Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 651-652 mai-juin 2018

IDÉOLOGIE

« Idéologie « Réalisme capitaliste » ou mode de domination de l’idéologie néolibérale

Entretien de Richard Capes avec Mark Fisher

Comment les conservateurs britanniques ont imposé l’idéologie néolibérale et quelles en ont été les conséquences jusqu’à la crise de 2008 ? C’est ce que Mark Fisher a voulu analyser dans un essai paru en 2009, qui a suscité une réflexion dans la gauche britannique. Ce mode de domination initié par Margaret Thatcher est aussi une source d’inspiration pour d’autres dirigeants néolibéraux. Nous reproduisons ci-dessous la première partie d’un entretien avec Mark Fisher, car cette partie de sa réflexion nous semble d’actualité, alors que le président français s’est engagé sur les traces thatchériennes. (JM)

Richard Capes : Le « réalisme capitaliste », c’est quoi ?

Mark Fisher : On pourrait penser que je serais capable de répondre très rapidement. Mais en fait, je pense qu’il est plus facile de repérer le réalisme capitaliste que de le définir. Il y a différentes façons de le voir. Certains l’envisagent comme une croyance selon laquelle le capitalisme serait le seul système politique-économique viable. Le sens d’un tel réalisme, c’est que tout autre système serait irréaliste. Et c’est souvent ce que vous entendez dire si vous critiquez le capitalisme : on vous répond que « ce n’est peut-être pas le meilleur système, mais c’est le seul qui fonctionne ». On peut y voir une croyance, mais c’est aussi une attitude par rapport à cette croyance, une attitude de résignation et de défaite.

Ce dont je parle à propos du réalisme capitaliste, ce n’est pas tant l’attitude propagée par la droite néolibérale, c’est plutôt comment le succès de la droite néolibérale transforme les attitudes de la population en général et, à mon avis, surtout celles de la gauche. Bien sûr, parler de croyances ou d’attitudes implique une sorte de perspective psychologique individuelle. Ce dont nous parlons ici, c’est le type d’infrastructure psychique collective, une sorte d’atmosphère idéologique diffuse, et la façon dont ces croyances sont instituées dans tous les domaines de la vie dans un pays comme le Royaume-Uni : depuis les médias jusqu’au lieu de travail, à travers nos propres attitudes inconscientes.

Richard Capes : Quand et comment le réalisme capitaliste a-t-il émergé ?

Mark Fisher : Je pense que les années 1980 peuvent être considérées comme la période clé de la transition. Nous y voyons une sorte de synergie entre l’idéologie et la restructuration du capitalisme – restructuration faisant passer le capitalisme du fordisme au post-fordisme. Rappelons que le fordisme était la forme dominante du capitalisme en Occident dans la période de l’après-guerre, basé sur une sorte de pacte de stabilité, où la classe ouvrière se voyait offrir la sécurité en échange de l’ennui. Dans les villes qui avaient une ou deux grandes entreprises industrielles, la plupart des travailleurs masculins s’attendaient à y travailler pendant toute leur vie professionnelle et ils pouvaient s’attendre à de légères améliorations progressives de leur niveau de vie au cours de cette période de travail.

Ce genre de monde s’est effondré dans les années 1970 lorsque le monde que nous connaissons maintenant (si familier que nous le tenons pour acquis), ce monde du capitalisme post-fordiste, a commencé à émerger.

Quels sont les termes clés du capitalisme post-fordiste ? En premier lieu, l’effroyable « flexibilité », qui, pour les travailleurs, tend à ce qu’on appelle « la précarité », c’est-à-dire des conditions constantes d’instabilité et d’insécurité, d’emploi à court terme, de précarisation. Bien sûr cela va de pair avec certains autres développements clés du post-fordisme, tels que la numérisation du lieu de travail, la production « juste-à-temps » et, bien sûr, la mondialisation.

La restructuration du capitalisme de cette manière a mis le Travail en défensive, aussi bien le mouvement syndical que le parti travailliste. Le problème clé – qui a été articulé, je crois, par les groupes les plus audacieux de la gauche dans les années 1970 et 1980, depuis les autonomes en Italie jusqu’aux intellectuels marxistes appelés New Times au Royaume-Uni (1) – était de poser les questions « comment la gauche pourrait-elle remporter l’hégémonie sur le post-fordisme ? » ou « comment la gauche pourrait-elle produire sa propre version du post-fordisme ? »

Je pense que c’est d’avoir échoué à relever ce défi qui explique en grande partie la faillite de la gauche.

Nous avons donc la restructuration du capitalisme dans le sens du post-fordisme. Mais l’essentiel, c’est que ce n’était pas quelque chose qui a été simplement imposé par le capital aux travailleurs ; en fait, les désirs des travailleurs ont été utilisés en les détournant – car, simplement, ces derniers ne trouvaient pas très excitante une vie à s’ennuyer pendant quarante ans dans une usine, ils voulaient plus de liberté. Je pense que la question clé maintenant, en quelque sorte, c’est l’écart entre ce qu’ils voulaient et ce qu’ils ont réellement obtenu. Je pense que c’est là que se trouvent les opportunités pour la gauche.

Mais revenons à la question de départ : où a émergé le réalisme capitaliste, ou bien quand et comment est-il apparu ? La droite a réussi à exploiter ces désirs – exprimés d’abord par les courants anti-autoritaires des années 1960. À mon avis, la gauche n’a pas réussi à élaborer un modèle convaincant d’une gauche anti-autoritaire. Les énergies libérées par ce type de lutte contre le capitalisme se sont alors détournées vers le projet néolibéral qui, dans les années 1980, avait deux visages.

D’abord, il y avait l’incitation. Au Royaume-Uni, nous avons vu cela, notamment, sous la forme de la vente de logements sociaux communaux. À bien des égards, ce fut une très bonne initiative de Thatcher, car elle a immédiatement positionné tout le projet social-démocrate de l’après-guerre comme obsolète, hiérarchique et bureaucratique, alors que le néolibéralisme thatchérien apparaissait comme avançant vers le futur, vers un avenir qui offrirait le choix aux individus, qui offrirait la liberté, loin des restrictions de l’État. Tout un éventail de choses s’est passé au Royaume-Uni, bien sûr, surtout la privatisation. Encore une fois, la privatisation a été articulée en termes de choix personnels : « Vous aussi, vous pourrez posséder des actions maintenant ! »

Mais en plus de ces carottes, il y avait beaucoup de bâtons… comme ladestruction des syndicats. La grève des mineurs (2) est l’image la plus symbolique de cette fin du mouvement ouvrier. Lorsque nous pensons à la grève des mineurs, cela nous donne une meilleure idée de comment le réalisme capitaliste était solidement établi dès le milieu des années 1980, et encore plus à la fin des années 1980. Nous nous trouvions alors dans une situation qui aurait paru de la science-fictionau milieu des années 1970. Si au milieu des années 1970 vous aviez annoncé que tous les services publics seraient vendus et privatisés, que le syndicat des mineurs – qui venait d’abattre un gouvernement conservateur – serait en désuétude, vaincu, que les syndicats ne seraient plus des acteurs majeurs de la vie publique, cela aurait semblé inimaginable. Pourtant c’est arrivé… et relativement vite.

Si les années 1980 étaient un champ de bataille, rétrospectivement il semble à beaucoup de gens que cette guerre n’avait qu’une seule issue. Dans les années 1980, bien sûr, les choses semblaient différentes. Il ne semblait pas inévitable que le néolibéralisme triomphe. Rétrospectivement, le succès du néolibéralisme semble avoir été surdéterminé. Mais je pense que le moment clé, la victoire finale du néolibéralisme thatchérien, c’est l’arrivée du New Labour et sa victoire électorale dans les années 1990. Le parti travailliste pouvait gouverner, car il acceptait l’essentiel du cadre général imposé par les néolibéraux.

