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N° 676 juillet 2020

ERNEST MANDEL (1923-1995)

L'œuvre d’Ernest Mandel, un héritage important pour le combat révolutionnaire

Cf. aussi : [Kellner Manuel] [Mandel Ernest]

Manuel Kellner*

Décédé il y a un quart de siècle, Ernest Mandel (1923-1995) nous a laissé une importante oeuvre théorique. Elle est incontournable pour quiconque veut faire le bilan du XXe siècle et contribuer à l'élaboration de perspectives révolutionnaires pour le XXIe siècle.

Le fil rouge de la pensée d’Ernest Mandel, l’axe autour duquel tournent ses écrits comme sa vie de militant révolutionnaire, ce sont l’auto-activité solidaire et l’auto-organisation démocratique de la classe ouvrière : la clé de voûte pour une émancipation humaine universelle. L’idée centrale de ses apports concernant la stratégie du combat pour une société sans classe, et en même temps la quintessence de sa vision de la démocratie socialiste à venir au niveau mondial, découle de ses critiques élaborées du capitalisme et des autres systèmes coercitifs contemporains. L’internationalisme d’Ernest Mandel était organique, lié au centre de ses préoccupations et inséparable de son parti pris pour les intérêts des salariés, des opprimés, des déshérités et de toutes et tous les laissés pour compte.

Ernest Mandel

  • 1962 Traité d’économie marxiste
  • 1972 Spätkapitalismus
  • 1976 Traduction française de Spätkapitalismus, le Troisième âge du capitalisme
  • 1992 Power and Money, A Marxist Theory of Bureaucracy (le Pouvoir et l’argent, une théorie marxiste de la bureaucratie)
  • 1993 Socialisme ou Barbarie au seuil du XXIe siècle
  • Cela explique aussi pourquoi Ernest Mandel a écrit sur tant de sujets. Sa biographie remarquable par Jan Willem Stutje nous montre l’homme et son dévouement à la cause révolutionnaire ainsi qu’à la construction de notre IVe Internationale (1). Le recueil de prises de parole au séminaire de 1999 à Amsterdam, sur sa contribution à la théorie marxiste, publié sous la direction de Gilbert Achcar est riche d’enseignements (2). Mon livre sur son œuvre théorique, se basant essentiellement, mais pas uniquement, sur la lecture de ses écrits, donne une vue d’ensemble sur son apport théorique tout en discutant ses forces et faiblesses (3).

    Critique de l’économie politique

    Le Traité d’économie marxiste de 1962 (achevé en mai 1960) d’Ernest Mandel voulait démontrer « qu’en partant des données empiriques des sciences contemporaines, on peut reconstituer l’ensemble du système économique de Karl Marx » (4). La richesse des références à un grand nombre de publications provenant de divers domaines des sciences humaines et sociales appuie son argumentation sur ce qui demeure l’actualité de la critique de Karl Marx du mode de production capitaliste – en dépit de l’expansion économique de longue durée de l’après-guerre.

    Dans cet ouvrage, comme dans d’autres traitant du même sujet et dans ses nombreuses « Introductions » aux œuvres de Marx et de ses successeurs, Ernest Mandel s’éloignait de la scolastique pseudo-marxiste consistant à « prouver » à coups de citations que Marx avait raison. De même, Mandel n’était aucunement tenté de traiter les catégories de la critique de l’économie politique de Marx comme des données qui découlent logiquement et de manière dogmatique l’une de l’autre. Son ambition, c’était de synthétiser l’histoire économique et la théorie économique ; de montrer que c’est là qu’il faut voir la force de l’approche de Marx. Par exemple, il a développé la théorie de la valeur-travail en partant d’exemples précapitalistes d’accaparement du surproduit par une classe dominante.

