, je connaissais quelques éléments du surréalisme, quelques peintres, mais très superficiellement. Ma formation était très particulière. Pour l’art, la littérature, j’ignorais. J’écrivais des poèmes, en particulier des sonnets en vers classiques, j’ai continué d’ailleurs, j’aime tellement cet exercice. Et pour la peinture, pour moi l’avant-garde ça s’arrêtait à Monet. En sortant de la clandestinité, découvrir l’art moderne fut donc un vrai choc. Mais pour en revenir au surréalisme, je tombais dans une organisation où la culture politique s’associait au surréalisme. Et le manifeste Breton-Trotski c’était vraiment la liaison. Mais il se trouve que le mouvement surréaliste, au lendemain de la guerre, arrivait à la conclusion que la perspective de Trotski ne s’était pas réalisée, qu’il n’y avait pas eu de révolution, etc.

J’avais lu le livre de Nadeau (1) qui a été pour moi très important. Puis en 1952 Breton nous envoie son volume des Entretiens (2), dédicacé aux amis de la Vérité (3), au « Vieux » (Léon Trotski), etc. Et les entretiens… « boum boum », ça a été décisif pour moi et à partir de là j’ai acheté toutes les revues surréalistes. Et tout d’un coup je suis devenu « le surréaliste du comité central », à chaque fois que quelqu’un disait « ah c’est un événement surréaliste », je leur criais « mais laissez donc le surréalisme tranquille » (rires).

Pour les revues, j’étais loin d’être d’accord sur tout et j’ai eu des désaccords avec le surréalisme, qui d’ailleurs subsistent. Participer au mouvement surréaliste, ça ne se posait même pas. Tout a changé à partir du Manifeste des 121 (4). Tout à coup on s’est retrouvé sur le même plan. J’ai surtout eu des relations avec Jean Schuster, c’était le « politique » du moment. Mais qui lui, à l’inverse de ce qu’a été Vincent Bounoure plus tard, prenait bien soin de m’éloigner du groupe. Il ne voulait pas que des gens comme moi interviennent dans leurs affaires. Mais il a parlé plusieurs fois à notre cercle Karl Marx.

Nous avions eu une rencontre extrêmement amicale avec Vincent et Micheline Bounoure par l’intermédiaire d’une amie mais sans suite immédiate… oh quoique… non je passe à l’essentiel.

L’essentiel, c’est janvier 1976. C’était le début de la revue Critique communiste et il y a eu un numéro spécial féminisme et sexualité. Venait aussi de paraître le livre de Xavière Gauthier (5). J’avais écrit une critique féroce de son livre dont le principal argument était que le surréalisme c’est de l’homosexualité refoulé. Elle s’en prenait en particulier à Pierre Molinier, que j’adorais déjà comme artiste. Donc je lui rentrais dedans.

Immédiatement, une réponse de Bounoure, une longue lettre qui me remerciait de prendre leur défense. Avec un point de désaccord sur Sade (6). Ce qui a entraîné un débat. Qui s’est arrêté avec la fin de la publication des deux numéros de la revue Surréalisme, chez Savelli.

C’est moi d’ailleurs qui les avais emmenés chez Savelli, créé par le jeune Jean-Jacques Samary, le frère de Catherine. Mais qui a connu une évolution très différente.

Donc ma réponse est restée inédite. Mon attitude sur Sade était opposée à l’exaltation qui a été continuée par [Annie] Le Brun, opposée aussi à la critique anti-Sade bourgeoise, je faisais une critique marxiste de Sade. Une analyse marxiste de sa place dans les Lumières et dans la révolution, etc.

Un pari contre la mort

• Et vous ne l’avez pas publié depuis ?

Michel Lequenne :Non je n’en ai pas eu l’occasion. J’avais une telle activité politique, ça m’amenait à écrire des milliers et des milliers de pages d’articles et des quantités d’articles de polémique, complètement inutiles d’ailleurs. Et je commençais des livres que je ne finissais jamais. Il m’a fallu cesser mon activité de critique d’art à la fin du siècle pour me dire, bon je vais finir mes livres. Et j’en suis encore là. J’ai fini le mois dernier un livre qu’il m’a fallu trois ans pour écrire. Ça s’appelle Contre-révolution dans la révolution (7), pour essayer d’en finir une fois pour toutes avec la continuité bolchevisme-stalinisme. Un travail gigantesque qui m’a obligé à relire des milliers et des milliers de pages et j’ai fini un livre qui fait lui-même 1.500 .00 signes.

