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N° 587 octobre 2012

PAYS-BAS

Une gueule de bois au lieu d’un tremblement de terre

Cf. aussi : [Pays-Bas]

Alex de Jong *

Aux élections du 12 septembre, le Parti socialiste (SP, gauche) n'a remporté que 15 sièges de députés, une déception pour la gauche néerlandaise. Le SP décidera-t-il de glisser encore plus loin vers le centre ? Ou au contraire, reviendra-t-il à ses racines de parti de protestation anti néolibéral ? Les deux options sont encore ouvertes.

Synthèse actualisée Inprecor

Aux élections législatives du 12 septembre 2012, le Parti socialiste (SP, gauche) a remporté 15 sièges de députés, c’est-à-dire autant de mandats qu’il avait précédemment. Deux semaines seulement avant le vote, les sondages lui promettaient 35 élus, soit autour de 24 % des suffrages, alors que les médias internationaux, tel The Economist, levaient l’alarme à propos d’Emile Roemer qualifié de dirigeant d’extrême gauche… Ces résultats sont donc une déception pour la gauche néerlandaise. Mais ils ne devraient pas constituer une surprise…

Ces sondages prédisaient un véritable tremblement de terre politique. Pendant un temps il semblait que le parti social-démocrate traditionnel — le Parti du travail (PvdA en abrégé) — serait dépassé par un parti situé à sa gauche. Pour comprendre pourquoi c’est le Parti libéral (VVD) qui a remporté une large victoire et que l’autre grand vainqueur a été le PvdA, nous devons regarder de plus près quel genre de tremblement de terre ces sondages annonçaient.

Le SP n’est pas réellement un équivalent néerlandais de Syriza grec ou du Front de gauche français, auxquels il a été comparé. Son programme électoral était un programme social-démocrate progressiste, proposant des mesures comme l’augmentation des budgets du logement social, de l’environnement et des transports publics. Dans le domaine du changement des rapports de propriété, il se limitait à revenir sur certaines des privatisations qui ont eu lieu au cours des deux décennies précédentes (par exemple celles des chemins de fer et des services postaux). Mais il n’y avait aucune proposition qui viserait la nationalisation de ne serait-ce que certaines parties du secteur financier.

Concernant les mesures d’austérité promues par l’Union européenne, le SP proposait de rejeter ce qui en constitue actuellement une pièce centrale — le Pacte européen de stabilité et de croissance — qui impose que les déficits budgétaires des pays membres soient inférieurs à 3 % dès 2013. Mais le SP c’est engagé de lui-même à atteindre ce but en 2015, soit deux ans plus tard. Et il acceptait l’élévation de 65 à 67 ans de l’âge de départ à la retraite, la considérant inévitable en 2025.

Tournant à gauche des sympathisants travaillistes

Le programme du SP était donc à droite de ce que disait le Parti du travail au cours des années 1970 et il n’est pas très différent de ce qu’on peut entendre dans les cercles du Parti socialiste français de François Hollande. Que ce parti ait toujours été étiqueté comme « l’extrême gauche » et qu’il soit clairement la force politique nationale la plus à gauche aux Pays-Bas, indique seulement l’état de la culture politique générale et des rapports de forces dans notre pays. Cela indique aussi à quel point les autres partis, y compris le PvdA et les Verts, ont glissé à droite (à l’exception, peut-être, du petit Parti animal — un groupe qui défend surtout les droits des animaux).

Le SP est le seul parti parlementaire néerlandais qui rejette le néolibéralisme. De ce fait, malgré la timidité de son programme, la droite néerlandaise est effrayée à l’idée qu’il pourrait devenir le plus grand parti du pays.

Une grande proportion de ceux qui disaient qu’ils voteraient cette fois-ci pour le SP étaient des sympathisants du Parti travailliste PvDA. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les électeurs travaillistes, malades des trahisons de la « troisième voie » et écœurés par leur parti devenu social libéral, se déplacent vers la gauche. Ce déplacement d’une partie considérable de la vieille base sociale de la social-démocratie vers le SP constitue un important développement de la gauche et du mouvement ouvrier hollandais.