    Le grand avantage de cette méthode est didactique. Je connais un certain nombre de contemporains qui, comme moi-même, ont eu accès au Capital de Karl Marx par la lecture des écrits de Mandel. Le style de Mandel, c’était l’illustration de ses arguments par un grand nombre d’exemples concrets. C’est pourquoi il était très compréhensible et convaincant dans ses écrits comme dans les présentations qu’il faisait dans des cours de formation, des colloques ou des meetings politiques. Dans la préface de son Spätkapitalismus, le capitalisme tardif (5), il détaille et défend sa méthode « historique-génétique », tout en la relativisant quelque peu, car il acceptait la critique d’avoir été trop « descriptif » dans son Traité.

    Mandel n’était pas partisan d’une conception déterministe du matérialisme dialectique-historique. Il parlait de « variables partiellement autonomes » déterminant l’évolution du mode de production capitaliste. Il a expliqué pourquoi ce mode de production est apparu d’abord dans des pays d’Europe occidentale, non pas à cause de « lois » générales de développement historique, mais parce que certaines spécificités, certaines préconditions, y étaient réunies à un moment de l’histoire. Par exemple, l’or pillé en Amérique latine renforçant les possibilités d’accumulation du capital-argent et la séparation totale d’une partie importante de la population de ses moyens de production, ce qui permettait d’investir massivement dans l’exploitation de la force de travail. En Chine, ces préconditions n’étaient pas réunies, et donc – même si certaines technologies y étaient plus développées qu’en Europe – le mode de production capitaliste n’a pas pu se développer alors.

    Écrit en allemand et publié en 1972, le Spätkapitalismus est considéré comme l’opus magnum d’Ernest Mandel. Pour situer cette œuvre il faut avoir à l’esprit qu’en ce temps-là on était encore loin de l’hégémonie néolibérale. L’idéologie dominante faisait l’apologie du système capitaliste en suggérant que les contradictions criantes de ce mode de production étaient des histoires du passé : l’intervention de l’État avait su dompter les crises, le niveau de vie de beaucoup de salariés s’était amélioré sensiblement, les pays du « tiers monde » avaient la chance de rattraper le niveau des pays riches, les progrès des systèmes de sécurité sociale avaient surmonté les tendances à la paupérisation de larges masses.

    Dans ce contexte, Mandel expliquait que les contradictions de la société de classe capitaliste n’étaient point dépassées, mais allaient exploser de plus belle dans un avenir proche. Il analysait les changements concrets du fonctionnement de ce capitalisme d’après-guerre qui était, pour lui, une nouvelle période dans le cadre du capitalisme impérialiste ou monopoliste analysé par Lénine.

    Ernest Mandel avait aussi contribué à l’explication des crises destructrices de surproduction capitaliste qui apparaissent régulièrement – preuve de la défaillance du système capitaliste et bel exemple de la force de la critique de Karl Marx du mode de production capitaliste. Son apport original était le rejet d’explications mono-causales – par la théorie de la sous-consommation ou celle de la disproportion entre les grands départements de la production ou encore par la suraccumulation de capitaux. Dans sa synthèse, les fluctuations du taux de profit jouent un rôle important. Mandel n’étudiait pas seulement la force explicative des différentes approches, mais aussi leur rôle dans la lutte entre la classe ouvrière et le capital. Par exemple, la théorisation de la sous-consommation servait aux directions réformistes pour se limiter à l’augmentation du pouvoir d’achat des masses, supposée suffire pour combattre la crise. Mais si les salaires montent, les profits baissent… ce qui n’encourage guère les investissements capitalistes. Les théories de la disproportion entre les différents secteurs de production renvoient pour leur part à « l’anarchie » de la production capitaliste. Là encore, c’était utilisé comme un argument pour un « super-holding » afin de surmonter les effets de la concurrence sur les décisions d’investissement. Enfin, la suraccumulation était utilisée comme argument par le capital pour accroître la production de plus-value. Une « version marxiste » de ce genre de théories présuppose un taux de chômage quasiment nul sur une très longue période, ce qui est utopique dans le mode de production capitaliste.