Alors j’ai encore trois grands livres à écrire. D’abord le deuxième volume de mes Grandes Dames des Lettres. Je ne m’accorde pas trop d’années non plus, disons que c’est un pari contre la mort. 2016 ça sera le 500e anniversaire de l’Utopie de Thomas More, qui a été écrit exactement dix ans après la mort de Colomb. Et je ferai un livre qui reprendra des études que j’ai faites dans les années soixante, vous n’étiez même pas né. Dans une petite revue où j’avais publié une quinzaine d’articles sur l’utopie. Et que j’avais arrêté d’ailleurs avec la fin de la publication de cette revue. Ça m’est arrivé plusieurs fois (rires). La revue est tombée, j’ai arrêté d’écrire. Je venais de publier trois articles sur Cyrano, puis un article sur Fontenelle qui n’est pas paru car la revue s’est arrêtée. Moi je ne suis pas quelqu’un qui fait un livre en alignant des articles du passé. Comme dans les Grandes Dames j’ai revu et complété ce que j’avais écrit dans les Cahiers du féminisme (8). J’écris en chroniques mon Un seul marxisme (9) aussi. Et puis je vais rassembler tous mes écrits sur l’art que j’appellerai humblement Pour une nouvelle histoire de l’art (rires). Plus un roman que je tiens à cœur. Et j’espère écrire aussi Mon surréalisme, ce qui va me ramener à notre sujet…

« Un seul marxisme »

• Votre Un seul marxisme reprendra donc votre débat contre la conception de « Mille marxismes », je suppose ?

Michel Lequenne : Oui, c’était une rubrique dans Contretemps, la revue de Daniel Bensaïd. Il faut dire que Bensaïd – et toutes mes relations avec lui ont été très compliquées – avait toujours préservé son contact avec moi. Il avait donc créé sa propre revue Contretemps, à laquelle je n’étais pas abonné et il ne m’avait pas demandé de participer. On avait participé à une chose ensemble, qui était très bien en principe, c’était un groupe de recherche avec des militants, sans a priori, sans hiérarchie. On examinera les thèmes, on pourra parler librement et on sortira quelque chose… eh bien très vite ça a dérivé : invitation aux spécialistes. Ce n’était plus un groupe de recherche entre nous, on écoutait des spécialistes et il n’en sortait rien.

Critique communiste ne s’était pas encore arrêté quand j’avais vu donc apparaître cette notion de mille marxismes en tant que collection chez mon éditeur. Dans cette collection, le premier volume paru était un livre sur la dialectique, alors moi en tant que dialecticien j’en avais fait une critique favorable, c’était un très bon livre de Bertell Ollman sur la dialectique du Capital (10). Mais en introduction je disais que la notion de mille marxismes était absurde parce que s’il y a mille marxismes il n’y a pas de marxisme, il y a juste un tas où tout le monde peut se servir. Et j’étais ahuri de voir toutes ces références, qu’on mettait Mao Tsé Toung et je ne sais qui encore parmi les théoriciens de la dialectique. Et donc je retrouve cette notion dans Contretemps, d’où un premier article : « Un seul marxisme ». Un énorme pavé ! D’abord on refuse de le publier, alors je proteste, j’insiste. On le publie. Il y a eu une réponse d’Antoine Artous. Alors je lui ai immédiatement répondu sous le même titre et j’ai continué. Un seul marxisme, ça sera donc un volume à la fin…

• J’avais entrepris il y a des années, de traduire votre article sur le marxisme révolutionnaire et le marxisme universitaire (11), en réponse au petit livre de Perry Anderson sur le marxisme occidental (12)…