À mon avis c’est alors que nous sommes entrés dans cette sorte du réalisme capitaliste que la plus grande partie de mon livre se donne pour but d’analyser.

Richard Capes : Comment le capitalisme nous a-t-il persuadés qu’il est le seul système politico-économique « réaliste » ?

Mark Fisher : Une façon d’y arriver, c’est que, en dehors de la langue des affaires il n’y ait pas d’autre langage disponible (ou de modèle conceptuel) pour comprendre la vie, le travail ou la société. C’est l’une des choses clés qui sont arrivées à cette période, en particulier avec les services publics – je l’aborde longuement dans mon livre.

Ainsi, les enseignants sont maintenant tenus d’appliquer les procédures d’auto-surveillance, d’auto-évaluation, qui ont été importées des entreprises, et un étrange désaveu subjectif accompagne souvent ces procédures – les gestionnaires qui sont mal à l’aise d’imposer cette rhétorique des affaires, ces méthodes commerciales, disent néanmoins aux salarié·es, aux enseignant·es : « Vous n’avez pas à croire en cela, mais c’est ce que nous devons faire maintenant. Nous devons l’accepter ». Ce sentiment – que l’on doit marcher avec les pratiques et le langage provenant des entreprises – est à mon avis un élément clé de la conviction qu’il n’y a pas d’alternative, que c’est ainsi que les choses doivent être faites maintenant et qu’il n’y a pas d’autre voie.

En plus il y a une sorte d’écrasement des précédentes formes de solidarité ouvrière. Écrasement n’est peut-être pas le bon terme, il est préférable de parler de décomposition, car à bien des égards ce ne fut pas simplement le capital qui a écrasé les syndicats. Ces derniers s’étaient adaptés au mode d’organisation fordiste et, lorsque le post-fordisme a émergé – car le fordisme s’est effondré, comme je l’ai dit, en partie du fait des aspirations des travailleurs – les syndicats et les autres structures du mouvement ouvrier n’ont pas été capables de lui faire face. L’effet c’est une sorte d’atomisation généralisée, de dépression collective, qui n’est pas vécue collectivement, parce que rien ne l’est actuellement.

Que s’est-il passé lorsque entre l’individu et l’État il n’y a eu plus rien, quand l’espace que les syndicats avaient l’habitude d’occuper a disparu ? Avec cet espace, les gens pouvaient ressentir un lien direct entre leur propre vie professionnelle et un monde politique plus large et avoir à cause de cela un sentiment de responsabilité. Quand cet espace a disparu, il y a ceprocessus que j’ai appelé la « privatisation du stress » ou la privatisation psychique générale. Vous arrivez à posséder votre propre maison, mais votre maison devient un lieu de refuge et de consolation, dans un monde où au dehors l’espace collectif est complètement désert. Il n’y a plus cet espace collectif, celui avec lequel nous pouvions avoir un lien. Et cela contribue massivement au sentiment qu’il n’y a pas d’alternative au monde tel qu’il est.

b>Richard Capes : Vous expliquez dans votre livre que le réalisme capitaliste est immunisé contre la critique morale. Pouvez-vous commenter ?

Mark Fisher : Il ne sert à rien de parler de cupidité ou de catégories de ce genre. C’est une sorte de philosophie hobbesienne incorporée dans le réalisme capitaliste. « Le monde est ainsi » est une partie du réalisme capitaliste. Cela implique que « les gens aiment naturellement la compétition ». Si on parle de cupidité généralisée, ou si on dit « il y a eu un krach bancaire à cause des banquiers cupides », cela ne va pas miner le réalisme capitaliste. Au contraire, il est alimenté par cette résignation, ce cynisme qui font partie de l’arrière-plan du réalisme capitaliste. Avec ces formulations, on rate la cible.

Le problème du capitalisme tardif, ce n’est pas la cupidité des capitalistes. Je situe là la différence entre une analyse marxiste et une analyse éthique. L’analyse marxiste se concentre sur les systèmes, les formes d’organisation sont centrales pour elle. Le capitalisme n’est pas mauvais parce que les PDG sont malfaisants. C’est l’inverse. Toute personne qui est dans la position de PDG agit comme PDG. C’est juste une pression systémique qui produit ce genre de comportement. C’est archaïque et c’est de la psychologie naïve que de se concentrer sur des catégories de la vie de tous les jours, comme plus de responsabilités ou le genre de système inhumain. L’ampleur de ce contre quoi nous luttons est obscurcie en mettant l’accent sur l’éthique.

Richard Capes : Vous parlez aussi du recyclage, du tri des déchets, comme d’un autre moyen de détourner notre attention d’un vrai problème.

Mark Fisher : Le recyclage est un bon exemple du discours « nous assumons la responsabilité des tendances systémiques du capitalisme ». Ce n’est pas vraiment de notre faute s’il y a une catastrophe environnementale. Ce n’est la faute de personne, dira-t-on. Là est le problème : il n’y a pas de collectif capable d’agir. À l’heure actuelle, aucune force n’est capable d’assumer la responsabilité du problème à l’échelle de la catastrophe environnementale à laquelle nous sommes confrontés. Au lieu de cela, on nous sous-traite le problème, à nous en tant qu’individus, comme si nous pouvions faire quelque chose à ce sujet en mettant simplement le plastique dans la bonne poubelle, ce qui ne résoudra pas la catastrophe environnementale à laquelle nous sommes confrontés.

La seule manière de la résoudre c’est de construire une force capable d’agir. Mais bien sûr, rien de tel n’a jamais existé jusqu’à présent dans l’histoire de l’humanité – ce qui ne veut pas dire que ça ne peut pas exister, mais que nous sommes sur un tout nouveau terrain.

L’appel à la responsabilité individuelle – comme si le regroupement de suffisamment de responsabilités individuelles remplaçait le besoin d’une force collective – est l’une des dimensions pernicieuses de l’arrière-plan de la culture du tri des déchets.

Richard Capes : Vers la fin du premier chapitre, vous dites que les films de gangsters comme les Affranchis (Goodfellas) et Pulp Fiction offrent des visions du monde qui promeuvent le capitalisme, ou qui renforcent le réalisme capitaliste. Pourriez-vous expliquer comment ils font cela alors qu’ils sont souvent perçus comme brossant un portrait très cru, réaliste, de la vie moderne ?

Mark Fisher : Exactement, c’est à cause de ça. Qu’entendons-nous par réalisme ? C’est manifestement l’enjeu.

Je pense que le romancier américain James Ellroy en parle également – et c’est intéressant parce qu’il est assez ouvert à ce sujet dans sa dimension politique, en tant que projet culturel et politique. On voit le projet d’Ellroy dans son roman American Tabloid, où il veut démonter toutes ces images de politiciens libéraux américains et exposer la cupidité minable derrière le vernis, . Cela indique précisément ce qui est réaliste : qu’est-ce qui est réaliste ? que les gens soient compétitifs, qu’ils luttent naturellement les uns contre les autres ? Le monde réel de la rue décrit ainsi par une espèce de micro-capitalisme (pas toujours micro) – des familles en guerre ou des groupes d’intérêts en conflit – va très clairement nourrir le réalisme capitaliste à de nombreux niveaux : le principe de l’individualisme, celui de la concurrence, et aussi ce qui a disparu de cette image, c’est-à-dire la vie collective.

Richard Capes : Diriez-vous que la série télévisée américaine Sur écoute (The Wire) est un travail de réalisme capitaliste ?