    L’autre côté de la médaille, c’est la fonction des crises cycliques. Du point de vue du capital, il s’agit de crises de « nettoyage », ramenant de manière convulsive les prix aux valeurs réelles de manière à ce que seuls les entreprises et capitaux les plus forts restent en place, au détriment des plus faibles, qui disparaissent. La tendance à la concentration et la centralisation du capital se réalise ainsi, de manière catastrophique, à travers ses crises.

    Ernest Mandel est un des rares théoriciens marxistes à avoir théorisé les « ondes longues » du capitalisme : ces périodes à tendance générale expansive ou dépressive, qui contiennent chacune plusieurs cycles de plus courte durée. Mais tandis que les crises conjoncturelles des cycles industriels contiennent en elles le germe de la relance économique, Mandel expliquait que les périodes longues à tendance dépressive ne contiennent pas les éléments nécessaires au retour à une période à caractère expansif. Pour cela, il faut des facteurs exogènes, extra-économiques, généralement de caractère politique. C’est, par exemple, la défaite séculaire de la classe ouvrière menant à la Seconde Guerre mondiale ainsi que les destructions catastrophiques causées par cette dernière qui ont permis une montée spectaculaire de la plus-value, au détriment des salarié∙es, jetant ainsi les bases pour la période expansive de l’après-guerre.

    Dans un certain sens, suivant Marx, Ernest Mandel parlait aussi de « l’effondrement » (Zusammenbruch) à venir du mode de production capitaliste, alors que ce dernier semblait être au sommet de sa réussite. Mais il ne croyait pas à un mécanisme économique amenant en soi un tel effondrement. Il soulignait en effet que si les salariés et opprimés étaient défaits, ne parvenaient pas s’opposer au traitement inhumain que le capitalisme leur imposerait, alors ce dernier pourrait s’en tirer – théoriquement – mais au prix de sombrer dans la barbarie globale. Au lieu d’un effondrement purement économique, Mandel défendait l’idée d’une crise multiforme globale, qui inclut la crise du système de domination politique et idéologique de la classe capitaliste. Une crise structurelle dont le dénouement c’est le socialisme ou la fin de la civilisation humaine.

    Le socialisme

    S’appuyant en cela sur les écrits de Marx et sur les termes des débats des bolchéviques russes et de la jeune Internationale Communiste au cours de la révolution, Ernest Mandel considérait que le socialisme est une société sans classes et donc sans État – sans cet appareil armé coercitif s’élevant au-dessus de la société. Dans une telle société, conçue comme première phase du communisme, la domination de l’homme sur l’homme aura fait place à la gestion commune de choses, des biens matériels de la société, par les productrices et les producteurs librement associés. Les marchandises et l’argent n’y seraient plus une force quasi naturelle soumettant les humains, l’économie de marché serait en train d’y dépérir pour faire place de plus en plus à une gestion commune visant à satisfaire les besoins. Quant au communisme, il serait – comme Marx l’a esquissé – une société dans laquelle la liberté de chacun serait la condition pour la liberté de toutes et tous : pas une « fin de l’histoire », mais au contraire le véritable début de l’histoire de l’humanité libérée de toutes les atrocités d’un passé caractérisé par l’exploitation, l’oppression et la violence.

    Selon Mandel, pour arriver au socialisme il faut que la classe ouvrière, en mobilisant toutes les couches opprimées, prenne le pouvoir dans ses mains et s’approprie les forces productives développées par le capitalisme au niveau mondial pour les gérer et les transformer dans son propre intérêt. Le système politique apte à cela serait une démocratie socialiste, la seule forme de domination de la classe ouvrière (Marx et Engels identifiaient la « dictature du prolétariat » avec la Commune de Paris de 1871 – une ébauche s’il en est de la démocratie la plus épanouie) capable en même temps de combattre efficacement la résistance des classes possédantes contre leur expropriation et d’instaurer une planification démocratique. Il s’agirait encore d’un État, mais d’un État qui porte en soi dès le début le germe de son propre dépérissement, préparant ainsi le développement d’une société sans classe, « socialiste » dans le plein sens du mot.

