Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Notes de lectures

N° 523-524 janvier 2007 *

CUBA

Réflexions sur le discours de Fidel Castro du 17 novembre 2005 à l’Université de la Havane

Cf. aussi : [Cuba]

Celia Hart

Celia Hart est la fille de deux dirigeants historiques de la révolution cubaine, Armando Hart et Haydée Santamaria (cette dernière décédée). Physicienne et écrivain, elle se présente comme " trotskyste pour son propre compte ". Elle a rendu publics de nombreux articles sur Trotsky et sur la révolution permanente (Inprecor a reproduit dans son n° 500 de décembre 2004 son article " Le socialisme dans un seul pays " et la révolution cubaine et dans son n° 509 de septembre 2005 son article " Welcome Trotsky "). Militante du Parti communiste cubain, Celia Hart en a été exclue en 2006. Nous publions ici une traduction légèrement réduite de son long article rendu public peu après le discours de Fidel du 17 novembre 2005.

Nous révolutionnaires avons été paralysés le vendredi 17 novembre dernier [2005]. Sans s’annoncer et sans précautions, le Commandant Fidel est revenu dans le grand amphi de l’Université de La Havane, pour déclarer la guerre au capitalisme, son ennemi le plus viscéral. Cette fois il s’agissait de l’ennemi capitaliste qui est dans nos murs.

J’ai appris (grâce à Dieu) à distinguer quand c’est le Commandant en Chef de la Révolution cubaine qui parle et quand c’est le Président des deux Conseils d’État et des Ministres de la République de Cuba et je peux dire lequel des deux crie " j’ordonne ! " sans aucune hésitation. Le Président doit accomplir les tâches des présidents de cette malheureuse planète. Certaines d’entre elles peuvent m’être personnellement gênantes, comme recevoir certaines personnalités douteuses, aller à la messe quand un Pape meurt, et d’autres encore. Mais le Commandant est toujours sur pied de guerre et toujours rayonnant dans sa radieuse combinaison de guérillero.

Alors que le soleil allait se coucher Fidel, afin de commémorer le soixantième anniversaire de son entrée à cette Université mille fois révolutionnaire, a saisi le microphone. Et ce ne sera pas un discours quelconque. Je le savais, parce que son regard afuté annonçait bien plus qu’un cours d’histoire ou des souvenirs personnels d’étudiant.

Celui qui n’a pas bien étudié Fidel ne comprendra pas de même que son discours de vendredi n’a pas été compris que le Fidel révolutionnaire, toujours vigilant, accuse avec véhémence les pratiques de son propre gouvernement, y compris celles du président et des ministres. Il le fait durement et en public, sans dissimulation.

Il arrive que le communiste Fidel ne pense dans ces moments à rien qui ne soit pas la révolution, qu’il oublie les charges, les partis, les ministres, les présidents. De sa tribune il appelle les révolutionnaires à s’emparer à nouveau du pouvoir.

C’est correct : nous avons déjà suffisamment longtemps dû cheminer en flirtant avec le capitalisme au nom du salut économique. Il est temps que Faust repousse Méphistophélès, qui avec une expérience ancestrale séculaire sait ps’introduire dans nos vies avec subtilité et patience.

La destruction de l’embryon socialiste européen nous a presque tué. Du matin au soir nous ne savions pas où donner de la tête. Alors qu’hier ils se menaçaient mutuellement de destruction nucléaire, les " socialistes " ont commencé à baiser les lèvres de l’impérialisme (pour ne pas mentionner d’autres parties) et comme s’ils arrivaient en retard au bal, ils courraient pour intégrer de nouvelles organisations internationales en revêtant de nouveaux costumes.

Les lâches de Floride se hâtaient d’acheter des valises et tout le monde pariait sur les heures qui restaient avant la destruction de la seule œuvre courageuse et humaine encore debout. Mais ils ont perdu les paris et les valises sont passées de mode. Au milieu des plus grandes difficultés la révolution cubaine était toujours debout.

Il serait utile de comprendre quels ont été les ressorts auxquels nous devons notre survie. Et quels ont été nos échecs.

Contrairement à ce que disent de nombreux camarades, je n’aime pas nommer " Période Spéciale " la tragédie vécue de 1990 à 1994, quand affamés et manquant de tout, nous soutenions Fidel et que le mot d’ordre était " le socialisme ou la mort ". On pourrait la nommer communisme de guerre ou autrement, mais dans ces moments difficiles l’unité du peuple se fondait essentiellement sur les mécanismes de l’égalité. Nous avons vaincu en ces années-là parce que devant l’adversité du monde nous nous étions reconnu comme socialistes et avions admis la nécessité de continuer à construire cette société même si le ciel nous tombait sur la tête.