Parmi les syndicalistes, par exemple, le SP est maintenant plus populaire que le PvdA. Comme le Parti du travail PvDA s’est déplacé à droite, ses partisans déçus ont trouvé le SP prêt à jouer le rôle qui avait été joué précédemment par la social-démocratie. Et cette fois, encore plus d’électeurs travaillistes ont annoncé qu’ils voteraient pour le SP car il semblait avoir une chance de devenir le plus grand parti. S’il était devenu le plus grand parti, il aurait empêché le premier ministre de droite, Mark Rutte, dirigeant du très néolibéral VVD, de revenir pour un second mandat.

« Roemer ou Rutte »

Tel était le message central de la campagne du SP, opposant son principal dirigeant au premier ministre sortant. Ce ne fut pas la première fois que la participation au gouvernement était le thème central de la campagne électorale du SP. En 2006, déjà le parti a remporté un nombre record de députés — 25 sièges — dans une ambiance enthousiaste semblable à celle que nous avions connue il y a quelques semaines. A cette époque, les autres partis ont réussi à exclure le SP de la formation de la coalition gouvernementale tout en réussissant à le rendre responsable de cet échec du fait de son « radicalisme » supposé et de son « incapacité à réaliser un compromis ». Pour éviter qu’une telle situation ne se répète, la direction du SP a décidé que le parti devait faire un certain nombre de concessions à l’avance pour perdre son image radicale et montrer qu’il était prêt à gouverner. Cette approche a semblé réussir — pendant un certain temps.

Comme les électrices et les électeurs n’étaient pas invités à voter pour le programme du SP et pour ses solutions à la crise mais pour un futur premier ministre, le Parti travailliste PvDA « expérimenté » devient de plus en plus un choix logique pour beaucoup d’entre eux. Et dès que les sondages ont indiqué une légère avance du PvdA sur le SP, les votants se sont massivement détournés de Roemer au profit du leader travailliste, Diederik Samson, qui semblait mieux à même de prévenir un retour de Rutte.

Campagne médiatique de la droite

La campagne menée contre le SP par la droite dans les médias a sans doute joué un rôle dans ce domaine. Une telle campagne était prévisible. Que les histoires fantomatiques de la droite sur comment le « maoïste » Roemer allait « transformer les Pays-Bas en une nouvelle Grèce » et sur le radicalisme irresponsable du SP en général, ont pu paraître crédibles à beaucoup, y compris à un grand nombre de ceux qui se considèrent eux-mêmes « de gauche », ne fait qu’indiquer la profondeur de l’enracinement de l’idéologie néolibérale dans le pays. Cette campagne a non seulement remobilisé les électeurs de droite autour du VVD mais a aussi ramené dans les bras du Parti travailliste PvDA, supposé « plus responsable », un grand nombre d’électeurs potentiels du SP.

Synthèse actualisée Inprecor

Il était aussi prévisible que, sous la pression du SP, le Parti travailliste PvDA allait adopter un discours plus à gauche que celui employé depuis des années, pour essayer — et réussir — à regagner des voix. En même temps il attaquait le SP de manière vicieuse. Le SP avait du mal à répondre à ces attaques car il était entré en campagne en soulignant qu’il partageait beaucoup d’aspirations avec le PvdA, un partenaire logique du SP dans une quelconque coalition. Le choix d’un profil et d’un programme électoral modérés a coûté au SP une partie de son attrait en tant que parti de la protestation sociale sans pour autant lui permettre de battre le PvdA sur son propre terrain, en se présentant comme un choix « responsable » et « réaliste » en vue de la constitution d’un gouvernement progressiste.