    Bien entendu, ce que les révolutionnaires disent de la « société de transition (au socialisme) » – qui commence à exister directement après la prise du pouvoir par la classe ouvrière – intéresse plus le commun des mortels que l’utopie de la situation espérée qui en découlerait après des décennies. Et sur ce point-là, Ernest Mandel était très explicite : dès le début, cette société de transition au socialisme devra améliorer sensiblement le sort des salarié∙es et des larges masses. Non seulement garantir des libertés démocratiques plus larges que dans n’importe quelle république démocratique parlementaire bourgeoise, mais aussi une base matérielle solide permettant aux masses d’exercer vraiment leurs droits démocratiques, de participer aux organes d’autogestion et aux processus de prises de décisions politiques. Pour Mandel, cela implique une réduction radicale générale du temps de travail, à côté d’un niveau de vie appréciable pour toutes et tous. Dans une telle société de transition, il faut une pluralité de partis et donc d’options politiques ainsi que des organisations et associations de masse indépendantes, à commencer par les syndicats.

    À la recherche d’un point faible dans l’argumentation de Mandel, on tombe vite sur le problème de ces « bases matérielles » nécessaires pour réaliser ce progrès émancipateur. En lisant le chapitre traitant de ce problème dans le Traité d’économie marxiste – écrit, rappelons-le, au tout début des années 1960 –, il saute aux yeux que Mandel était alors loin d’être aussi conscient des problèmes écologiques qu’il ne le devint au cours des années 1980 (sans parler de la IVe Internationale aujourd’hui). Dans les sources d’une accumulation socialiste mentionnée par Mandel au début des années 1960, il y a le nucléaire et le développement extensif de l’agriculture à l’aide d’engrais chimiques, ce qu’il n’aurait pas écrit plus tard.

    Il faut bien avoir en tête que l’idée libératrice chez Mandel est fortement liée à une abondance relative des moyens de consommation, sans laquelle une distribution des biens de consommation sous forme non marchande n’est concevable qu’avec un régime de rationnement. Car il s’agit non seulement de la satisfaction des besoins élémentaires, mais en même temps d’une réduction radicale du temps du travail.

    Si beaucoup de productions sont à éliminer pour sauver le climat et la terre, si la production énergétique doit être sensiblement réduite, si la production agraire doit fonctionner sans monocultures, la productivité du travail ne sera pas augmentée de manière spectaculaire… Mais sans réduction radicale du temps de travail et sans bien-être matériel pour tout le monde, la démocratie socialiste ne fonctionnera pas. Tout ceci est donc à repenser.

    Stratégie

    Au sein du système capitaliste, l’auto-organisation démocratique des salariés se développe par la lutte collective contre le capital et son État. Mandel nous invite à concevoir une lutte qui s’étend et se généralise, comme en Wallonie en 1960-1961. C’est en fait l’idée d’une grève générale insurrectionnelle. Les nécessités mêmes de la lutte, si elle est menée de manière conséquente, mènent à l’extension du mouvement et à la multiplication des tâches qu’il se fixe, incluant jusqu’à celles liées à la sécurité publique. Les organes démocratiquement élus des grévistes commencent à disputer aux organes de l’État bourgeois les droits de souveraineté et de représentation légitime. C’est comme ça que de simples comités de grève peuvent évoluer pour devenir des conseils, des « soviets », c’est-à-dire des organes naissant par en bas d’un État alternatif. Apparaît ainsi d’abord une situation de double pouvoir, qui après un certain délai devra être dénouée, soit dans le sens du rétablissement de la pleine autorité de l’État bourgeois, soit au profit de la conquête du pouvoir par les conseils centralisés démocratiquement.