Michel Lequenne : Ah oui, Perry Anderson c’est une de mes têtes de turc. Oh excuse-moi (rires) mais on dit comme ça en français. C’est un non-sens, le marxisme occidental. D’autant plus que s’il y avait un marxisme oriental qui serait le bolchevisme, je montrerais que ça a été le seul marxisme pour une époque. Je ne sais pas si tu as lu Terrorisme et communisme – mauvais titre –, un remarquable livre de Trotski contre Kautsky…

Le surréalisme pour tenir en équilibre

À partir de cet échange avec Vincent Bounoure, nos relations sont devenues très serrées. La conférence que l’on a faite chez mon beau-père Jean Ponce, à la campagne, a été décisive. Avec Michael Löwy, Vincent Bounoure et Jean-Louis Bédouin. D’accord avec Vincent, nous avons ensuite enlevé les interventions de Bédouin, c’est devenu un dialogue à trois (13). À partir de là, Vincent nous a proposé, à Michael et moi, d’entrer dans le groupe surréaliste.

Si j’avais eu 20 ans en 1924 quand le surréalisme est né, je n’aurais pas été surréaliste. Il y a des gens comme Aurélien Dauguet, pour lui le surréalisme c’est sortir et tirer dans la foule… Vincent nous disait, le surréalisme c’est un mouvement, au sens propre du terme, un mouvement dialectique. J’avais écrit dans mon introduction aux écrits de Bounoure que dans le surréalisme on pouvait trouver la dialectique de l’esprit, pas avec un E majuscule comme chez Hegel, mais une dialectique de la pensée, qui n’est jamais un reflet du réel. C’est un domaine qui reste à creuser. Moi j’aurai donc été surréaliste en 38 avec le manifeste Breton-Trotski. J’ai donc rejoint le groupe à l’invitation de Bounoure mais je l’ai quitté après sa mort.

Sa mort a d’ailleurs été précédée par un grand débat dans le groupe. Mes désaccords avec le groupe, il les partageait. Quand le groupe a décidé de se scinder en deux et de mettre les marxistes et leurs sympathisants dans un autre groupe, il était scandalisé.

• Et qui avait pris cette décision de diviser le groupe ?

Michel Lequenne : Marie-Dominique Massoni était devenue la dirigeante. Il y a eu aussi des jeunes qui sont arrivés vers 1990, ils n’avaient pas la totalité de l’apport du surréalisme. De l’aspect « révolution » ils revenaient à « révolte ». Pour certains c’était l’aspect poétique et artistique du surréalisme qui importait. Quand on a voulu faire avec le Bulletin surréaliste international, comme en 1935, les « positions politiques du surréalisme », c’était impossible. Tu avais les surréalistes de l’Est pour qui le communisme, le marxisme, c’était le stalinisme.

Pour les Argentins, les Brésiliens c’était l’inverse. Et dans le groupe français, obtenir un accord avec les jeunes fut impossible. Michael, moi, Thomas Mordant et Ody Saban, nous étions dans le même camp. Ody a vécu aussi beaucoup de problèmes. D’ailleurs, à mon avis, elle était la meilleure peintre du groupe surréaliste.

Il y avait aussi Gilles Bounoure qui n’avait pas participé au groupe. Ça se comprend. Le fils et le père, ça aurait été délicat. Mais après la mort de son père, il est venu au groupe mais il n’a pas réussi non plus… Et l’amitié entre nous a succédé à celle avec son père. Ce n’est pas du tout pareil par ailleurs. Avec lui subsiste aussi des désaccords sur Sade, sur Anatole France. Pour lui Anatole c’est mauvais littérairement, moi j’ai les œuvres complètes (rires). Je suis absolument fidèle à tous mes amours successifs, celui d’Anatole France date de l’adolescence.