Je me souviens avec un mélange rare d’angoisse et de dévotion les rues de ma ville inondées de bicyclettes chinoises. Pas une voiture ne circulait. Les coupures incessantes de courant, les épidémies. Et malgré tout la révolution cubaine était encore plus humaine et nos scientifiques produisaient les multi-vitamines qui étaient gratuitement distribuées à la population. Nous savions tous que cesser de nous reclamer des drapeaux rouges du socialisme c’était perdre notre propre drapeau avec son étoile. Je me rappelle que face au dédain de Lénine, Fidel a crié : " s’ils n’en veulent pas, qu’ils nous l’envoient ". De fait Lénine était déjà là reposant dans le petit village de Regla, dans l’olivier planté en 1924, premier monument hors de l’URSS dédié au bon bolchévique. Ils ne savent pas, là-bas, qu’en faire. Nous, nous voyons pour notre part l’olivier grandir de façon permanente, avec des feuilles chaque année plus vertes. Je ne sais si ce sera un bien, mais à Cuba le terme " capitalisme " est lié de manière inextricable avec l’extermination de la nation. Cuba a été créée pour être révolutionnaire. Ou elle est socialiste ou, simplement, elle ne sera plus.

La Période spéciale ne vint qu’après ! Et je ne sais pas si elle est terminée alors que le dollar discrédité a inondé notre économie. Nous avons triomphé avec le communisme de guerre, parce que face à la pauvreté nous développions des attitudes communistes dignes d’être racontées à tout moment.

Maudit soit le jour qui a vu entrer dans nos maisons le capitalisme sous la forme du papier-monnaie. Maudit le jour, où tous vraiment tous nous devions nous procurer des devises d’une manière ou d’une autre et où le shopping s’est imposé quotidiennement lors de nos promenades et dans l’âme de nos enfants.

En 1994, juste au moment de Noël, je me suis rendue compte à quel point la consommation pénétrait rapidement notre vie. En ce 24 décembre, sans qu’il n’y ait eu à Cuba une quelconque tradition de célébrer des Noëls antichrétiens et bureaucratiques, de nombreuses maisons, y compris la mienne, étaient remplies d’illuminations multicolores et d’arbustes en plastique… chinois achetés dans les petites boutiques où tous ceux qui voulaient célébrer cette fête pouvaient acheter des boules, des guirlandes etc. Je ne suis évidemment nullement opposée à la célébration de la naissance d’un révolutionnaire tel que Jésus, mais je suis contre sa commercialisation. Je suis contre les marchands du Temple, car c’est à cela que nous avons assisté ! Le Temple sacré de la révolution a été inondé de marchandises et quand nous nous en rendons compte, nos enfants ont commencé à exiger à l’école des souliers de prix différents, des goûters différents et nous-mêmes nous suivons leur exemple, chacun à sa manière, les uns en voiture toute neuve et les autres en bicyclette chinoise. Et nos adolescents ont commencé à s’intéresser à ce que gagne un joueur des grandes équipes de base-ball avant même de comprendre en quoi consiste ce jeu.

C’est sûr, comme toute ma génération j’ai vécu avec le blocus économique depuis ma naissance, mais en comparaison avec mes enfants, je suis gâtée. Car eux coexistent depuis leur naissance avec le marché en devises où on ne peut comprendre comment on se procure l’argent et quels bouleversements cela implique. Et ce devait être transitoire ! Les mécanismes capitalistes ne doivent jamais être employés à construire cette société à laquelle les meilleurs révolutionnaires ont consacré tous leurs efforts et leur vie même.

Je prends comme des semences ces mots du discours mémorable de Fidel, lorsqu’il disait : " Ce pays peut se détruire lui-même ; cette Révolution peut être détruite et ils sont les seuls qui ne peuvent la détruire aujourd’hui, quant à nous, nous pouvons la détruire et cela serait de notre faute. J’ai eu le privilège de vivre de nombreuses années, ce qui n’est nullement un mérite, mais c’est une opportunité exceptionnelle pour pouvoir vous dire ce que je suis en train de vous dire, à vous, à tous les dirigeants de la jeunesse, à tous les dirigeants des organisations de masse, à tous les dirigeants du mouvement ouvrier, à ceux des Comités de défense de la révolution, des femmes, des paysans, aux combattants de la révolution, organisés partout, aux combattants qui des années, par centaines de milliers, ont accompli des glorieuses missions internationalistes, aux étudiants comme vous, intelligents, instruits, remarquables, organisés " (1).

Pour la première fois on remarque que la révolution peut être renversée par nos erreurs. La révolution d’Octobre n’a pas pu être détruite du dehors. Ce fut un suicide. La similitude me fait peur.

C’est pour cela que nous devons tous réfléchir. Oui, la révolution est réversible, Fidel l’a dit ! Et comme s’il s’agissait du dilemme d’Engels à petite échelle, à Cuba nous aurons ou la lutte pour le socialisme, ou la barbarie. La barbarie qui guette le moindre faux pas pour nous submerger avec le virus de l’égoïsme et du découragement. Un pas en arrière de la révolution cubaine serait un recul inimaginable dans l’histoire révolutionnaire du monde. Alors débarrassons-nous enfin des affirmations pathétiques copiées dans les vieux manuels staliniens, beaucoup d’entre elles semblent n’être que des copies conformes de ces manuels. Dans le Manuel d’économie politique de l’Académie des Sciences de l’URSS on cite les propos de Nikita Khrouchtchev de manière grandiloquente comme une loi naturelle inamovible : " Il n’y a pas dans le monde de forces capables de restaurer le capitalisme dans notre pays, de renverser le camp socialiste. Le danger de la restauration du capitalisme en Union soviétique a été éliminé. Cela signifie que le socialisme a triomphé, non seulement totalement, mais aussi définitivement. " (2) Oui, d’une certaine façon on peut dire qu’ils avaient raison : ce qu’en ce temps là ils avaient déjà détruit ne pouvait plus s’effondrer.