    Politiquement, la classe ouvrière n’est pas homogène. En temps normaux, les révolutionnaires n’y représentent qu’une minorité. Dans le cadre d’une auto-activité solidaire large développée dans la lutte des classes, les temps ne sont pas normaux. Les masses ouvrières n’apprennent pas beaucoup dans la passivité et l’atomisation, mais beaucoup et vite dès qu’elles se créent des espaces d’activité collective autodéterminés. Le courant révolutionnaire doit chercher, dans le cadre d’un tel mouvement large, à gagner de plus en plus de soutien à ses idées générales et ses propositions pratiques pour que celles-ci deviennent majoritaires dans les conseils.

    Pour y arriver, les révolutionnaires doivent chercher à appliquer tout un arsenal de concepts stratégiques élaborés par le mouvement communiste du début des années 1920, perdus sous le règne du stalinisme, mais sauvegardés et actualisés constamment par la IVe Internationale :

    La politique de front : action commune avec les partis et organisations réformistes pour des revendications et des buts concrets.

    Les revendications transitoires : elles partent de la conscience et des problèmes ressentis par la masse des ouvrières et ouvriers pour proposer des solutions solidaires (comme la réduction du temps de travail sans perte de salaire, avec embauche proportionnelle et contrôle ouvrier sur les conditions de travail, comme l’interdiction des licenciements, etc.) qui ne sont pas, dans leur dynamique, compatibles avec le système capitaliste.

    La construction d’un parti révolutionnaire : celui-ci regrouperait l’avant-garde ouvrière et sociale large, toutes celles et tous ceux qui mènent le combat constamment, et pas seulement aux moments des soulèvements des larges masses.

    L’organisation de la mémoire et de la réflexion aux niveaux national et international, pour que les expériences vécues dans une période d’essor du mouvement ne soient pas perdues en période de reflux et puissent servir à l’orientation lors de nouveaux élans du mouvement de masse.

    La stratégie socialiste d’Ernest Mandel était organiquement internationaliste. Il plaidait pour l’appréciation de la situation sociale et politique en partant du niveau mondial, de ses marchés, de ses moyens coercitifs, des inégalités criantes que le capitalisme creuse, mais aussi des potentialités de résistance, des mouvements divers à caractère émancipateurs au niveau international. Pour les pays pauvres et dépendants, il défendait la stratégie de la révolution permanente, pour laquelle les tâches de la révolution démocratique et indépendantiste ainsi qu’une réforme agraire radicale ne peuvent être menées à bout par des forces bourgeoises et nécessitent donc la prise du pouvoir par la classe ouvrière alliée à la masse des couches dépossédées et opprimées, s’insérant par là dans le processus de la révolution socialiste mondiale.

    Analyse de la bureaucratie

    Les organisations de masse ouvrières (associations, syndicats, partis) créées au sein du capitalisme ne peuvent pas se passer de permanents. Il faut des organisateurs, des journalistes et politiciens professionnels etc. pour faire fonctionner de telles organisations ainsi que leur représentation parlementaire. Ernest Mandel en était bien conscient. Mais il soulignait le prix à payer pour cela : l’ascension d’une couche bureaucratique privilégiée au sein des organisations ouvrières qui développe des intérêts propres et devient de plus en plus conservatrice. Elle se lie avec les couches les plus aisées du salariat, haït la révolution « comme l’enfer » (Friedrich Ebert), canalise et sabote les mouvements qui pourraient mettre en cause la marche « routinière » de la domination capitaliste de la société.