Mark Fisher : C’est un parallèle fascinant avec mon livre, car à bien des égards, l’approche est très similaire à celle de mon « Réalisme capitaliste ». La différence entre The Wire et ce que font les musiciens Gangsta rap ou le romancier Ellroy, c’est la présence d’une critique implicite. Chez Ellroy ou dans le Gangsta rap il y a une sorte de célébration : « ce n’est pas seulement la façon dont les choses se passent, mais il y a quelque chose de bien dans le fait qu’ils sont comme ça, et nous devons être positifs sur la désillusion ». Malgré le sentiment d’inertie institutionnelle massive et les impasses de toutes les politiques, présentés dans The Wire des individus essayent malgré tout d’agir et le système n’a pas d’autre choix que de les intégrer ou de les éliminer. Cela peut être décourageant, de la même manière que mon « Réalisme capitaliste » pourrait l’être (et certaines personnes le lisent de cette façon). Mais pour moi le message de The Wire est très similaire au message du « Réalisme capitaliste » : c’est ce contre quoi nous devons lutter maintenant.

Les choses étaient ainsi avant 2008. Bien sûr, l’une des nombreuses choses qui m’intéressent dans The Wire c’est l’accent mis sur la bureaucratie post-fordiste (tout comme je le fais dans le « Réalisme capitaliste »), sur la façon dont la culture du résultat impose un biais aux faits, sur la sinistre alliance entre le managérialisme et cette sorte de culture, sur comment cela bloque l’initiative et empêche les gens de faire leur travail comme on penserait qu’ils doivent le faire.

Mais il est vrai qu’à première vue on pourrait penser que The Wire porte un message négatif et que dans cette mesure cela renforce l’idéologie du réalisme capitaliste.

La deuxième saison – sur la conteneurisation, sur le déclin, la diminution des anciennes formes de travail et leur remplacement par cette robotique-informatisation post-fordiste – est très proche des thèmes de mon livre. Je la vois plus comme une description ou une dissection, une radiographie du réalisme capitaliste. Et non comme quelque chose qui le renforce réellement, parce que l’élément de sa célébration est manifestement absent. The Wire ne pousse également pas à la résignation, même s’il semble présenter un monde homogène, sans échappatoire. Le fait même qu’il existe est à mon avis une forme de refus de la résignation. Montrer la simple systématicité de ces processus est le contraire d’être simplement résigné dans la vie quotidienne et le travail.

Richard Capes : Vous avez mentionné l’expression « privatisation du stress ». Pourriez-vous parler de votre expérience à ce sujet lorsque vous avez travaillé dans l’enseignement post-obligatoire ?

Mark Fisher : Au Royaume-Uni, c’est là que les élèves qui ne se débrouillaient pas très bien dans l’enseignement conventionnel, trouvaient une approche un peu différente. J’ai commencé à enseigner là-bas au début des années 2000 et on pouvait déjà voir que cette éthique était menacée. Elle l’est devenue de plus en plus, au fur et à mesure que la décennie avançait, alors que le business-programme de Blair dominait la vie éducative.

Ce que je veux dire par la privatisation du stress en relation avec l’enseignement, c’est que les gens doivent devenir leurs propres ouvriers. Il y a un tour joué par le néolibéralisme auquel nous avons tous succombé, plus ou moins : c’est l’idée que la bureaucratie fait partie du passé, qu’elle appartient à ce vieux monde étatiste, pesant, hiérarchique et centralisé dont nous sommes heureux de nous débarrasser. Mais quand nous pensons à ce que notre vie professionnelle implique maintenant, je dirais que pour beaucoup de gens cela implique plus de bureaucratie, pas moins. La différence, c’est que la surveillance bureaucratique n’est pas effectuée par d’autres, de plus en plus nous sommes nos propres bureaucrates : nous devons remplir des livres de bord de 50 ou 60 pages, d’innombrables documents détaillés évaluant notre propre performance.

Cela fait partie d’une sorte de privatisation plus large du stress, c’est-à-dire que nous sommes invités à assumer la responsabilité des contraintes supplémentaires qui nous imposent une charge de travail accrue et moins de sécurité. Puisque les syndicats ne sont plus aussi efficaces, souvent notre premier recours lorsque nous sommes soumis à un stress supplémentaire, ce n’est pas de s’adresser à un syndicat pour le faire agir en notre nom mais d’aller voir un médecin et se faire prescrire des antidépresseurs ou, si nous sommes « chanceux », une thérapie. La montée de la dépression au sein de la population en général, en particulier chez les jeunes, est un symptôme de cette privatisation du stress.

Richard Capes : Dans votre livre, vous dites qu’en Grande-Bretagne « la dépression est maintenant la maladie la plus traitée par le Service national de santé (NHS) »…

Mark Fisher: Autant que je sache, c’est toujours le cas. Je n’ai pas vérifié les statistiques récemment, mais je ne peux pas imaginer que dans cette période la dépression ait diminué parmi la population. Ce qui m’a frappé, c’est pourquoi est-ce acceptable ? Pourquoi dans la période précédente, de soi-disant boom [avant 2008], autant de gens, en particulier les jeunes, étaient déprimés ? Cela n’indique-t-il pas un problème affectif, fondamental du capitalisme tardif ?

Il me semble qu’un aspect de la privatisation du stress c’est qu’un langage culturel de désaffection et de mécontentement n’est plus disponible, en particulier pour les jeunes. Et l’une des choses intéressantes de l’année dernière – avec le militantisme étudiant à la fin de 2010 et les émeutes de 2011 (3) – c’est ce genre d’éruption d’une négativité, qui n’était pas vraiment disponible pour les jeunes dans les grandes heures du réalisme capitaliste dans le passé récent.

Richard Capes : Vous parlez d’étudiants souffrant d'« hédonie dépressive » (4). Pourriez-vous nous dire ce que c’est ?

Mark Fisher : Je parlais des étudiants auxquels j’enseignais – donc des adolescents, entre 16 et 19 ans. Cela semble vraiment leur correspondre. Beaucoup de gens qui m’écrivent à propos du livre, les plus jeunes, pensent que cela capte quelque chose à propos de leur expérience.

L’hédonie dépressive serait juste une façon de penser à la forme que prend la dépression dans un monde où le stimulus est toujours disponible. Je ne pense pas que nous ayons réussi à maîtriser les conséquences affectives de ce cyberespace dans lequel les jeunes sont particulièrement intégrés.

Une partie de ce que je décris dans ce livre ce sont les tensions entre une sorte de cadre disciplinaire qui se détraque – dans lequel les enseignants sont comme ces gardiens d’une prison qui s’effondre. Bon, d’un côté ils sont des gardiens de prison, mais d’un autre côté, ils doivent interagir avec ce mode constant de stimuli et être des animateurs. Il y a une tension entre être un gardien de prison et être un animateur – il est difficile d’en dire moins.

En ce qui concerne l’hédonie dépressive, la dépression est généralement décrite comme un cas d’anhédonie, où la personne souffrant de dépression est incapable de tirer du plaisir de quoi que ce soit. Il m’a semblé qu’il y avait un syndrome presque opposé chez les adolescents : le plaisir est si facilement disponible que c’est cette disponibilité même du plaisir qui est déprimante, dans de nombreux cas. Je dirais qu’il y a une sorte de modèle de plaisir du consommateur, qui ne renforce pas le sentiment d’estime de soi, de bien-être ou, peut-être plus important encore, le sentiment d’être impliqué. Au lieu de cela, vous avez ce genre de petites rafales de plaisir. Et l’une des choses qui est ainsi éliminée c’est un ennui productif.