Mais à Cuba ce que ni la faim, ni les menaces, ni le blocus, ni Toricelli, ni Burton, ni l’armée américaine, ni les ogives nucléaires n’ont pu détruire, il se pourrait que ce soit notre propre inconsistance qui y parvienne.

Avec l’exemple de l’Est de l’Europe nous ne mériterions ni la piété, ni même d’avoir vu le jour sur cette terre. C’est pourquoi Fidel nous invite à réfléchir de nouveau à l’avenir de la révolution. Car nous n’avons plus le temps de nous tromper.

Beaucoup d’entre nous considérent la restauration capitaliste dans cette île bénie comme une perspective très lointaine. Mais si c’est le révolutionnaire le plus ancien de l’histoire qui souligne cette possibilité, celui qui guide la révolution socialiste au nez et à la barbe de l’impérialisme depuis plus de quatre décennies, celui-là même qui a vu venir la désintégration de l’URSS, alors les doutes se transforment en cauchemard et il ne nous reste d’autre issue que de savoir que le temps nous est compté et que ce que nous tenons entre nos mains pourrait s’avérer être plus délicat et plus important que ce que nous avons défendu en ces jours de 1962 lorsque la Terre semblait devoir être anéantie par une réaction nucléaire en chaîne.

C’est le moment de déterminer sincèrement et avec maturité la voie à suivre. Lénine reste vivant à Cuba. Le prolétariat cubain dispose de ce dont les bolcheviques ne disposaient plus lorsque la bureaucratie stalinienne s’est emparée de ses rêves et quand ils ne disposaient plus d’un seul soviet véritable. Je n’arrive pas à comprendre, vraiment, quelle était cette Union soviétique qu’ils défendaient alors qu’avaient disparu ce qui était sa raison d’être et jusqu’à l’origine de son nom… les soviets (conseils) prolétariens.

Si nous laissions mourir maintenant cette épopée, à l’aube de la révolution latino-américaine, au moment où Fukuyama lui-même est publiquement critiqué, au moment où l’Empire est moralement le plus atteint et où le terme socialisme commence fortement à avoir un sens, alors même que les partis communistes (ceux qui le sont vraiment, non pas ceux qui se nomment ainsi et qui usurpent ce nom) commencent à sortir de l’ombre, au moment où la jeune révolution bolivarienne se radicalise. Si à un tel moment nous la laissions mourir, il vaudrait mieux incinérer nos os et les envoyer dans le vide intersidéral, car nous ne mériterions ni la mémoire de nos descendants, ni la paix de nos âmes.

Nous devons en effet corriger notre direction et bien comprendre là où nous risquons de dévier. Comme l’a dit le Che dans la célèbre parabole du pilote : " A un moment donné l’aviateur se rend compte qu’il a pris la mauvaise direction et qu’il est totalement perdu. Ce pilote, au lieu de revenir à son point de départ pour reprendre la bonne direction, corrige sa direction là, où il s’est rendu compte qu’il s’était égaré. Mais si celui qui s’est rendu compte qu’il s’est perdu ne veut pas l’avouer au moment où il est perdu, alors c’est là le point de départ d’une série d’aberrations " (3)

Il en va de même si le moteur de l’avion est en panne, ou si le pilote reçoit de fausses informations de la tour de contrôle, ou si l’avion est frappé par une otempête appelée l’effondrement du socialisme européen. Tempête qui avait déjà été prédite comme certain par deux bons météorologistes, il y a bien longtemps par Léon Trotsky et plus de vingt ans après lui par Che Guevara. Je ne crois pas que nous devons attendre d’autres pronostics. De même peu m’importe qu’on me critique parce que j’évoque le passé, qu’on m’accuse d’être une trotskiste tardive, de trotskiser le Che ou de guevariser Trotsky, ou je ne sais pas combien d’autres condamnations toutes issues des cendres stériles du premier avion dont parle le Che. Connaître le passé est indispensable. Surtout lorsqu’il a été occulté !

José Martí a dit : " Celui qui met de côté, volontairement ou par oubli, une partie de la vérité, est à la longue victime de cette vérité qui lui a manqué, a cru du fait de sa négligence et qui détruitt ce qui c’est bâti sans elle " (4)

Et refléchir à l’avenir de la révolution c’est, dans une grande mesure, faire les comptes de son passé, parce que ce n’est pas la première fois que dans l’histoire révolutionnaire ces contradictions se présentent : ni la première fois dans le monde, ni la première fois à Cuba.