    Contre ces bureaucraties, Mandel proposait la construction de courants de gauche, de lutte de classe, surtout au sein des syndicats, qui proposent une alternative de choix stratégiques et personnels aux orientations réformistes-conservatrices des directions bureaucratiques. Il était clair pour lui que les alternatives de gauche ne pourraient prendre le dessus que dans le cadre de mouvements de masse larges et combatifs. La première tâche des révolutionnaires est donc de tout faire pour promouvoir, encourager, soutenir tout élan d’auto-activité collective des salariés et des opprimés. Les organisations ouvrières de masse, au sein du capitalisme, étaient pour Mandel des instruments à double tranchant : incontournables pour faire face au pouvoir des patrons, leurs associations, leurs partis, et en même temps visant à limiter les luttes aux seules revendications pour le salaire réel, pour des meilleures conditions de travail, pour une meilleure protection sociale dans le cadre du capitalisme. Ainsi autolimitées, ces organisations renoncent souvent à aller au-delà d’un succès s’avérant uniquement symbolique. Pour en faire des instruments efficaces dans le sens des intérêts immédiats des salarié∙es, il faut organiser leur rupture avec leur politique de collaboration de classe et de paix sociale.

    Les bureaucraties des syndicats et des partis ouvriers, plus ou moins adaptés aux États démocratiques parlementaires bourgeois, maintiennent un mode d’organisation plus ou moins autoritaire, non démocratique, étouffant les initiatives de la base, combattant de manière acharnée les opposants de gauche. Les régimes bureaucratiques de partis-États fusionnés au pouvoir, dans les pays du dit « socialisme réel », étaient eux carrément oppresseurs. La bureaucratisation de l’URSS avait amené au pouvoir la fraction de Staline qui était le représentant approprié de cette couche privilégiée bureaucratique. Pour défendre ses intérêts matériels, cette bureaucratie voulait avant tout rompre avec le passé révolutionnaire du bolchévisme et avec l’idée même de la révolution mondiale. C’est pourquoi le concept du « socialisme dans un seul pays » et une politique de pouvoir d’État ont remplacé la stratégie de la révolution permanente et l’internationalisme conséquent de la jeune Internationale Communiste.

    La critique marxiste-révolutionnaire de ces régimes-là n’est pas la même que la critique faite par les idéologues bourgeois. Bien sûr, il faut dénoncer les crimes terribles de Staline et de sa clique, mais en même temps il faut comprendre le caractère nettement conservateur du « communisme officiel » établi sous le règne de Staline.

    Pour caractériser ces États, Mandel s’appuyait surtout sur les analyses de Trotski, tout en les enrichissant en rendant compte des nouvelles tendances. Le terme d’« État ouvrier bureaucratiquement dégénéré » irrite. Déjà Trotski ne l’aimait pas beaucoup et l’employait faute de mieux. En effet, un État ouvrier (même fortement bureaucratisé), où la classe ouvrière n’exerce pas le pouvoir et est même dépourvue des droits démocratiques élémentaires, ça veut dire quoi ?

    L’argument principal d’Ernest Mandel, suivant Trotsky, était le fait que certains acquis de la révolution d’octobre de 1917 étaient restés en place : ni les moyens de production ni la force de travail n’étaient des marchandises ; la loi de la valeur et le marché ne dominaient pas l’économie, qui était planifiée ; l’État détenait encore le monopole du commerce extérieur. C’étaient des sociétés non capitalistes de transition au socialisme, bien que bureaucratiquement pétrifiées. Il fallait donc, au niveau des tâches, combiner la défense des éléments non capitalistes contre toute tentative de restauration du capitalisme par l’intérieur ou l’extérieur avec le renversement révolutionnaire du pouvoir politique de la bureaucratie pour revenir à une démocratie socialiste des conseils.

    Le processus de la rupture du monolithisme stalinien et de la crise du stalinisme, puis du post-stalinisme était encourageant pour Mandel et pour la IVe Internationale, mais aussi plein de défis théoriques et programmatiques. Après l’écroulement de l’URSS et des régimes alliés ou semblables en Europe, Mandel salua fortement que la « chape de plomb » stalinienne avait sauté, et il voyait déjà ouvert un processus révolutionnaire dans le sens de la révolution politique espérée et d’un retour de l’aspiration à une démocratie socialiste authentique au niveau des masses. Il y avait des signes allant dans ce sens, mais les espoirs de Mandel se sont brisés sur la réalité du processus de la restauration capitaliste et de la victoire triomphante de « l’Occident » capitaliste dans la « guerre froide », ce qui était évidemment une défaite de taille pour la classe ouvrière au niveau planétaire.