Dans les années 1970 on pouvait vraiment s’ennuyer, il n’y avait pas de matrice de stimuli disponible et cela a été une source de la crise existentielle – je pense qu’il y a une grande relation entre la disponibilité d’un certain type d’ennui et des phénomènes du type punk. La disponibilité de la stimulation constante de bas niveau dans la culture du XXIe siècle exclut ce genre d’ennui, empêche l’aliénation d’une certaine manière, mais produit une sorte de sentiment général de désaffection non reconnue. Ces formes de stimulation ne sont pas vraiment capables d’engager les gens, de les pousser à se mettre debout et au-delà d’eux-mêmes. Les gens sont en quelque sorte pris au piège d’eux-mêmes dans cette sorte de misère fonctionnelle, dans le sens où ils sont pour ainsi dire juste assez misérables pour continuer, mais pas assez misérables pour atteindre un point de dénuement subjectif, ou pour être poussés à remettre en question les causes sociales générales, en s’interrogeant pourquoi ils sont comme ça. Donc je pense que c’est juste assez de plaisir pour les garder déprimés. C’est une façon de voir l’hédonie dépressive.

Mais l’une des grandes choses qui se sont produites au cours de la dernière année ce sont les manifestations étudiantes à la fin de 2010. Les étudiants se sont eux-mêmes dirigés. On y a vu ces formes de mécontentement désavoué et non reconnu se convertir en une colère collective. C’est ce que je cherchais ou espérais quand j’écrivais le « Réalisme capitaliste ».

Ce qui était si excitant dans ces manifestations étudiantes était de voir commencer ce processus.

Je pense que beaucoup de personnes plus âgées sont plus dans le mode d’une sorte de démission, dont je parlais plus tôt. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de gens qui sont des fans ou des partisans enthousiastes du gouvernement de coalition, mais l’attitude générale est la suivante : « Eh bien, nous ne pouvons pas faire grand-chose à ce sujet ». En d’autres termes, une forme de réalisme capitaliste. Ce que nous avons vu avec les jeunes, c’est une sorte de défi lancé de façon très dramatique à ce réalisme capitaliste.

Richard Capes : Dans une conférence que vous avez donnée sur le « réalisme capitaliste », vous avez appelé au développement d’une « psychothérapie de gauche ». Pourriez-vous expliquer ce que vous entendez par là ?

Mark Fisher : C’est vraiment sérieux. Puisqu’il y a tant de personnes qui sont déprimées – et je maintiens que la cause d’une grande partie de cette dépression est sociale et politique – alors la conversion de cette dépression en colère politique est un projet politique urgent.

Il s’agit de niveaux de détresse réelle et de souffrance dans la société qui ne peuvent être traités ou soignées par les formes de traitement de la maladie mentale individualisées et privatisées, dominantes dans ce pays, c’est-à-dire par la thérapie cognitive-comportementaliste – une sorte de combinaison de la pensée positive avec quelques emprunts à la psychanalyse (l’accent mis sur les antécédents familiaux de la victime), visant la conversion des modèles négatifs de la pensée en positifs. C’est un aspect. L’autre, c’est l’horrible boucle par laquelle les multinationales pharmaceutiques vendent des médicaments à des personnes afin de les guérir du stress provoqué par le travail dans ce capitalisme tardif. Aucune de ces méthodes n’est très efficace, car elles visent surtout à contenir la dépression populaire plutôt que d’en traiter réellement la cause.

On peut appliquer très directement les arguments de Marx à propos de la religion – que la religion était l’opium des masses. Les antidépresseurs et cette sorte de thérapie sont maintenant l’opium des masses. Cela ne veut pas dire qu’ils ne servent à rien. Dans de nombreux cas, ils soulagent les souffrances intenses que subissent les gens dans un monde de compétition incessante, d’hyper-stress numérique, etc. Comme la religion. Marx l’a dit, la religion vise un vrai réconfort pour les gens et peut les aider dans ce monde sauvage et impitoyable. De la même manière, parler avec quelqu’un pendant une heure en thérapie cognitivo-comportementale ou disposer d’antidépresseurs qui atténuent les symptômes va aider les gens à se sentir mieux. Mais ça ne va pas aux sources de ce genre de misère. En fait, cela les obscurcit, tout comme la religion.

On peut faire un lien entre la montée du réalisme capitaliste et le déclin de l’antipsychiatrie. Je pense qu’il y a une relation entre les deux. Cette normalisation de la misère dans le cadre de la privatisation du stress a été absolument essentielle à la montée du réalisme capitaliste.

Comment pouvons-nous aller au-delà ? Par un retour aux questions soulevéss par l’antipsychiatrie. Je ne pense pas que tout ce que disait l’antipsychiatrie était juste. La rhétorique de l’antipsychiatrie – comme celle de beaucoup d’autres courants anti-autoritaires de gauche qui ont émergé dans les années 1960 – a été détournée et capturée par la droite néolibérale. Quand est-ce que l’antipsychiatrie a été intégrée ? À certains égards, avec le programme Soins dans la communauté (5). Bien sûr, ce n’était pas la seule façon de l’appliquer. Penser à des façons de réformer, de modifier, les soins institutionnels, d’envisager un changement – au-delà de la focalisation soit sur les antécédents familiaux, soit sur la chimie du cerveau – pourrait avoir un impact très important si nous étions capables de l’articuler.

Un lecteur de Réalisme capitaliste a récemment attiré mon attention sur le travail de David Smail (6) qui a plaidé en faveur du développement d’une psychothérapie de gauche et prétend que les sentiments de bien-être découlent fondamentalement du monde collectif, se forment dans ce contexte. Dans une société où le concept du collectif a été si violemment et systématiquement attaqué, il n’est pas surprenant, selon Smail, que la détresse ait augmenté. Il soutient – comme je le ferais – que les formes dominantes de traitement de la maladie mentale l’ont plutôt renforcé. Je pense qu’il serait très utile de développer les idées de Smail.

Richard Capes : Dans votre livre, vous qualifiez d’« immobilisateurs » les étudiants français impliqués dans des manifestations contre le néolibéralisme (7). Que signifie ce terme ?

Mark Fisher : J’emploie le terme « immobilisation » en tant que tentative de stopper le capitalisme. Je pense que le problème d’articuler les choses de cette façon est que cela alimente la prédominance du réalisme capitaliste en considérant que l’histoire appartient au capital ou que l’histoire ne va que dans un sens – celui du capital. Et que tout ce que nous pouvons faire c’est entraver, résister ou retarder le triomphe inévitable du capital. Il me semble qu’il y a des problèmes évidents avec cette façon de penser. Cela fait toujours partie du réalisme capitaliste parce que nous avons perdu la conscience que l’avenir nous appartient, que nous pouvons aller de l’avant vers un avenir que nous construisons. Au lieu de cela, tout ce que nous faisons, c’est ériger des barricades contre un avenir tout en admettant qu’il appartient au capital.

Richard Capes : En quoi les manifestations étudiantes en Grande-Bretagne diffèrent-elles de cela ?

Mark Fisher : Je ne suis pas certain qu’elles aient été si différentes. Comme dans le cas de nombreuses manifestations de gauche, il y a une grande clarté sur ce à quoi elles s’opposent, mais pas tellement sur ce que l’on veut.

Ce qui est pour moi encourageant, c’est que les jeunes Britanniques ont au moins rompu avec ce qu’on appelle traditionnellement « l’apathie » – mais je n’aime pas du tout ce terme. Dans le livre, j’utilise le terme « réflexe d’impuissance » (reflexive impotence ) qui, selon moi, donne une meilleure idée de ce qui est en jeu pour de nombreux jeunes Britanniques.

J’ai appelé réflexe d’impuissance le fait que les gens sentent qu’ils ne peuvent rien faire, et ils sont en quelque sorte conscients que ce sentiment contribue encore plus à l’incapacité réelle d’agir, bref, ne leur permet toujours pas d’agir. Le réflexe d’impuissance est une autre expression de la dépression. C’est ce que ressent une personne dépressive.