En 1917 il semblait que la véritable histoire humaine entrait dans une nouvelle phase. Qu’elle renaissait avec le lever du jour et que l’Être humain allait enfin se libérer du règne de l’instinct animal et placerait l’intelligence humaine à la tête de l’Univers. Lénine n’a rien inventé. Le socialisme n’est pas une invention, contrairement à ce que j’ai entendu tant de fois. Lénine a su utiliser les outils fournis par les découvertes scientifiques et a su les adapter à la situation concrète de la Russie attardée au début de ce siècle. Bien sûr qu’il faut créer, qu’il faut proposer, qu’il faut coordonner les efforts. Mais le pragmatisme vulgaire, le concept erroné qui vaut pour résoudre aujourd’hui ce qui devindra une hypothéque pour demain ce n’est pas une création, c’est de l’irresponsabilité et cela se paie tôt ou tard.

En 1917 pour la première fois la volonté humaine allait vaincre le marché. C’est cela l’essence du socialisme : le rejet de notre statut de prisonniers du marché et notre volonté de le soumettre à notre contrôle.

Lénine l’a synthétisé en proclamant que le socialisme c’est " le pouvoir des soviets (conseils) et l’électrification ".

L’URSS a été assiégée, bloquée, affamée, dépecée par une guerre. Aucune de ces tragédies n’a réussi à mettre en échec la révolution. L’impérialisme a échoué. Quel est donc l’assassin en série des révolutions socialistes en tous temps et tous lieux ? La bureaucratie, cette même bureaucratie que Fidel a attaquée en parlant de " nouvelle classe " ou de " nouveaux riches ". Dans le Grand Hal il a voulu la condamner à mort. Car ces nouveaux " nepmen " (5) cubains qui sont nés juste avec la libre circulation du dollar et qui, à long terme, sont soutenus par le capital de Miami ou les " koulaks " qui nous vendent aujourd’hui sur les marchés leurs produits à des prix incompatibles avec nos salaires, s’ils ont un appui à Miami, ils ont un allié invisible : la bureaucratie.

Les mécanismes d’enrichissement illicites ne sont pas la propriété intellectuelle de la corruption cubaine. Ils suivent des lois objectives. La Terre suit sa vitesse de rotation et la vitesse de la lumière ne change pas sa valeur. De même que les électrons se libèrent de la cathode et voyagent jusqu’à l’anode, les ressources financières obéissent à des lois concrètes et prévisibles.

On m’accuse d’être " mécaniste ", de vouloir extrapoler les lois de la nature à la société... Mais José Martí l’a exprimé de manière beaucoup plus catégorique et je n’ai jamais vu qu’ils l’accusent de la même chose : " Les lois de la politique sont identiques aux lois de la nature. L’Univers matériel est l’égal de l’Univers moral. Ce qui est loi pour le cours d’un astre dans l’espace, est loi dans le développement d’une idée par le cerveau. Tout est identique. " (6)

Les étonnants détournements de ressources dénoncés par Fidel, tel le cas des pompes à essence particulières, les détournements dans le port lui-même, les vols qui dans quelques cas dépassent ce que l’État accumule, ne peuvent pas être l’oeuvre de quelques petits voleurs. La logique élémentaire l’indique. C’est l’oeuvre de cette " nouvelle classe " que Fidel dénonce. C’est dans une grande mesure le produit de la bureaucratie, parce qu’il serait logiquement incompréhensible, que ces " nepmen " cubains ne disposent pas d’un appui institutionnel. A long terme, peut-être même souvent de manière inconsciente, ils cherchent la restauration capitaliste et seront même prêts à pactiser avec Miami.

Nous ne devons pas permettre que la vermine immonde puisse recommencer à acheter les valises. La restauration capitaliste a deux alliés : la bureaucratie et le réformisme. Ces deux bactéries sont déguisées en révolutionnaires. Toutes les deux communiquent par capillarité.

Trotsky a dit : " Il est indigne d’un marxiste de considérer que le bureaucratisme n’est que l’ensemble des mauvaises habitudes des employés de bureau. Le bureaucratisme est un phénomène social en tant que système destiné à l’administration des hommes et des choses. Il a pour causes profondes l’hétérogénéité de la société, la différence entre les intérêts quotidiens et fondamentaux des divers groupes de la population. " (7)

La bureaucratie constitue donc l’un des grands dangers lors de la construction du socialisme, dont nous ne sommes pas exempts à Cuba parce que nous entrons au XXIe siècle, ou parce que le Soleil brille plus sous ces latitudes ; et ce n’est en rien un synonyme d’inaptitude administrative ou de manque de motivation. Tout au contraire.

Ted Grant et Alan Woods écrivent : " Loin de considérer la bureaucratie comme un état mental ou un simple résidu du capitalisme qui s’éteint automatiquement avec l’arrivée du socialisme, Trotsky a signalé que dans les conditions régnantes en Russie, le surgissement d’une couche privilégiée de fonctionnaires était inévitable et que cela constituerait un grand danger. Dans certaines conditions avec une division dans le Parti et une alliance avec la paysannerie, les petits capitalistes et une partie de la bureaucratie autour d’un programme de restauration du capitalisme une contre-révolution était possible, comme Lénine l’avait signalé à de nombreuses reprises. " (8)

Et d’une certaine manière, comme vient de nous en avertir Fidel dans ce discours mémorable, le recours incontrolé aux lois du marché dans le but de " collectes des devises ", durant dix années consécutives, a non seulement produit des différences sociales, mais nous a affaibli devant la corruption et la bureaucratie.