Dans le groupe il y a donc eu une dérive vers l’anarchie, un retour à l’anarchie. La liaison établie par Breton entre drapeau noir et drapeau rouge, moi je suis contre mais l’esprit libertaire, c’est autre chose. Il y a eu des faux accords quelques fois sur cette question. Si l’esprit libertaire exclut ce qui est nécessaire comme organisation et discipline révolutionnaire, je suis contre. Il y a eu des désaccords de principe d’autant plus que j’avais été très lié avec Daniel Guérin qui était passé du marxisme à l’anarchisme. Et aussi avec les groupes communistes libertaires. À travers Guérin, surtout après sa mort, les dérives sont difficiles. Ça fait partie des problèmes où on marche sur un fil. Il faut un bon balancier, pour ne pas tomber d’un côté ou de l’autre. La notion de balancier est essentielle pour l’activité révolutionnaire. Le surréalisme a été un vrai balancier pour moi. D’une double façon. Aussi pour la vie étant donné que ma vie politique, elle est semée de déceptions, de défaites. C’était mon activité intellectuelle pour me tenir en équilibre. Dans ma 93e année, je tiens encore bien droit sur le fil.

La richesse de l’imagination humaine

Ton sujet comporte aussi le terme « magie » et dans le groupe, à l’égard de notions comme la magie, l’alchimie, l’astrologie il y avait diverses positions. Par exemple pour Massoni, l’astrologie, l’alchimie c’était une science. C’est absurde. Il y a quelques années sont parus les textes de Giordano Bruno sur la magie, la magie naturelle. C’était déjà une conception surréaliste. C’est ça la richesse pour moi du surréalisme. C’est d’avoir extrait ce qui reste de la part d’inconnu. Et il faut y ajouter le hasard objectif. Car pour moi ça a été essentiel. Je vis dans le hasard objectif. Toute ma vie j’ai toujours rencontré les gens qu’il fallait au moment déterminé. Je fus donc un partisan de l’importance du hasard objectif. Ça fait partie des choses qu’il faut accepter, à la limite de l’irrationnel. Comme dans le débat entre Trotski et Breton : « Dans l’état actuel de la connaissance… » (14). De même que la métaphysique c’étaient des suppositions sur l’inconnu, au-dessus du savoir de tous les temps, ce qui disparaît avec le marxisme. Par contre reste l’inconnu. Dont les manifestations sont étonnantes. Naturellement le surréalisme s’est opposé au déterminisme simple. Mais moi je pense que tout est déterminé, mais seulement dans une telle complexité… Le surréalisme a donc sombré lamentablement, aussi sur ce plan…

Il y avait aussi ceux pour qui cette question de magie est surtout un jeu ; je pense que Michael [Löwy] est un peu de ce côté-là. Le jeu dans le surréalisme est toutefois essentiel. On a d’ailleurs tenté d’innover, de trouver de nouveaux jeux, mais qui aient un sens. De collage par exemple. Moi je suis pour le jeu, même si je n’ai pas beaucoup de temps pour jouer (rires). Il y a aussi l’aspect de l’analyse scientifique, historique (de l’astrologie, des magies par exemple) et on peut en extraire l’aspect poétique. Sinon les magies historiques contiennent des choses parfois affreuses.

Dans notre monde actuel il y a tous les temps de l’humanité ; y compris la préhistoire, au fin fond de l’Amazonie, par pour longtemps sans doute. Et de l’autre, la féodalité. Et de même pour les connaissances, les connaissances dépassées existent un peu partout et c’est négatif. Mais dans l’histoire il y a toute l’imagination humaine, c’est ça qui est le merveilleux, c’est la richesse de l’imagination humaine.

Le côté poétique de ça, c’est certain. Et d’autant plus important qu’on est dans un monde qui tend à la pauvreté la plus extrême d’un côté, et une science qui se développe de façon exponentielle mais qui échappe à l’immense masse de l’humanité. L’idéologie dominante c’est épouvantable. Moi je regarde tous les soirs France 2, le journal, ce n’est pas par masochisme mais pour analyser la façon dont on crée la conscience des masses. Que je vois d’ailleurs réapparaître dans la pensée de gens que l’on rencontre comme ça. Le surréalisme serait plus nécessaire que jamais mais malheureusement il est en retrait.