Ils savent que leur attitude renforce leur propre incapacité à faire quoi que ce soit et les fait aussi se sentir plus mal. Tout en sachant que cela ne va pas les inciter à agir. Au contraire, cela les rend de plus en plus déprimés. Tout cela résume la situation pour les jeunes Britanniques ou des larges pans de la jeunesse britannique jusqu’en 2008.

Je pense que ce qui est aussi encourageant à propos des manifestations c’est que la politique devient une option disponible. Je pense que le niveau de dépolitisation était si fort parmi les jeunes que même des formes de politisation ratées ou imparfaites sont encourageantes parce que la dépression dont je parlais est en partie due à la disparition de la politique. Beaucoup de jeunes en Grande-Bretagne qui tiennent pour acquis le réalisme capitaliste ne voient pas beaucoup d’avenir pour eux-mêmes, ne voient pas un avenir très intéressant. Au mieux, ils seront endettés afin d’obtenir un travail qui n’est pas très excitant – c’est probablement comme ça qu’ils voient les choses. Et je ne pense pas que l’idée que l’on peut contester cela politiquement était disponible pour eux en tant que pensée. La rendre disponible à nouveau était l’aspect encourageant de ce militantisme étudiant.

Richard Capes : Pensez-vous que de plus en plus d’étudiants dépassent les limites du réalisme capitaliste et deviennent plus radicaux ?

Mark Fisher : Je pense que c’est un début. Il y a toutes sortes de choses qui se passent. Je pense que le militantisme étudiant – son émergence – est quelque chose qui ne pouvait pas arriver avant 2008. Il apparaît seulement après la crise bancaire de 2008 – un événement majeur, un traumatisme majeur, pour le capital, il faut le souligner. Il est évident que capital n’a pas de solution aux problèmes qui ont mené aux crises bancaires de 2008. Je pense que le militantisme étudiant en est une dimension, les émeutes en sont une autre. Mais je pense que c’est vraiment le début de quelque chose… Et nous ne savons pas où cela va aller.

Il est dommage que cette floraison massive du militantisme étudiant avant Noël l’an dernier se soit dissipée et n’ait pu être poursuivie au cours de cette année. Cela ne veut pas dire que c’est fini. Beaucoup de gens ont été politisés par ce qui s’est passé l’année dernière et ils reviendront.

L’essentiel, c’est que les choses bougent. Il y a un étrange rythme d’événements en ce moment, une vague massive d’événements imprévisibles qui se produisent : le militantisme étudiant à la fin de l’année dernière, puis toute la question de Murdoch (8), ensuite les émeutes…

Ces événements éclatent de manière inattendue et vont beaucoup plus loin que ce que les gens pouvaient prévoir. Après les choses semblent revenir à la norme, semblent se stabiliser à nouveau. Mais à chaque retour à ce que l’on appelle la norme, cette normalité est beaucoup plus instable. Cette tendance à l’effondrement, c’est la désintégration de la réalité du système, tout simplement.

Il n’est pas surprenant que tout ne s’effondre pas d’un coup, car ce réalisme capitaliste, dans le mode néolibéral, a été construit pendant plus de 25 ans, a été omniprésent, a dominé toutes les hypothèses de la vie institutionnelle et organisationnelle ainsi que l’inconscient. Les attentes des gens, tout ce qu’ils prennent pour certain, sont façonnées par cette réalité. Cela suffit pour le maintenir durant une certaine période.

Mais en même temps, on peut vraiment le voir basculer. Je pense qu’il y a une opportunité pour la gauche. Je pense que nous avons besoin que les choses deviennent radicales, mais que nous devons aussi nous emparer du courant dominant. C’est là que nous sommes totalement déconnectés. Non seulement nous sommes totalement déconnectés du soi-disant « mainstream » (courant dominant). J’utilise des guillemets, parce que précisément dans des moments comme celui-ci, nous ne savons pas ce que peut devenir le courant dominant. Nous savons ce que c’était jusqu’en 2008.

Une partie du livre « Réalisme capitaliste » parle en fait du déclin massif des médias dominants, de la culture dominante, sous la tyrannie du réalisme capitaliste. Je pense que nous ne savons tout simplement pas à quoi pourront ressembler les médias dominants ou la politique dominante dans la période à venir. Car tout est prêt à être conquis. Nous pouvons voir la grave crise dans laquelle se trouve la classe dirigeante au Royaume-Uni. C’est cela qui a été mis en évidence par l’affaire Hackgate (9) – un réseau de complicité entre les médias, la police et les politiciens, au sein duquel David Cameron a dû avouer avoir joué un rôle central.

Cela offrait une opportunité pour la gauche, mais le problème est que sans avoir accès aux médias dominants on ne peut acquérir un avantage aussi net. Et tel a été clairement le cas depuis 2008.

Richard Capes : Comment la gauche peut-elle espérer s’implanter dans les médias dominants alors qu’ils excluent presque complètement les voix de gauche ?

Mark Fisher : Je ne pense pas qu’il soit inévitable qu’ils soient exclus. C’est une erreur de croire que la forme des médias grand public soit figée, que les néolibéraux ont accordé à ce point les médias traditionnels avec leur bande passante très étroite, avec des attentes très faibles par rapport à leur audience. C’est quelque chose qui c’est imposé progressivement. Les néolibéraux et leurs alliés dans les grandes entreprises ont lutté pour ça et l’ont obtenu. Mais c’est une lutte pour l’hégémonie : les médias et la politique dominante en sont le terrain. La droite politique a dominé ce terrain à un point tel que les gens oublient qu’il y a toujours d’autres possibilités. Mais nous ne pouvons pas dire à l’avance ce qui sera exclu et ce qui ne le sera pas. Par exemple, vous pouvez toujours voir le parti travailliste agir comme si on était avant 2008, comme si le vieux soi-disant centre existait toujours. Mais il n’existe plus et personne ne le teste – là est le problème. Personne ne teste ce qui se passerait si vous essayiez d’adopter une perspective plus axée vers la gauche dans les médias grand public.

Depuis qu’Ed Milliband et le parti travailliste post-New Labour ont décidé de s’orienter vers un centre obsolète, nous ne savons tout simplement pas ce qui aurait pu se passer. Et je pense que c’est ce qui doit être testé en ce moment. Il est clair que nous sommes confrontés à un dilemme, qu’au Royaume Uni nous avons vu – avec les émeutes et avec le militantisme étudiant – le genre de fissures dans la société que nous n’avions peut-être pas vues depuis les émeutes de la poll-tax (10) ou, encore avant, la grève des mineurs.

Je pense que l’hégémonie du réalisme capitaliste dépendait de ce genre de production de consensus – ou plutôt d’image de consensus, qui devait être continuellement reproduite par les médias. Même lorsque les médias condamnent les émeutes ou condamnent les manifestations étudiantes, elles sont néanmoins visibles – les fissures visibles dans cette forme de consensus ou, comme je l’ai dit, dans l’apparence de consensus. Donc, comme je l’ai dit, nous ne savons tout simplement pas ce qui va se passer à ce stade et nous ne devrions pas accorder de terrain aux ennemis, surtout en ce moment.

Richard Capes : Ce n’est pas dans l’intérêt des médias dominants d’encourager les gens à remettre en question le capitalisme, n’est-ce pas ? Les journaux, par exemple, sont des entreprises à but lucratif, appartenant à des personnes très riches…

Mark Fisher : Formulé ainsi, c’est défaitiste. Parce que nous ne pouvons aller nulle part sans eux – soit nous imposerons aux médias de se modifier, soit nous allons rivaliser sur un terrain qui ne nous est pas favorable. Je ne pense pas que nous devrions y consentir. Il faut lire le très intéressant livre de Nick Davies, Flat Earth News (11). Il confirme ce que vous avez dit des journaux : 60 % de leur contenu provient des relations publiques. Mais ce n’est pas parce que les propriétaires des journaux s’arrangent avec les sociétés de relations publiques. C’est plus une conséquence directe du sous-financement du journalisme. Si les journalistes sont tenus de fournir 10 papiers par jour, ils ne sortent pas pour faire des reportages d’investigation, ils éditent les communiqués de presse.