On parle aujourd’hui de la distribution socialiste, " à chacun selon son travail, de chacun selon ses capacités ". Vivement que nous arrivions rapidement à ce principe, mais cela ne suffit pas. Le socialisme ne se distingue pas des systèmes précédents seulement par la manière juste de distribuer la richesse. Les nouveaux rapports de production devront créer une nouvelle conscience dans la mesure où les travailleurs seront reconnus comme acteurs, gérants et propriétaires de la production matérielle. Le socialisme n’est pas seulement la distribution, c’est une façon nouvelle de produire.

I. Un fantôme béni qui continue à nous parcourir...

Ce n’est pas la première fois que dans notre pays se déroule une bataille pour comprendre les chemins à suivre dans la période de transition.

Les fois précédentes cette discussion fut présidée d’une certaine manière par cet être humain que chaque jour qui passe nous rend plus indispensable : le Che. Le Commandant Guevara est le fantôme récurrent de ma révolution. Il nous a accompagnés à tous les moments difficiles. Qu’il soit vivant ou mort, c’est seulement un détail...

La première fois il était vivant. Et sous sa direction s’est déroulé un débat théorique richissime, auquel ont pris part des figures de fort calibre, des révolutionnaires convaincus, mais de conceptions divergentes.

Le fait d’avoir suscité un tel débat a été un véritable succès, et un mérite du Che.

Le Grand Débat s’est déroulé en plein effort de structuration de l’économie cubaine. Pour ceux qui croient que débattre et théoriser est une perte de temps à des moments fondateurs, ce qui est arrivé au cours de ces années avec le Ministre de l’Industrie récemment étrenné devrait être un symbole. Tout ceux qui avaient connaissance et experience pour le faire ont participé à ce débat.

Par exemple Ernest Mandel, à la fois économiste mondialement reconnu, marxiste de formation théorique éclairée et par dessus tout vrai révolutionnaire. Voyons ce que pensait Mandel de ce débat et de la contribution du Che : " Entre autres, il est nécessaire de reconnaître que ce débat, encore mal connu en Occident, occupe une place particulière dans l’histoire de la pensée marxiste, surtout de par les contributions du camarade Guevara. L’originalité pratique de la Révolution cubaine a largement précédé son apport original à la théorie marxiste contemporaine. Mais Che Guevara a exprimé cet apport original non seulement dans le domaine de la guerre de guérillas, mais également sur le terrain de la théorie économique. Le mérite de la contribution de Che Guevara poursuit Mandel réside dans le fait d’avoir exprimé clairement la particularité de la révolution cubaine, sans jamais pour autant tomber dans un pragmatisme vulgaire. (9)

Car les deux dangers qui nous guettent lorsque nous essayerons de lier la théorie et la pratique révolutionnaire sont précisément le pragmatisme d’une part et le dogmatisme d’autre part. L’oeuvre et surtout le travail révolutionnaire du Che évitaient de manière impressionnante ces deux dangers. A mon avis il n’y avait pas eu une telle conjonction vivante entre la théorie et la pratique révolutionnaire comme lors de ces quelques années du Che, entre le moment où il a décidé de suivre Fidel en tant que médecin argentin et celui oùil est mort en Bolivie, se transformant en modèlee de révolutionnaire... Un peu plus de deux lustres révolutionnaires. A peine un instant !

Au cours des années débordantes d’après le triomphe de 1959, quand l’ennemi était le plus dangereux et la nécessité d’organiser l’économie était la plus impérieuse... le Che a eu beaucoup plus recours à la théorie et était beaucoup plus radicalement révolutionnaire dans ses conclusions.

La grande peur du Che c’était que nous tombions prisonniers des lois du marché. Le socialisme, même dans s d a période de transition devrait être rédempteur et les humains devraient être capables de faire plier ces lois.

La prise du pouvoir par la classe travailleuse n’assure pas le triomphe de la révolution. Les exemples en sont trop nombreux et trop tristes.

Dans son livre magnifique " La pensée économique d’Ernesto Che Guevara ", Carlos Tablada le formule mieux : " Le triomphe révolutionnaire initial offre la possibilité d’un changement social, mais il n’est pas en soi une garantie. L’avant-garde doit promouvoir de façon organisée et consciente la création de structures capables d’aider à développer un comportement communiste au sein des nouvelles générations. Ce processus délicat ne peut être abandonné à la spontanéité " (10)

Déjà en 1959 le Che, sans avoir une connaissance structurée de l’économie a pris le risque de formuler un diagnostic de la société " socialiste " yougoslave. Il disait : " Dessinée à grands traits et de façon un peu caricaturale, la société yougoslave est caractérisée par un capitalisme d’entreprises doté d’un mode socialiste de distribution des bénéfices. C’est-à-dire que chaque entreprise, vue non pas comme un groupe d’ouvriers, mais comme une unité de production, fonctionne à peu près comme dans le système capitaliste, respectant les lois de l’offre et de la demande, menant une lutte violente contre ses concurrentes au niveau des prix et de la qualité et pratiquant ce qu’on appelle en économie la libre concurrence. " (11)

Bien qu’il reconnaisse que dans ce cas la distribution obéit au principe socialiste, le Che le considère " dangereux parce que la concurrence entre entreprises qui se consacrent à la production des mêmes articles peut introduire des facteurs qui dénaturent ce que l’esprit socialiste est présumé être " (12)

Mais le temps et les circonstances n’ont pas été cette fois-ci du côté du Che. Le calcul économique, le malheureux Manuel d’économie politique de l’Académie des Sciences de l’URSS, le néostalinisme, et d’une certaine manière cette prospérité économique, ont décidé de la direction de l’économie cubaine. En ce temps-là le Che s’en est allé loin de l’économie... et de ma patrie pour propager la révolution.