« Le principal défaut pour un révolutionnaire c’est de ne pas avoir de poigne »

• Dans l’introduction que vous avez écrite à l’Événement surréaliste (15) de Bounoure, vous disiez que le surréalisme n’est pas hors de l’histoire et que son action est toujours liée aux montées et reculs du mouvement révolutionnaire…

Michel Lequenne : Alors il y a le problème du surréalisme et celui des groupes surréalistes. En réalité je pense que le surréalisme comme mouvement ne pouvait tenir en dehors de Breton. Si, Vincent Bounoure en avait la force mais il n’était pas reconnu, il ne pouvait pas l’être par ceux qui avaient été ses égaux…

• Mais Jean Schuster, qui fut l’une des principales figures du groupe à partir des années 1950 ne disait-il pas la même chose dans son « Quatrième Chant » (16)…

Michel Lequenne : Ce n’est pas pour donner raison à Schuster qui avait dit qu’après la mort de Breton c’était fini, mais lui c’était pour sombrer dans une dérive à tout va. Qui ont mené Breton à Pompidou. Avec une tentative d’y amener Benjamin Péret aussi. Ils avaient organisé un grand débat sur Péret au centre Pompidou. Péret à Pompidou, c’est une insulte ! Péret aimait bien le vin blanc, on a donc organisé une manifestation sous forme de dîner pour protester.

J’ai aussi eu des problèmes avec les gens qui ont publié les œuvres complètes de Péret. Éric Losfeld avait promis à Benjamin Péret de publier ses livres. Il a donc commencé par les poèmes, j’ai les trois volumes d’ailleurs. Il a fait faillite ensuite, ce qui a été tout à fait mauvais pour moi, car il devait publier un petit roman que j’avais écrit, qui n’a jamais été publié ensuite, qui s’appelait le Misogyne… Et puis la publication de Péret a été reprise et finie par José Corti, je crois. Et dans la préface il donnait des excuses à Péret pour le Déshonneur des poètes (17). Quand j’ai vu cette préface, je suis devenu fou de rage

Et Péret je l’avais rencontré d’ailleurs. J’ai une lettre amicale de lui, que j’ai donnée à un collectionneur pour qu’elle ne se perde pas. Nul ne pourra dire que je n’ai pas connu Péret (rires).

Concernant les moments de lutte et de retrait, 1968 a pesé d’une façon bizarre sur le surréalisme. Avec Bounoure nous avons été contre le gauchisme de 1968 parce que à l’époque c’étaient les situationnistes qui dominaient. Ce qui était très anti-surréaliste. Dans les dernières années où je suis allé à l’université d’été de la Ligue, j’ai eu une intervention archi-violente avec un petit mec, illettré d’ailleurs. Il opposait constamment Péret à Breton. Péret c’était le vrai révolutionnaire pour lui. Je lui avais dit si Péret était vivant, il te botterait le cul ». Ça a été mal reçu d’ailleurs par la salle (rires).

Le principal défaut pour un révolutionnaire, c’est de ne pas avoir de poigne… de ne pas avoir la capacité de dire non. Il faut dire que moi je l’ai beaucoup…

Dans ma première brigade en Yougoslavie, il y avait un couple avec qui je suis devenu ami plus tard. Je changeais de table aux repas pour discuter avec les gens et quand je suis arrivé à leur table, le gars a dit à sa compagne : « Ah tu vois Corinne, c’est notre tour aujourd’hui » (rires). Et puis il a ajouté : Il y a deux types de trotskistes, le type Stéphane Just c’est : non, non, non ! Et il y a le type Michel Lequenne : oui, mais… ». Dans la discussion je suis comme ça : oui, mais… Par contre, dans la confrontation…

• Vous avez eu un débat concernant le 500e anniversaire de la « découverte » des Amériques, dans le groupe surréaliste aussi, je crois ?

Michel Lequenne : Oui on a eu un gros problème. Leur position c’était « c’est la faute à Colomb ». Il y a eu un numéro avec Colomb en Ubu… C’est absurde ! Colomb n’est pas responsable de Bush. Tous ces gens-là ignorent aussi l’histoire, la psychologie historique. Colomb ne pouvait pas penser comme nous. Dans une discussion avec un jeune historien qui était venu me rendre visite, je lui avais dit « commencez par comprendre que ces gens-là ne pensaient pas comme nous ». On ne peut pas juger les gens en dehors de l’histoire.