    Dans son grand livre sur la bureaucratie Power and Money (6) Ernest Mandel écrivait, de manière autocritique, que « le marxisme révolutionnaire » (et donc lui-même) avait sous-estimé les effets dévastateurs des décennies de règne stalinien et poststalinien sur les consciences ouvrières. Par ailleurs, il avait aussi surestimé le potentiel de résistance à la restauration du capitalisme au sein de la bureaucratie dominante elle-même. Ce sont là des éléments importants, mais qui ne suffisent pas à mettre fin à ce débat.

    Le chapitre vraiment original de ce livre porte sur le « substitutisme » et il est d’un intérêt tout particulier pour les révolutionnaires. Car si l’idéologie substitutiste est caractéristique des directions des grands appareils bureaucratiques – qui veulent justifier leur tendance constante à agir au nom et la place des salarié∙es –, les dirigeantes et dirigeants révolutionnaires, dans certaines circonstances, sont aussi tentés par le substitutisme. Mandel en donne des exemples convaincants non seulement pour Lénine et Trotsky mais aussi pour Luxemburg et Gramsci ! Et il montre que c’est le degré d’activité autonome de la classe ouvrière et des opprimé∙es qui est le facteur déterminant. Si ce degré est très bas, le substitutisme de tout genre (parlementaire, caudilliste, terroriste, propagandiste…) l’emporte souvent.

    Et Ernest Mandel en conclut une fois de plus que la tâche principale des révolutionnaires, c’est de tout faire pour encourager et promouvoir l’auto-activité de la classe ouvrière et des masses opprimées en général.

    À débattre

    L’apport théorique d’Ernest Mandel est trop riche pour être soumis à un examen critique dans ces quelques lignes. Il faut me limiter à soulever trois points d’interrogation et inviter à lire mon livre. Une question visant au cœur du marxisme révolutionnaire, c’est l’actualité de la révolution socialiste mondiale subsiste-t-elle au XXIe siècle, et la classe ouvrière n’aurait-elle pas perdu son potentiel à diriger un tel processus révolutionnaire ? Déjà Trotsky avait ressenti des doutes là-dessus en expliquant que si la classe ouvrière soviétique s’avérait incapable de renverser le pouvoir de la bureaucratie pour rétablir son propre pouvoir de classe, le programme de transition perdrait son sens et devait être remplacé par un nouveau programme minimum pour la défense des intérêts élémentaires des masses réduites à l’esclavage. Et aujourd’hui ? La preuve n’est pas faite que la reconstruction d’un mouvement ouvrier émancipateur et révolutionnaire reste possible. Les nouveaux élans, à commencer par l’essor du PT au Brésil au début des années 1980 se sont régulièrement brisés, jusqu’à maintenant…

    Le marxisme d’Ernest Mandel mérite d’être discuté. Quelle a été sa dialectique entre un marxisme « ouvert » et en même temps penchant vers certaines orthodoxies (« marxiste », « léniniste », « trotskiste ») ? Sa recherche de cohérence d’ensemble de la doctrine était-elle liée au besoin de sauvegarder et de renforcer la cohésion de sa propre organisation minoritaire ? Soit dit en passant, son marxisme – en termes philosophiques sa vue du monde (Weltanschauung) – emprunte beaucoup aux écrits de popularisation d’Engels et de Plekhanov, qui avaient plus ou moins inventé la « doctrine marxiste ». C’est aussi un marxisme prométhéen du mouvement ouvrier classique lié à une forte croyance dans le progrès scientifique, technologique et social et dans la potentialité créatrice de la classe ouvrière, capable de résoudre les problèmes les plus difficiles.