Je pense que nous aussi pourrions influencer leur comportement. Davies parle de la pratique d’astroturfing (12) jouant le rôle d’organisations populaires : beaucoup de choses qui apparaissent dans le journal comme si elles venaient d’organisations de base proviennent en fait de ces organismes, entrepreneuriaux ou autres, de relations publiques. Nous avons besoin de notre propre astroturfing pour rivaliser sur ce terrain. Ce qui nous donne de l’espoir ici, c’est le fait que les journalistes n’ont pas un programme, qu’ils accepteront tout ce qui entrera dans leur boîte de réception si c’est poussé avec suffisamment de vigueur. Je pense toujours que beaucoup de journalistes sont opportunistes et c’est donc une question d’organisation si l’on veut intervenir sur leur terrain.

Nous avons vu des exemples récents avec le succès d’Owen Jones, dont le livre Chavs : The diabolization of the Workers Class (13) a été promu par toutes sortes de médias. Jones a été invité par Daybreak TV, Sky News, soit le cœur même de la bête entrepreneuriale. C’est donc faisable. Je ne pense pas que nous puissions dire a priori ce qui peut être réalisé en ce moment.

Le capital est dans le désarroi, la classe dirigeante est divisée et nous leur rendons service si nous abandonnons à l’avance et affirmons que « nous n’entrerons jamais dans les grands médias ».

Bien sûr, l’autre danger consiste simplement à tout construire pour s’adapter à ces médias. Mettre de l’eau dans notre vin pour pouvoir être acceptés, c’est mortel aussi. Comme c’est une lutte pour l’hégémonie, nous devons aussi changer ce qu’ils considèrent comme acceptable de dire. Et si nous ne parvenons pas le faire, nous aurons échoué.

C’est assez clair et le New Labour est la leçon la plus objective à ce sujet. Si vous construisez simplement votre projet sur la base de ce qui est acceptable maintenant par le courant dominant en vous limitant à des légères modifications en surface, vous échouerez. Et ce ne sera pas seulement votre échec, car il produira aussi le découragement politique que j’ai essayé de décrire dans le livre.

Je pense que nous devons trouver une orientation entre ces deux stratégies – ni rester complètement en dehors des médias dominants, ni nous adapter simplement à ce que sont ces médias maintenant. Nous devons tirer des leçons des néolibéraux, je le pense vraiment. Ils ont pu changer les médias et de la même manière nous devons imaginer que les médias peuvent être changés en notre faveur. Bien sûr, ils ont des ressources que nous n’avons pas. Mais nous avons des ressources qu’ils n’ont pas.

Pour en revenir à ce que je disais plus tôt, nous devrions nous inspirer du triomphe du néolibéralisme, qui indique comment les choses peuvent évoluer de l’impossible à l’inévitable. C’est ainsi que l’histoire se déroule : des choses semblent être complètement hors de l’ordre du jour, il n’y a aucun moyen qu’elles puissent arriver… et soudainement, les choses changent et apparaissent comme la seule possibilité. Le néolibéralisme était ainsi.

La seule chose dont nous pouvons être sûrs en ce moment, c’est qu’il n’y a pas de retour à avant 2008. Nous sommes dans une période de tumultes majeurs, de changements majeurs. La droite, aujourd’hui néolibérale, est plus affaiblie que jamais, aussi loin que je m’en souvienne.

Et nous devons prévoir l’avenir, imaginer comment le changement sera possible. Les médias sont vraiment un élément clé pour cela. Je pense qu’il est vraiment significatif que le Hackgate ait eu lieu cette année, parce qu’il fait partie de ce processus de délégitimation. Ce processus a au moins deux aspects. L’un c’est le discrédit du néolibéralisme… même si le néolibéralisme va encore continuer, comme des défauts de paiement peuvent se poursuivre un certain temps. Mais en tant que programme politique jouissant d’une sorte de confiance, il s’est désintégré après 2008. Donc nous sommes dans une sorte de vide, à un moment où le néolibéralisme s’est effectivement effondré, mais rien n’est venu le remplacer. C’est une opportunité.

Richard Capes : Dans votre livre, vous dites que les manifestations anticapitalistes ne font rien de plus que de fournir un « bruit de fond carnavalesque au réalisme capitaliste ». Pourriez-vous expliquer pourquoi ?

Mark Fisher : Il y a une dimension spectaculaire des manifestations anticapitalistes, mais elles ont un caractère purement pétitionnaire. Mon problème avec l’anticapitalisme, c’est qu’il n’y a personne qui puisse réaliser les demandes qui y sont présentées. Il prend la forme d’une pétition, mais il n’y a personne à qui cette pétition est destinée. C’est sa particularité.

Pensez à une de ces manifestations contre le G20 : on peut imaginer que tout le monde au sein du G20 se dit « Bon, d’accord, nous avons entendu ce bruit. Nous avons entendu ces slogans. Nous sommes d’accord que le capitalisme est vraiment un mauvais système ». Alors quoi ? Même si tous les membres du G20 étaient d’accord avec cela, ils ne pourraient rien faire. C’est cette forme particulière de pétition spectaculaire qui, je pense, ne s’attend pas à gagner parce qu’elle n’a pas de modèle de société, elle ne sait pas ce que gagner voudrait dire.

Cela ne veut pas dire que rien ne s’est passé, ni que ces protestations étaient complètement sans valeur ou non sincères. Mais je pense qu’à gauche nous avons besoin de conceptualiser nos échecs. Je pense qu’une des choses qui fait la différence entre la droite néolibérale et la gauche, c’est que la droite néolibérale est beaucoup moins tolérante à ses échecs.

Un bon nombre de ces mouvements intègrent une sorte d’attente intrinsèque de l’échec, de sorte que ce n’est pas un problème s’ils échouent. Avec la mobilisation étudiante il y avait au moins un but déterminé. Bien que ce mouvement ait effectivement échoué, on aurait pu réussir, du moins théoriquement. Les personnes sur lesquelles mes étudiants exerçaient des pressions avaient le pouvoir de prendre la décision de ne pas imposer ces frais de scolarité, etc. Sans des objectifs déterminables et gagnables, il en résultera une sorte de découragement généralisé. C’est ce que mon camarade Alex Williams appelle « se sentir bien en se sentant mal ». Vous vous sentez bien parce que vous êtes en train de protester, vous faites quelque chose. Mais en fin de compte vous vous sentez mal parce que – et ces deux choses sont complètement imbriquées, le bien-être et le mal-être – vous ne vous attendez pas à obtenir quoi que ce soit, jamais. C’est juste une sorte de carnaval des vaincus. Ce sont ces aspects qui me préoccupent dans ce genre de protestation.

Comme je l’ai dit, la protestation des étudiants était différente parce qu’ils avaient un but déterminé produisant ce critère de succès ou d’échec. Et aussi en raison de sa durée, car il ne s’agissait pas de manifester une journée seulement, c’était une lutte durant des semaines. Elle s’est construite et a réussi à s’implanter dans les universités par les occupations. Cela produit une dynamique très différente de celle d’une sorte de carnaval anticapitaliste qui dure un jour ou une courte période de temps.

