Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 605-606 mai-juillet 2014

EGYPTE

« La question c’est : “qui mène la contre-révolution ?” »

Cf. aussi : [Egypte]

Entretien de Hany Hanna et Alain Baron avec Hatem Tallima*

Police militaire. © Gigi Ibrahim

Police militaire. © Gigi Ibrahim

Question : Sur quoi repose le Front de la voie de la révolution auquel participent les Socialistes révolutionnaires ?

Hatem Tallima : Le Front de la voie de la révolution a été créé le 27 juin 2013, soit trois jours avant les gigantesques manifestations du 30 juin. Son objectif était de proposer la stratégie d’opposition la plus pertinente au Président islamiste Morsi. Il existait parmi les forces mobilisées deux points de vue pour « dégager » les Frères musulmans : soit compter sur l’armée et la police, soit éviter de se retrouver avec eux et les autres résidus de l’époque Moubarak (fellouls). Cela a débouché sur deux types de slogans : « Le peuple, l’armée et la police, main dans la main » et « À bas tous ceux qui ont trahi : les fellouls, les militaires et les Frères ».

Synthèse

Les SR ont organisé des mobilisations en commun avec le second groupe, qui n’était pas le plus nombreux.

Ce qu’ont fait les Frères musulmans pendant l’année où ils ont été au pouvoir était horrible. Ils ont fait preuve d’une vision sectaire et sexiste. Ils se sont opposés aux libertés. Ils ont, en lien étroit avec les milieux d’affaires, adopté des politiques néolibérales dans la continuité de celles de Moubarak. Dans la population, la haine des Frères était devenue telle que beaucoup étaient prêts à s’allier avec le diable pour se débarrasser d’eux. Nous le comprenons.

Mais en même temps, nous pensions que cette attitude était dangereuse, qu’elle donnait une occasion aux piliers du régime de Moubarak de reprendre le pouvoir, ces piliers étant la police, l’armée et le patronat. Nous pensions que se débarrasser des Frères musulmans sans le faire sous le signe de la reprise de la révolution en s’attaquant simultanément aux piliers du régime Moubarak, serait utilisé par ces derniers pour reprendre le pouvoir. Et c’est ce qui, de notre point de vue, est en train d’arriver maintenant. Le couronnement de ce processus a été l’arrivée au pouvoir de Sissi le 3 juillet : c’était un général nommé à la tête des Renseignements militaires par Moubarak lui-même et qui va, bien sûr, devenir Président de la république fin mai.

C’est dans ce contexte qu’a été créé le Front de la voie de la révolution. Nous avons participé aux manifestations gigantesques du 30 juin réclamant le départ de Morsi. En même temps, nous disions non aux brutalités policières, non à un régime militaire, non aux fellouls de Moubarak !

Le Front de la voie de la révolution a mûri après le coup d’État du 3 juillet. Les choses sont devenues plus claires après l’annonce de la feuille de route conçue par les Renseignements militaires et rendue publique le 8 juillet. Ceci a ouvert la voie au 14 août, date du plus grand massacre commis par l’État égyptien contre sa population (au Caire, lors de la dispersion des sit-in de Rabaa et Nahda) et sur lequel il n’y a eu aucune véritable enquête. À partir de là, nous avons rédigé la plateforme du Front de la voie de la révolution, et nous l’avons rendue publique le 14 septembre 2013. Le Front regroupe des mouvements révolutionnaires comme les Socialistes révolutionnaires, le Mouvement du 6 Avril, des militants indépendants, des militants des droits humains, des collectifs contre le jugement des civils par les cours martiales, des collectifs contre la torture et divers autres petits collectifs. La participation au Front de la voie de la révolution est aujourd’hui une des activités des Socialistes révolutionnaires.

Question : Certains disent que l’orientation affichée des SR est de s’opposer à la fois aux militaires et aux Frères musulmans, mais que dans les faits, 9 sur 10 de vos slogans sont contre les militaires et un seul contre les Frères musulmans. Ils vous accusent pour cette raison d’être des alliés de fait des Frères...

Hatem Tallima : En ce qui concerne les slogans, il y a un an, c’était l’inverse : neuf sur dix étaient contre les Frères musulmans et un seul contre les militaires.

Pour nous, la question c’est : « qui mène la contre-révolution ? » Nous, les Socialistes révolutionnaires, avons été les premiers à descendre dans la rue, le 30 août 2012 contre Morsi, soit seulement deux mois après son élection. Et nous avons publié un communiqué intitulé « Les Frères musulmans mènent la contre-révolution ». Ces derniers m’ont d’ailleurs physiquement agressé, place Tahrir le 12 octobre 2012.