• Mais quand on lit les débats entre surréalistes, ne pensez-vous pas qu’il y a aussi une sorte de sectarisme surréaliste, pas loin du sectarisme trotskiste ?

Michel Lequenne : Il y a un sectarisme, c’est sûr, alors qu’ils sont très féroces à l’égard du sectarisme politique, ils ont raison d’ailleurs. Mais ils ne se rendent pas compte de leur dogmatisme. Et ça, ce n’était pas le cas de Vincent. Mais il y avait des éléments où il gardait un certain… comme l’affaire Sade. Il prenait Sade un peu en dehors de l’histoire, comme dans une pensée absolue. Moi je l’ai abordé comme un point dans la philosophie des Lumières et dans le matérialisme mécaniste. Le matérialisme de Sade n’a rien de dialectique…

« On discute, mais ils ne m’écoutent pas »

Et dans la Ligue à l’époque, sur la question du gauchisme culturel, j’étais minoritaire, comme sur beaucoup d’autres questions d’ailleurs. Après 1968, j’ai dégringolé de toutes mes responsabilités et d’ailleurs je n’ai pas résisté. Le premier soir du bureau politique ancien du PCI où Hubert Krivine a dit « maintenant il va falloir que les anciens fassent leurs preuves », j’ai dit au revoir, je suis sorti. J’étais dans une situation professionnelle et personnelle très dramatique à l’époque, je n’ai pas pu participer au congrès mondial, je n’ai pas été réélu alors que j’étais membre du comité exécutif international. Mais j’ai été réélu au congrès suivant.

• Au dixième congrès, en 1974 ?

Michel Lequenne : Oui ça doit être ça. Bon j’ai été réélu, mais minoritaire, très minoritaire, sur la question du gauchisme encore une fois. Sur la guérilla urbaine. En Argentine ça a été dramatique.

• Mais la Quatrième Internationale est revenue de façon critique sur ces positions, non ?

Michel Lequenne : Oui, toutes les positions que je combattais ont été finalement reconnues comme des erreurs mais pour tomber dans une autre erreur. Après le gauchisme, inversion totale, retour à l’industrie. Envoyer des étudiants en usine… Moi je l’avais fait, à la fin de la guerre, nous on préparait la révolution… Je n’étais pas en usine mais sur des chantiers, j’ai été terrassier. Avec succès d’ailleurs. Le PC avait pris toute sorte de mesures pour qu’il n’y ait pas de révolution, alors à ses militants il leur avait interdit toute activité. Tandis que moi j’avais dû travailler dur… J’ai été élu en tête sur mon chantier. Mais notre perspective était erronée. On avait appliqué la perspective générale de Trotski d’une façon un peu mécaniste, un peu comme si tout allait se reproduire de la même façon, on n’avait pas tenu compte de toute sorte de changements sur lequel Trotski n’avait pas pu nous aider.

Je ne suis plus militant, je ne peux plus. Je marche dans mon quartier mais au-delà il faut venir me chercher en voiture. J’avais arrêté toute activité politique autre que mon activité d’écriture dans Critique communiste mais, quand j’ai vu l’histoire du Traité européen, je me suis dit « je ne peux pas rester devant mon ordinateur ». Il y avait un comité dans le quartier. Pour moi ça a été étonnant car je trouvais une nouvelle génération, pas de jeunes mais d’adultes. 90 % des gens n’avaient eu aucune activité politique avant, ils arrivaient à la conscience politique sur ce sujet. J’ai vu des gens évoluer en 5 mois… Alors je me suis inscrit là-dedans. Et ensuite il y a eu la tentative de rechercher une candidature unique. Ça a été saboté essentiellement par le PC mais aussi par la LCR. À la LCR j’ai vu qu’ils avaient décidé de présenter Besancenot. Quand ils l’avaient présenté pour les européennes, Krivine, ou un autre de la direction, je ne sais plus, m’avait demandé ce que j’en pensais. J’avais dit « oui c’est un pari ». Mais là c’était une erreur. On ne pourra pas avoir un candidat unique d’un parti. Après le succès du Non, je disais il faut trouver un candidat, n’importe lequel, parce que ce n’est pas important. Car il ne sera pas élu, mais s’il a un nombre de voix suffisamment important, on pourra avoir des députés aux législatives. Mais ce jeu de billard de marxistes – pas seulement théorique – est resté incompris. Ça a donné le désastre de 2007.