Mais en 1987, à la veille de l’écroulement des sociétés socialistes de l’Europe de l’Est, Fidel avait prononcé un discours semblable à celui du 17 novembre 2005. Nous nous trouvions alors dans le processus de rectification des erreurs et des tendances négatives, bien différent du processus de démoralisation qui a pris pour nom " perestroïka ".

Ce discours a été prononcé le 8 octobre, vingt années après que le Che eut été fait prisonnier en Bolivie. Là, Fidel, en se plaçant parfois dans une sorte d’auto-opposition, comme le 17 novembre, a " fait appel " au Che, pour qu’ensemble ils nous expliquent les atrocités qui avaient été commises dans la conception du système économique cubain. Personne ne s’en souvient précisément parce que quelques années après, les faits, toujours implacables, ont mis fin à cette construction européenne qui prétendit être le socialisme. Nous n’avons pas pu " rectifier à temps ".

Peu après il nous est resté seulement le choix du communisme de guerre (béni soit-il), qui nous a permis de survivre, précisément pour approfondir la révolution socialiste. Que personne n’oublie maintenant les parlements ouvriers. Avec leurs défauts et leurs craintes, ce fut peut-être avec la meilleure intention que nous avons fait appel à des " conseils ouvriers ", il nous a peut-être manqué l’audace ou ce n’était pas le moment. Un moment qui, je pense, soit dit en passant, se rapproche en ces instants, et je crains qu’on ne veuille pas que cela recommence.

Nous devrions mieux nous rappeler la polémique conduite par Guevara en 1963-1964, mais Fidel l’a fait dans ce discours éclairé de 1987, que Carlos Tablada a publié dans son livre où il donnait une modernité et une vigueur à ces années indispensables et fébriles du Che. Fidel a dit : " Si quelqu’un avait dit au Che que des entreprises accomplissaient leur plan de production et distribuaient ensuite des primes pour l’avoir accompli en valeur monétaire mais pas en biens produits, et qu’elles se limitaient à produire seulement les biens qui rapportaient le plus de bénéfices, sans se soucier de produire les choses qui rapportaient moins de profit, même si les unes sans les autres ne servent à rien, il [le Che] en aurait été horrifié.

" Si quelqu’un avait dit au Che qu’on verrait des normes de production si faibles, si molles, si immorales que dans certains cas la quasi totalité des travailleurs accomplissaient deux et même trois fois les normes, il en aurait été horrifié.

" Si quelqu’un lui avait dit que l’argent allait commencer à devenir le ressort principal, la motivation fondamentale de l’homme, lui qui nous avait tellement mis en garde contre cela, il en aurait été horrifié. Si quelqu’un lui avait dit que la journée normale de travail n’était pas effectué alors que des millions d’heures supplémentaires étaient accomplis ; que la mentalité de nos travailleurs commençait à se corrompre et que l’empreinte du "peso" s’incrustait de plus en plus dans l’esprit des hommes, il en aurait été horrifié.

" Car il savait que par ces chemins battus et rebattus du capitalisme, on ne pouvait pas avancer vers le communisme. Que par ces chemins, on oublierait un jour toute idée de solidarité humaine et même d’internationalisme. Que par ces chemins, on n’avancerait jamais vers la création de l’homme nouveau et d’une société nouvelle. " (13)

Oui. Si quelqu’un avait dit au Che après que l’URSS et tout le socialisme européen se soient effondrés, restaurant le capitalisme en une nuit, sans qu’un seul communiste sorte pour faire une grève, il n’aurait pas été horrifié, il dirait dit qu’il avait averti et si on lui avait dit ensuite que nous avons dû introduire à Cuba le marché et la Loi de la Valeur pour sortir de la période spéciale, je pense qu’il nous aurait alerté pour que nous en sortions rapidement, que jouer au capitalisme c’est comme fumer la première cigarette. Il répéterait ce qui suit : " Vaincre le capitalisme avec ses propres fétiches, auxquels on a enlevé leur qualité magique la plus efficace, le profit. Cela me parait être une entreprise difficile " (14)

Et le Che nous dirait beaucoup d’autres choses aujourd’hui, mais nous n’avons pas le temps de pleurer et son spectre ne le permettrait pas. Le moment est venu de mettre du bois dans le feu. Mais que ce soit un combustible socialiste et non la paille capitaliste, qui apparemment prend feu rapidement, mais est aussi vite réduite en cendres.

Et quel est l’instrument économique du socialisme qui nous aide à maintenir le marché et cette " sacrée " Loi de la valeur sous contrôle ?