L’un des deux slogans les plus populaires de la révolution est « À bas le pouvoir du Guide [des Frères musulmans] ! » L’autre est « À bas le pouvoir militaire ! »

Nous avons participé il y a deux jours à une manifestation de deux mille personnes environ contre la loi interdisant les manifestations. Notre slogan était « À bas le pouvoir militaire ! » Lorsque quelqu’un m’a demandé pourquoi on ne disait pas aussi « À bas le pouvoir du Guide ! », je lui ai répondu que c’était parce qu’il n’était plus au pouvoir mais en prison !

Nous ne sommes pas pour l’autoflagellation. Nous avons voté Morsi en 2012 contre le général Ahmed Chafiq (le dernier Premier ministre de Moubarak) et nous sommes fiers de l’avoir fait. Si c’était à refaire, nous le referions. Mais dès le lendemain de son élection, nous étions contre lui. C’est la tactique léniniste « un pas en arrière, deux pas en avant ».

En Égypte, il existe une « islamophobie », qui divise la société en islamistes et non islamistes et qui favorise les alliances interclassistes contre les islamistes. C’est ainsi que le parti de gauche Tagammu n’a pas hésité à s’allier avec le parti des Égyptiens libres du milliardaire Sawiris aux élections législatives de 2012. Ses dirigeants ont rencontré Sissi hier et discutent actuellement avec Sawiris sur la façon dont ils peuvent se coordonner pour les prochaines élections législatives. Leur logique est « mettons de côté pour le moment nos propositions sociales » pour faire face à la menace commune en agissant avec la police, les hommes d’affaires et ceux qui exploitent la société égyptienne.

De l’autre côté, on a les islamistes allant du Guide adjoint de la confrérie, le milliardaire Khaïrat El Chater, jusqu’au plus pauvre des islamistes des villages les plus reculés. Nous, nous sommes pour la lutte des classes. Nous ne voyons aucune différence entre Khaïrat El Chater et Naguib Sawiris, sauf en ce qui concerne quelques positions particulièrement réactionnaires d’El Chater.

Question : Pourquoi les SR ont-ils appelé à voter Morsi au second tour de l’élection présidentielle de 2012 ?

Hatem Tallima : Nous avons appelé à voter Morsi pour battre le général Ahmed Chafiq, bras droit de Moubarak. S’il avait été élu, cela aurait sonné la défaite de la révolution. C’était simplement un vote tactique. Nous ne nous sommes jamais alliés avec eux. Nous ne nous sommes jamais assis avec eux autour d’une table pour discuter de quoi que ce soit. Nous savons qu’il s’agit d’un mouvement sectaire, sexiste, réactionnaire et néolibéral. Nous n’avions pas d’illusion sur eux. Mais la grande masse du peuple en avait. Il fallait que les Frères musulmans pratiquent le pouvoir pour que les illusions à leurs propos se dissipent.

Question : Pourquoi les révolutionnaires n’avaient-ils pas tous appelé à voter pour le nassérien de gauche Hamdine Sabahi au premier tour des élections présidentielles de 2012 ?

Hatem Tallima : Le fait qu’il fasse un tel score a été une surprise. Au premier tour, les SR avaient poussé Khaled Ali à se présenter. Les SR considèrent que la dispersion des votes au premier tour entre plusieurs candidats a été une bêtise.

Question : La politique des SR envers les Frères s’apparente-t-elle à ce que les marxistes révolutionnaires appellent le « front unique » ?

Hatem Tallima : Les SR n’ont jamais eu une politique de front unique avec les Frères. Nous avons refusé l’invitation qu’ils nous avaient faite à leur meeting.

Des confusions peuvent exister par le fait qu’un certain nombre de militants sont parfois présentés à tort comme SR, alors que ce n’est plus le cas : Tamer Wageeh, par exemple, est parti en 2010 avec Renouveau socialiste puis a rejoint en 2011 l’Alliance populaire socialiste, qui ressemble un peu au Die Linke allemand. Il a soutenu le Frère musulman dissident Aboul Foutouh, que l’on peut définir comme la gauche d’un mouvement de droite. Les SR sont en total désaccord avec lui.

Question : Quelle est pour les SR la nature des Frères musulmans ?

Hatem Tallima : La confrérie des Frères musulmans est une organisation totalement bourgeoise dont la base est la bourgeoisie et la « classe moyenne ». C’est une organisation sexiste et sectaire. Elle se situe très à droite sur les plans économique et social.

Mais nous faisons une différence avec leurs jeunes… Nous voulons détourner des Frères musulmans leurs sympathisants qui ont des illusions sur eux et les voient comme des défenseurs des pauvres. Car les Frères ont un demi-million de membres… ■

* Hatem Tallima est enseignant-chercheur en chimie. Il est un des animateurs du Front de la voie de la révolution et membre du Bureau politique des Socialistes révolutionnaires (SR), organisation à laquelle il appartient depuis le début des années 1990.

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