Puis le Front de gauche s’est créé et là j’ai vu tout de suite que c’était ça qu’il fallait faire. La Ligue aurait dû rentrer dedans, le PC aurait peut-être résisté au début mais il n’aurait pas pu l’empêcher. Et au lieu de ça ils font le NPA en expliquant qu’ils n’ont pas d’interlocuteur. Mais je leur disais les comités ce sont des interlocuteurs. Si vous voulez faire quelque chose c’est avec eux. Le parti de Mélenchon ce n’était rien du tout à l’époque, c’était un tout petit groupe… Alors ils ont fait ce NPA, en dissolvant la Ligue. Mais ils n’ont pas créé une fraction Ligue à l’intérieur. Et il y avait une forte minorité qui était pour un courant unitaire, pour rentrer dans le front de gauche. Et ce courant unitaire qui s’est partagé en deux dès le congrès de fondation du NPA. Une partie est sortie avec Picquet, qui maintenant soutient le PC.

J’ai gardé des contacts avec tous, parfois certains viennent me voir, on discute. Notamment avec Sabado. On discute beaucoup mais ils ne m’écoutent pas (rires).

Gauche unitaire [le groupe de Picquet], au départ je trouvais que c’était pas mal. Au congrès de la Quatrième Internationale [après la création du NPA], un congrès ahurissant, il n’y avait plus de section française. Moi je n’étais dans aucun groupe mais Gauche unitaire, ils m’ont invité à leur réunion de préparation du congrès, et dans la salle je les connaissais pratiquement tous, c’étaient des anciens de la Ligue.

Quant à l’évolution du NPA, ils n’avaient peut-être pas d’interlocuteurs mais se sont engouffrés là-dedans tous les groupuscules. Déjà dans la dernière période de la Ligue il y avait des gens de Lutte ouvrière qui étaient rentrés. Ils avaient rompu avec LO sur son manque de démocratie mais ils rentraient dans la Ligue avec tout le petit capital LO. À une université d’été de la Ligue, je me retrouve à table avec une de ces anciens de LO et en discutant je m’aperçois que sur la Yougoslavie [elle pense que] on avait été des titistes, c’était une erreur, etc. Et je lui dis : mais c’est une opération des meilleures qu’on ait faites, une des plus correctes de soutien critique à Tito. Mais non, ils avaient les positions de LO ; Tito c’était un stalinien etc.

Alors, dans cette bataille j’ai dit qu’il fallait soutenir Mélenchon. En dernier, une fraction encore était sortie du NPA, de ceux qui en avaient été des fondateurs. Il y a donc eu trois groupes en dehors du NPA. Ils sont venus à la maison d’ailleurs, c’était formidable, très fraternel. Je leur ai dit : « vous êtes tous les trois sortis sur une position unitaire. Ce qui vous séparait avant disparaît. Il faut que vous vous unissiez dans un groupe marxiste révolutionnaire qui sera un aiguillon de gauche à l’intérieur du Front de gauche, pas pour le détruire mais pour le faire vivre ». Et à peine une semaine ou dix jours plus tard : « Non, non, on va faire une union plus large, on entre en discussion avec la Fase, avec les Alternatifs, etc. » Ça a mis plus d’un an. Un moment ils ont voulu appeler leur groupe Cerise et maintenant ça s’appelle Ensemble ! Quand je les avais vus passer des semaines à chercher un nom, moi je leur ai dit je vous en propose un : Parti des Confus Réunis, en plus ça fait PCR (rires).