    Ernest Mandel n’avait pas aimé qu’on dise de lui qu’il était, souvent, trop « optimiste ». Il avait acquis une forte confiance en lui en prédisant des évolutions dans les années 1960 et 1970 qui se sont réalisées – pas toutes, mais quand même – de manière assez convaincante. Il restait toujours à l’affût du développement de mouvements à potentiel émancipateur n’importe où dans le monde. Parfois, il surestimait les potentiels révolutionnaires, ou il sous-estimait les difficultés.

    Déjà à 23 ans il voyait Abraham Léon comme un modèle lorsqu’il incitait ses camarades à « voir derrière chaque raison pour le désespoir une raison pour l’espoir ». Comment mener le combat révolutionnaire contre le nazisme et la guerre en plein minuit du XXe siècle et en même temps garder son élan humaniste sans une telle force morale admirable ? À ce point-ci il est de coutume de citer Antonio Gramsci. Pour changer un peu, je vais, pour conclure, citer Robert Merle qui dit de son héros masculin, le delphinologue Sevilla : « Il n’était pas assez naïf pour penser qu’une cause triomphe parce qu’elle est juste, mais il ne pouvait pas se payer le luxe d’être pessimiste. » (7)

    * Manuel Kellner est membre de la direction de Internationale Sozialistische Organisation (ISO, section allemande de la IVe Internationale) et rédacteur du mensuel Sozialistiche Zeitung. Il a publié notamment Trotzkismus. Einführung in seine Grundlagen : Fragen nach seiner Zukunft (Le trotskisme : Introduction à ses fondements et questions sur son avenir), Stuttgart 2004 ; Gegen Kapitalismus und Bürokratie : zur sozialistischen Strategie bei Ernest Mandel (Contre le capitalisme et la bureaucratie : sur la stratégie socialiste d’Ernest Mandel), Neuer isp-Verlag, Karlsruhe/Köln 2010 ; Kritik der Religion und Esoterik : Außer sich sein und zu sich kommen (Critique de la religion et de l’ésotérisme : être hors de soi et revenir à soi), Stuttgart 2010 et, avec Ekkehard Lieberam et Robert Steigerwald, Reform und Revolution (Réforme et révolution), Hamburg 2013.

    Notes

    1. Jan Willem Stutje, Ernest Mandel – Rebel tussen droom en daad, 1923-1995, Houtekiet & Amsab-isg, Antwerpen-Gent 2007

    2. Gilbert Achcar (direction), le Marxisme d’Ernest Mandel, PUF, Paris 1999.

    3. Manuel Kellner, Gegen Kapitalismus und Bürokratie – zur sozialistischen Strategie bei Ernest Mandel. Ce livre est en cours de traduction et devrait paraître en français en 2021. Une traduction anglaise – Against Capitalism and Bureaucracy : Ernest Mandel’s socialist strategy – sera publiée cette année par Brill & Haymarket books dans la série Historical Materialism.

    4. Ernest Mandel, Traité d’économie marxiste, Tome 1 (introduction, p. 13), UGE 10/18, Paris 1969, http://digamo.free.fr/mandel621.pdf

    5. Ernest Mandel, Der Spätkapitalismus, Versuch einer marxistischen Erklärung, Suhrlamp Verlag, Frankfurt an Main 1972. La première traduction française est parue en 1976 sous le titre le Troisième ge du capitalisme aux éditions 10/18. Une version revue et corrigée par l’auteur a été publiée par Les Éditions de la Passion, Paris 1997.

    6. Ernest Mandel, Power and Money, A Marxist Theory of Bureaucracy (le Pouvoir et l’argent, une théorie marxiste de la bureaucratie), Verso, London-New York 1992 (Une traduction française doit enfin paraître cette année à la Nouvelle librairie La Brèche).

    7. Robert Merle, Un animal doué de raison, Gallimard, Paris 1967.