Des racines plus profondes

L’échec de la tentative du SP de devenir le plus grand parti de gauche a des racines plus profondes, au-delà de ses erreurs de tactique électorale. Lorsque les sondages les plus optimistes lui accordaient 35 à 37 sièges de députés, sur un total de 150, cette popularité électorale temporaire ne correspondait pas à un déplacement à gauche de l’ensemble de l’électorat hollandais. Au cours de la décennie passée l’ensemble des partis de gauche — le PvdA, les Verts et le SP — ne sont parvenus à représenter au Parlement qu’entre 35 % et 43 % (entre 52 et 65 sièges). La seule exception ce furent les élections de 2002, lorsque le pays a vécu un véritable séisme politique, avec la percée du courant populiste et islamophobe d’extrême droite, représenté maintenant par Geert Wilders, et que la gauche a été réduite à 42 sièges au Parlement (28 %).

Bien que le pays ait connu quelques grèves de grande envergure ces dernières années — en particulier celles des enseignants et des agents d’entretien — en 2011 le nombre des journées de grève a été le plus bas depuis 2003. La tendance pour cette année semble être peu différente. Les autres mouvements sociaux se sont également affaiblis. Malgré l’attrait persistant de l’extrême droite — si Wilders a reculé lors de ces élections, il parvient quand même à remporter 15 sièges — le pays a vu très peu de protestations antiracistes. Et malgré la poursuite de l’implication néerlandaise dans l’occupation de l’Afghanistan, le mouvement antiguerre est pratiquement inexistant (même lorsque les troupes hollandaises étaient encore en Irak et en Afghanistan, il était faible). Ainsi peu de gens ont connu un processus de politisation ou ont pris part à des luttes qui correspondraient à un glissement à gauche que les sondages semblaient prédire. Le débat politique au sein de la société n’a pas connu non plus un tournant à gauche.

Un gouvernement de droite

Le VVD (Parti de la droite libérale) est donc le grand vainqueur. Ce parti a participé à la plupart des gouvernements de droite depuis la seconde guerre mondiale. Il est le plus ardent supporteur des coupes budgétaires et de la plus stricte austérité. Et il a remporté 41 sièges au Parlement, soit dix de plus et un record historique qu’il n’avait jamais atteint, devant le plus grand parti parlementaire. Lorsque le PvdA s’est affirmé comme « la gauche », le VVD a adopté un ton de droite très agressif, attirant bon nombre d’électeurs de Geert Wilders autour des thèmes de « la loi et l’ordre » et contre l’immigration. Le Parti travailliste (PvdA) est le second vainqueur de ces élections, remportant huit nouveaux sièges (38 au lieu de 30). Le scénario le plus probable est une coalition gouvernementale entre le VVC et le PvdA avec au moins un parti en plus.

Synthèse actualisée Inprecor

Pour la gauche, la question la plus importante maintenant concerne les conclusions que le SP va tirer de cette expérience. Avant les élections le SP a évolué vers le centre sur des questions telles que l’âge de la retraite, en vue de devenir « acceptable » en tant que partenaire potentiel d’une coalition gouvernementale pour le Parti travailliste PvDA et une frange de la droite. Le système électoral néerlandais fait que tout gouvernement, s’il veut pouvoir disposer d’une majorité parlementaire, doit être une coalition, généralement de trois partis ou plus.

Le SP décidera-t-il qu’il doit glisser encore plus loin vers le centre ? Ou au contraire, revendra-t-il à ses racines de parti de protestation anti néolibéral ? Les deux options sont encore ouvertes.

Malgré sa déception électorale, le SP est encore un parti important, avec une large représentation parlementaire et des milliers de membres actifs. S’il lutte sérieusement contre le consensus néolibéral dans la politique néerlandaise, il peut jouer un rôle majeur et indispensable dans les luttes sociales aux Pays-Bas. ■

Amsterdam, le 13 Septembre 2012

* Alex de Jong est rédacteur en chef de Grenzeloos, le journal de la section néerlandaise de la IVe Internationale.

Traduction : J. M.