Le problème a finalement été que, comme nous l’avons dit, cela a fait long feu. Je pense que cela pose simplement des défis différents quant à la façon dont nous soutenons ce genre de lutte sur une période plus longue et comment nous pouvons garder cela ancré dans la vie quotidienne, puisque les gens ont été politisés par cette question. Je pense que ce lien entre la vie professionnelle des gens, ou la vie des étudiants, et la politique est crucial, que la politique n’est pas quelque chose qui est simplement effectué par une classe professionnelle d’administrateurs, très loin de nous. C’est quelque chose qui se connecte directement à la façon dont nous vivons et travaillons. Je pense que c’était la puissance des manifestations étudiantes en contraste avec l’anticapitalisme des années 1990 et 2000, bien que je ne suggère pas qu’il y ait une discontinuité totale entre les deux.

Il me semble que les syndicats ont réussi dans le passé, comme je l’ai dit, à cause du fordisme. L’effondrement du fordisme a rendu plus difficile le fonctionnement des syndicats. Mais cela ne signifie pas qu’aucune forme d’organisation des travailleurs ne pourrait fonctionner efficacement. Nous avons besoin d’imagination et d’un réel changement par rapport au paradigme fordiste. Ayant été un membre actif du syndicat à certains moments de ma vie, j’ai vu à quel point beaucoup d’échelons supérieurs des syndicats sont encore orientés par le fordisme, ne pensant que salaire et grève. Particulièrement dans l’enseignement. Bon nombre des problèmes que je décris dans le livre – les problèmes d’observation, de bureaucratie et d’autosurveillance – sont des sujets passionnants pour les enseignants, alors que les syndicats ne s’y intéressent que très peu. À mon avis, déplacer le terrain de la lutte vers des questions qui comptent pour les gens est une façon de les réengager. Il n’y a pas de raison pour que les syndicats eux-mêmes ne puissent redevenir des acteurs majeurs s’ils sont prêts à passer, même tardivement, dans le monde post-fordiste.

Richard Capes : Est-ce que le mouvement Occupy, qui se déroule actuellement aux États-Unis, ne fait rien de plus que de fournir un « bruit de fond carnavalesque au capitalisme » ?

Mark Fisher : Une partie de ce qui rend les choses différentes maintenant de ce qu’elles étaient dans le passé, c’est le fait que la crise bancaire a eu lieu et que le capital est en défensive. Il y a un élément de pétition au sein de ces formes d’anticapitalisme que je décris. Dans une période où le capital est beaucoup plus faible, mais où aussi la situation est beaucoup plus désespérée, je pense, la question est : « Que doivent faire les gens face à ce train fou du système financier ? » On a l’impression que tout ce qui est projeté devant ce train est bon. Nous ne savons tout simplement pas, je pense, jusqu’où les choses vont aller, comment elles se développeront dans les conditions actuelles, contrairement à ce qu’elles étaient à la fin du XXe siècle ou au début du XXIe siècle. Il me semble que ces mouvements négatifs, fondés sur des manifestations, pour avoir un impact durable, devront se transformer en organisations solides dotées de structures institutionnelles et d’un programme positif. Et je ne pense pas que nous pouvons écarter cette possibilité à ce stade. Nous ne savons tout simplement pas ce qui va se passer.

Richard Capes : Certains ont fait valoir que l’une des choses merveilleuses de ce mouvement est son manque de système d’organisation central, car ainsi il rassemble toutes sortes de personnes ayant des problèmes différents.

Mark Fisher : D’accord, c’est une ressource, mais je pense que l’organisation est nécessaire, car autrement, comment rivaliser avec le capital ? Je pense que le capital est satisfait de faire face à des gens qui ne sont pas organisés. C’est bon d’avoir un large groupe de personnes, mais il y avait une large opposition à la guerre en Irak… et c’est à mon avis un moment majeur du réalisme capitaliste au Royaume-Uni. Vous aviez des millions dans les rues au Royaume-Uni et rien ne s’est passé. Cela montre que le nombre n’aboutit pas forcément à quoi que ce soit. Je pense que vous pouvez réaliser quelque chose seulement quand vous disposez de l’organisation, des objectifs et finalement un projet de société. Sinon, d’une manière ou d’une autre, vous avez une sorte de foi dans la spontanéité. Quand cela a-t-il jamais donné quelque chose ?

Il n’est pas question de lutter contre la spontanéité. Mais entre le capitalisme et d’autres formes de domination sociale-politique il y a une différence, n’est-ce pas ? Nous ne pouvons pas simplement prendre tous les capitalistes et les exécuter. Le capitalisme est une structure, c’est autant une structure cognitive qu’une structure sociale. Vous ne pouvez pas simplement mettre dehors la classe dirigeante. Imaginez seulement que c’est le cas, imaginez que c’est possible… il ne suffit pas d’éliminer simplement la classe dirigeante pour s’en débarrasser. Les questions difficiles sont : Comment organisons-nous la vie différemment ? Comment organisons-nous l’économie différemment de ce que le capitalisme a fait ? Cela n’est pas résolu en exécutant des capitalistes.

Richard Capes : Selon vous, à quoi ressemblerait une société post-capitaliste ?

Mark Fisher : Pour être honnête, je ne suis pas sûr que nous nous sommes ne serait-ce que rapprochés d’une réponse à cette question pour l’instant. Je ne dis pas cela d’une manière défaitiste. D’une certaine manière, cela témoigne de la puissance du réalisme capitaliste. Nous devons commencer par reconnaitre le pouvoir qu’il a sur nos imaginations, sur notre imagination sociale, politique et économique.

Une partie de ce pouvoir est la façon dont il structure les oppositions dans notre esprit, de sorte que vous pensez qu’il y a une impasse : soit la centralisation de l’État, soit le néolibéralisme. Il est impératif que nous pensions au-delà de cette impasse, de sorte qu’en nous opposant au capitalisme néolibéral, nous ne revendiquions pas implicitement un retour à la social-démocratie ou à un État stalinien. Nous pourrions vouloir revenir à des éléments de la social-démocratie. Mais il ne suffira pas de dire que nous voulons simplement revenir à la situation d’il y a quelques années. Je pense que nous avons besoin de savoir où nous allons. Nous pouvons être un peu audacieux ici parce que ce n’est pas comme si quelqu’un avait une idée très claire de ce qui se passe en ce moment. Et la seule chose dont nous pouvons être certains, c’est qu’ils ne continueront pas comme avant. Nous avons besoin de cette audace de l’imagination de notre côté, de la volonté de s’engager dans des expériences de pensée, des scénarios de politique-fiction – parce que, honnêtement, ils sont tous aussi susceptibles de se produire que n’importe quoi d’autre. (…)

Mark Fisher (11/07/1968 – 13/01/2017), écrivain, critique et philosophe britannique a été connu surtout pour son blog k-punk (www.k-punk.abstractdynamics.org), où il traitait entre 2003 et 2015 de philosophie politique, de musique et de culture populaire. Il a élaboré le concept de « réalisme capitaliste » et, en suivant Jacques Derrida, celui de « hantologie ». En 2009 il a publié un essai – Capitalist Realism : Is There No Alternative ? (Le réalisme capitaliste : n’y a-t-il pas d’alternative ?, Zero Books, Winchester 2009, non traduit en français) – analysant le mode actuel de domination de l’idéologie néolibérale. Il y écrivait : « Le réalisme capitaliste tel que je le comprends ne peut pas être confiné à l’art ou à la façon quasi-propagandiste dont fonctionne la publicité. Il s’agit davantage d’une atmosphère envahissante qui conditionne non seulement la production de la culture mais aussi la régulation du travail et de l’éducation et agit comme une barrière invisible contraignant la pensée et l’action ». Pour lui le réalisme capitaliste a par ailleurs créé une « ontologie des affaires » (business ontology) selon laquelle toutes les activités, y compris la santé et l’éducation, devraient être conduites comme une entreprise privée. Il en résulte donc une situation où il est « plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ». Sur la pertinence du concept d’hantologie, il écrivait : « À une époque de réaction politique et de restauration, quand l’innovation culturelle a cessé de progresser et a même reculé, quand “le pouvoir (…) opère de façon prédictive autant que rétrospective” (Kodwo Eshun, 2003), une fonction de l’hantologie est de continuer à insister sur le fait qu’il existe des futurs au-delà de la ligne terminale de la postmodernité. Quand le présent a abandonné le futur, nous devons écouter les reliques de ce dernier dans les potentiels non activés du passé ». Selon lui, le passage à des économies post-fordistes à partir des années 1970 a « graduellement et systématiquement privé les artistes des ressources nécessaires pour créer de la nouveauté ». En opposition avec la nostalgie de la postmodernité, Fisher définit l’art et la culture hantologiques comme caractérisés par « un refus d’abandonner le désir du futur ».