Maintenant je ne sais pas où ils en sont, ils ne me répondent pas. Les messages que j’envoie, je n’ai pas de réponse. Moi tu vois, je suis un homme seul, enfin pas absolument, parce que j’ai quelques vieux copains, n’est-ce pas. Mais bon on ne fait pas un groupe…

* Uraz Aydin, rédacteur de Yeniyol, revue de la section turque de la Quatrième Internationale, est un de nombreux universitaires limogés pour avoir signé une pétition en faveur de la paix avec le peuple kurde. Il a enregistré l’entretien avec Michel Lequenne, que nous reproduisons ici, en janvier 2014. Cet entretien n’a pas été destiné à la publication et Michel Lequenne n’a pas lu ni confirmé sa transcription ; il en aurait peut-être modifié des formulations, des choses qu’on dit mais qui sonnent différemment quand elles sont imprimées, d’autant qu’il s’agissait d’une conversation sur le surréalisme et qu’il ne pensait pas livrer un « testament politique ». Mais c’est justement ce qui fait l’intérêt de cet entretien : présenter de façon brève et vivante son lien, sa liaison, avec le surréalisme en faisant entendre sa voix – une voix aux tonalités très particulières et une voix politique tout aussi originale… car Michel était fermement convaincu d’avoir raison contre tout le monde, tout le temps !

Notes

1. Maurice Nadeau, Histoire du surréalisme, Le Seuil, 1945 ; Points-Seuil 1970.

2. André Breton, Entretiens 1913-1952. Recueil des entretiens radiophoniques d’André Parinaud et d’André Breton, Gallimard 1952.

3. Il s’agit du journal que l’Opposition de gauche a commencée à éditer à partir du 15 août 1929 en France, qui devient en avril 1930 l’organe de la Ligue communiste. 255 numéros paraîtront jusqu’en janvier 1936. En janvier 1938 le Parti communiste internationaliste reprend le titre en commençant la publication d’une revue, dont six numéros paraîtront jusqu’en août 1939. À partir du 30 août 1940 les Comités français pour la Quatrième Internationale impriment sous ce titre ce qui sera le premier journal clandestin de la presse française, d’abord ronéoté, puis à partir de son n° 20 imprimé à 3000 exemplaires.

4. « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », signée par 121 universitaires et artistes et publié le 6 septembre 1960 dans le magazine Vérité-Liberté, a permis de regrouper des personnalités de divers horizons et a été importante pour l’histoire de la gauche et de l’extrême gauche en France.

5. Xavière Gauthier, Surréalisme et sexualité, Gallimard, coll. « Idées », 1971.

6. V. Bounoure, « Perversion et révolution (controverse Lequenne-Bounoure) », dans V. Bounoure, l’Evénement surréaliste, l’Harmattan, 2004.

7. Michel Lequenne, Contre-révolution dans la révolution, Éditeur Borrego, 2018.

8. Cahiers du féminisme est une revue publiée par la LCR entre 1977 et 1998 en tant qu’instrument militant au service des luttes des femmes contre leur oppression, dans une perspective socialiste. Voir à ce sujet : Josette Trat (coord.), Cahiers du féminisme – Dans le tourbillon du féminisme et de la lutte des classes (1977-1998), Syllepse, collection « Utopie critique », Paris 2011.

9. Cf.: https://www.contretemps.eu/wp-content/uploads/CT-8.Lequenne.Artous.pdf

10. Bertell Ollman, La dialectique mise en œuvre - Le processus d’abstraction dans la méthode de Marx, préface de Michael Löwy, Syllepse, Paris 2005.

11. Critique communiste n° 25, novembre 1978.

12. Perry Anderson, Sur le marxisme occidental, Paris, Maspero, 1977, (titre original : Considerations on Western Marxism, Londres, New Left Book, 1976).

13. « A propos de “Civilisation surréaliste” », l’Evénement surréaliste, pp. 134-164.

14. Arturo Schwartz, Breton/Trotsky, 10/18, 1977, p. 66.

15. Publié chez l’Harmattan, 2004.

16. Dans un article intitulé « Le quatrième chant », Jean Schuster prononça la dissolution du groupe surréaliste, le 4 octobre 1969.

17. Benjamin Péret, Le Déshonneur des poètes – Textes divers, Correspondance, Bibliographie. Tome 7 des Œuvres complètes, Éditeur José Corti, 1995. Préface de Jean Schuster.