C’est le plan, auquel les meilleurs théoriciens socialistes d’une manière ou d’une autre offraient le rôle primordial.

Léon Trotsky avait été un de ceux qui ont défendu la NEP en Union soviétique après les années terribles du Communisme de guerre. Mais et un mais gigantesque ! dans son intervention au 12e Congrès du Parti en 1923 il a expliqué : " La Nouvelle Politique Économique est l’arène que nous avons nous-mêmes instituée pour la lutte entre nous mêmes et le capital privé. Nous l’avons instituée, nous l’avons légalisée, et c’est dans son cadre que nous devons mener la lutte sérieusement et pour longtemps. Oui, sérieusement et pour longtemps, mais pas pour toujours. Nous avons institué la NEP pour la vaincre sur son propre terrain et dans une large mesure par ses propres méthodes. De quelle façon ? En utilisant effectivement les lois de l’économie de marché et aussi en intervenant par l’intermédiaire de notre industrie d’État dans le jeu de ces lois et en étendant systématiquement le domaine de la planification. Nous finirons par étendre la planification à toute l’économie, ce qui aura pour résultat d’absorber et d’abolir tout le marché. " (15)

Trotsky a combattu pour établir un plan qui contraste avec l’économie de marché ouverte, dans les conditions précaires de la Russie, y compris contre le Bureau politique et Lénine lui-même. Dans son travail "Lénine et Trotsky et la transition au socialisme", Jean Devaux [pseudonyme utilisé par Ernest Mandel] écrit : " Enfin pour qu’un tel plan puisse être élaboré, il faut doter le Gosplan de tous les pouvoirs nécessaires, lui donner mission, après un recensement des ressources disponibles, de fixer des objectifs de production. Il faut soumettre la politique financière à la politique industrielle, tenir une stricte comptabilité du "kopeck socialiste" " (16).

La planification a été et sera le premier instrument économique de la libération du prolétariat. Elle permet de changer les conditions de l’affrontement afin que la Loi de la valeur ne puisse l’emporter. Car si nous devons prendre en compte cette loi lors de la transition au socialisme, elle doit être maîtrisée.

Le Che l’a dit bien mieux : " Nous pouvons donc dire que la planification centralisée est la manière d’être de la société socialiste, la catégorie qui définie et le point auquel la conscience humaine parvient, finalement, à synthétiser et à diriger l’économie vers son objectif, la pleine libération de l’être humain dans le cadre de la société communiste. " (17)

En ce 17 novembre la parole du Che nous envahit à nouveau. Le grand débat a-t-il été " juste " clos quand le Che est parti pour prendre en charge d’autres tâches ? Non ! Il a poursuivi la même tâche. La valve de sécurité qui doit approfondir et radicaliser la révolution socialiste c’est… la révolution internationale. Dans le cadre national il est pratiquement impossible de concevoir même le socialisme. Les paramètres de la révolution, ceux qui en réalité servent, sont ceux qui l’approfondissent et l’étendent. Cela vous semble contradictoire ? Mais demandez donc aux arbres prolifiques ce qu’ils font de leurs racines s’ils veulent survivre dans le temps ? Ils les poussent en profondeur et les étendent.

Jamais auparavant il n’avait été plus évident et plus à propos de réaliser ensemble ces deux choses.

Retournons au Manuel d’économie politique de l’Académie de Sciences de l’URSS : " Avec le triomphe du socialisme, l’URSS est entrée dans une nouvelle étape de son développement, dans l’étape finale de la construction du socialisme et dans la phase de transition graduelle du socialisme au communisme. " (18). A cette affirmation le Che a répondu un an avant d’être assassiné : " C’est une affirmation qui va contre la théorie marxiste orthodoxe, mais ce qui est plus important, contre la logique actuelle. D’abord, dans les conditions actuelles du développement du marché mondial, le communisme serait fondé sur l’exploitation et l’oubli des peuples avec lesquels on commerce. " (19)

Confirmation de l’impossibilité du socialisme dans un seul pays. En mathématiques on appelle cela les conditions limites. La limite t’impose une modification de tes choix. Au moment de commercer tu dois te comporter comme un capitaliste c’est-à-dire accepter de fait de voler la plus-value des travailleurs des autres pays.

Le concept théorique de la révolution permanente a justement eu sa meilleure vérification avec Che Guevara. Il fallait approfondir les racines communistes de Cuba c’est-à-dire les étendre dans le monde. C’est ce qu’il a entrepris.

Ce n’est pas par plaisir qu’ Ernesto Guevara a été l’arbre le plus prolifique de la révolution.

II. Et maintenant ?

C’est maintenant la troisième fois que nous sommes invités à voir où nous avons commis des erreurs et quel est le chemin à suivre. Le dicton populaire veut que la troisième fois soit la bonne. Cela signifie que cette fois-ci nous aurons vraiment besoin de la boussole de ce pilote hypothétique dont parlait le Che en URSS.