Nous présentons ici la traduction d’une partie de l’entretien avec Mark Fisher réalisé le 14 novembre 2011 par Richard Capes pour le site web More Thought (moretht.blogspot.com) et retranscrit par The Internet Archive, une association à but non lucratif qui construit une bibliothèque numérique de sites Internet et d’autres artefacts culturels sous forme numérique, offrant un accès gratuit dans le but de fournir un accès universel à toutes les connaissances : https://archive.org/stream/CapitalistRealismAnInterviewWithMarkFisher_736/Mark_Fisher_Capitalist_Realism_Interview_djvu.txt (Traduit de l’anglais par JM)

Notes

1. Au cours des années 1970 un mouvement « eurocommuniste » (opposé à ceux qui soutenaient les interventions soviétiques en Hongrie en 1956 et en Tchécoslovaquie en 1968) est apparu au sein du Parti communiste de Grande-Bretagne (CPGB), autour d’intellectuels comme Martin Jacques et Stuart Hall, appelé New Times (temps nouveaux). Il a pris le contrôle de la revue Marxism Today, où il analysait le « thatchérisme » en tant que saut qualitatif dans l’évolution du Parti conservateur. En octobre 1988 dans l’éditorial de Marxism Today, on pouvait lire : « La production de masse, le consommateur de masse, la grande ville, l'État grand frère, les logements sociaux tentaculaires et l'État-nation déclinent : flexibilité, diversité, différenciation, mobilité, communication, décentralisation et internationalisation sont en hausse. Dans ce processus, nos propres identités, notre sens de soi, nos propres subjectivités sont transformées. Nous sommes en transition vers une ère nouvelle. »

2. Le déroulement et l’aboutissement de la grève des mineurs britanniques (mars 1984 et mars 1985) ont profondément modifié la place des syndicats dans le paysage social et politique britannique. L’Union nationale des mineurs (National Union of Mineworkers) s’est opposée au projet de la Commission nationale du charbon (National Coal Board), soutenu par le gouvernement de Margaret Thatcher, de fermer d’abord 20 mines de charbon déficitaires, puis d’autres par la suite. Ce fut une des plus longues grèves de l’histoire britannique. Finalement, les grévistes ont repris le travail sans avoir rien obtenu et l’arrêt de la grève fut un succès symbolique pour le gouvernement de Margaret Thatcher.

3. Le 4 août 2011 Mark Duggan, un Britannique de 29 ans d’origine antillaise, père de 4 enfants, désarmé, a été abattu par la police. Le 6 août a eu lieu une marche de protestation organisée par ses proches. Les autorités refusant d’assumer leurs responsabilités de ce meurtre, dans la soirée du 6 août 2011, à Londres, d’abord dans le quartier Tottenham, puis dans d’autres villes telles que Birmingham, Liverpool, Manchester et Bristol, des émeutes ont éclaté et se sont poursuivies jusqu’au 10 août.

4. Hédonie est un terme psychiatrique pour parler de la capacité de ressentir le plaisir. Dans les cas de dépression, un des symptômes est une capacité réduite à ressentir le plaisir, qui porte le nom d’anhédonie.

5. « Soins dans la communauté » (Care in the Community) est la politique britannique de traitement des personnes handicapées, à domicile plutôt que dans les institutions psychiatriques. C’est en 1983 que le gouvernement de Margaret Thatcher s’est appuyé sur le rapport d’une commission d’audit de la psychiatrie, soulignant les avantages des soins à domicile, pour supprimer des lits dans les hôpitaux psychiatriques publics.

6. David Smail (1938-2014), psychologue clinicien, a proposé une explication matérialiste sociale de la détresse psychologique. Cf. D. Smail, Power, Interest and Psychology – Elements of a Social Materialist Understanding of Distress. PCCS Books, 2005.

7. L’auteur fait ici allusion aux mobilisations étudiantes contre la loi Pécresse (loi relative aux libertés et responsabilités des universités ou LRU) et ses suites en 2007-2009.

8. Rupert Murdoch, milliardaire d’origine australienne, directeur et actionnaire majoritaire du groupe de presse News International, a été mis à mal lorsqu’il a été révélé qu’un de ses hebdomadaires, News of The World, se livrait à des écoutes illégales de téléphones mobiles des personnalités britanniques. Plusieurs journalistes ont été poursuivis et le rédacteur en chef, Andy Coulson a démissionné dès 2007. Mais en 2011, alors que Coulson était conseiller du Premier ministre conservateur David Cameron, de nouvelles révélations ont vu le jour. Murdoch a été obligé de liquider News of The World en juillet 2011, après 168 ans d’existence, et a dû diviser son groupe de presse. Coulson a été condamné en 2014 à 18 mois de prison ferme pour avoir encouragé ces écoutes illégales.

9. L’affaire Hackgate est un des noms donnés au scandale des écoutes téléphoniques illégales de l’hebdomadaire News of The World.

10. La poll-tax, un impôt locatif forfaitaire par tête très inégalitaire, a été instaurée par le gouvernement de Margaret Thatcher en 1989 et a provoqué un important mouvement de protestation – dont des affrontements entre des dizaines de milliers de manifestants et la police à Trafalgar Square le 31 mars 1990, qui ont fait 400 blessés. De nouveaux affrontements eurent lieu devant la prison où étaient retenus des « émeutiers » lors de la manifestation massive du 20 octobre 1990. La poll-tax, massivement boycottée, fut une des causes de la démission de M. Thatcher et a dû être supprimée par son successeur, John Major, le 21 mars 1991.

11. Nick Davies, Flat Earth News : An Award-winning Reporter Exposes Falsehood, Distortion and Propaganda in the Global Media, Routledge, 2008.

12. L’astroturfing désigne des techniques de propagande manuelles ou algorithmiques utilisées à des fins publicitaires ou politiques ou encore dans les campagnes de relations publiques, qui ont pour but de donner une fausse impression d’un comportement spontané ou d’une opinion populaire sur Internet.

13. Owen Jones, Chavs : The diabolization of the Workers Class (Chavs : La diabolisation de la classe ouvrière), Verso, Londres 2011. Le terme « chavs », intraduisible, est utilisé pour stigmatiser les jeunes qui vivent dans des logements sociaux municipaux et ont un type spécifique d’accent et d’aspect physique. « En réalité, c’est une manière détournée de définir l’ensemble de la classe travailleuse et de culpabiliser les pauvres d’être pauvres » écrit Owen Jones. Objet de dérision dans la presse ou de blagues dans les programmes télévisés et les dîners de la classe moyenne, les « chavs » sont présentés comme des parasites sociaux enkystés dans le tissu social. Ils sont le produit de la désindustrialisation thatchérienne : en 1979, il y avait 7 millions d’ouvriers d’industrie dont les secteurs d’avant-garde étaient les mineurs, les dockers et les travailleurs de l’automobile ; en 2011, il n’y en avait plus que 2,5 millions, les mines ont disparu et seule l’industrie automobile, aux mains d’entreprises étrangères, est en croissance. capitaliste » ou mode de domination de l’idéologie néolibérale

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