Dans son discours du 17 novembre le Commandant Fidel a dit : " Le capital humain n’est pas un produit non renouvelable ; il est renouvelable et en outre multipliable. Chaque année le capital humain croît et croît encore. Il reçoit ce qu’on appelait en mon temps un intérêt cumulé : il additionne ce qu’il valait et les intérêts, augmentés des intérêts sur cette nouvelle somme et ainsi de suite au bout de cinq ans c’est beaucoup plus de capital et au bout de cent ans cela devient inimaginable. Permettez-moi de dire qu’aujourd’hui le capital humain est pratiquement, ou va devenir très rapîdement la ressource la plus importante du pays, très supérieure à toutes les autres prises ensemble. Et je n’exagère pas. " (20)

D’accord. Mais un point supplémentaire : le capital humain, devise fondamentale d’une révolution, se forge principalement dans les rapports de production socialistes concrets. L’homme nouveau, dont parlait le Che et dont nous avons des dizaines de milliers de compatriotes dans tous les secteurs, se forge dans un nouveau rapport de travail. Les médecins, les enseignants se reconnaissent dans la relation directe au travail avec leurs patients et leurs élèves. Ils " produisent " la solidarité.

" Dans une étude des Manuscrits économico-philosophiques de Marx, Erich Fromm ajoute que les travailleurs du secteur des services sont, maintenant, plus "aliénés" que les ouvriers. En particulier ceux qui manipulent les symboles et les personnes au lieu de machines, car ils vendent au "patron" leur personnalité, leur sourire, leurs avis, leur beauté physique. Leur travail ne dépend pas de quelque habileté, signe de leur personnalité et, en conséquence, ils sont plus aliénés (séparés) de leur essence humaine, transformés en objets, non comme les ouvriers, adossés à une machine, mais simplement en qualité de machines eux-mêmes. Sans volonté ni identité propres. " (21)

Je sais que cela a été écrit à propos de la société capitaliste. Mais nos travailleurs des services sont quotidiennement en contact avec le marché. Et leur " patron " en vertu de la mondialisation peut être n’importe où sur la planète.

Un jeune, qu’il soit ou non un travailleur social, qui entre dans le secteur mercantile (ceux qui vendent les combustibles et les produits en devises en peso convertible), développe des rapports capitalistes et non socialistes en travaillant. Et ce sont ces rapports là qui vont en faire un être social.

Au cours du VIe Congrès de l’Association nationale des économistes et comptables José Luís Rodriguez, le ministre de l’économie et de la planification, a annoncé que nous clôturerons cette année avec une croissance de 9 % du PNB mais dans les services. Cela inclut sans nul doute les services en devises, les shoppings, le tourisme. Cela semble être le destin des pays pauvres et beaux. Comme des femmes

Évidemment que les devises sont nécessaires pour un développement social impétueux et pour les tâches de notre internationalisme novateur. Mais à vrai dire je préférerais voir un développement productif impétueux faire la paire avec des usines pleines de travailleurs. Et ne pas voir des usines qui ferment ou, si elles doivent fermer, en voir s’ouvrir d’autres. Que les ressources récupérées fassent rugir à nouveau les moteurs des manufactures.

Le Che disait cela en critiquant l’orientation de la Yougoslavie : " Et là (le pilote qui corrige sa direction en se référant au point où il s’est perdu et non au point de départ) prend sa source toute une série d’aberrations. Les aberrations qui se produisent en ce que vous allez voir : En Yougoslavie il y a la Loi de la valeur ; en Yougoslavie on ferme les usines non rentables et en Yougoslavie il y a des représentants de la Suisse et des Pays-Bas qui cherchent de la main-d’oeuvre oisive. " (22)

Ernest Mandel, un économiste averti, prend décidément le côté du guérillero transformé en ministre de l’Industrie. Et on ne peut accuser ce brillant intellectuel belge de chercher à profiter de manière opportuniste du prestige de Guevara il n’avait pas besoin de cela. S’il le fait, c’est qu’il est en accord sur le plan théorique avec ses critères. Dans le cadre de ce grand débat il écrit : " Dans un pays sous-développé, l’agriculture est en général plus rentable que l’industrie, l’industrie légère est plus rentable que l’industrie lourde, la petite industrie plus rentable que la grande industrie, et surtout l’importation de biens industriels du marché mondial est plus rentable que leur fabrication dans le pays " (23)

C’est pour cela que dans les pays sous-développés nous devons bien réfléchir aux conditions de notre développement. Rien ne nous oblige à croître tous les ans de la même manière qu’un système capitaliste fou. Nous n’avons pas l’obligation de le faire à tout prix. L’industrialisation non seulement nous donne l’autonomie économique, mais elle nous fournit quelque chose de bien plus important que les ressources financières. Elle nous aide à renforcer notre classe ouvrière, celle qui est en définitif le sujet de la construction du socialisme et dans les mains de laquelle sont, en dernière instance, les ressorts du véritable contrôle.

Je ne dis pas que le prolétariat ne regroupe pas tous les salariés, mais simplement que l’ouvrier lié à la production directe se différencie largement dans son travail de ceux qui sont dans la sphère des services.

Dans le Granma du 26 novembre [2005] on trouve un éditorial avec ce mot d’ordre lamentable : " sans économie il n’y a pas de socialisme " (24) Soit c’est une vérité triviale, soit elle peut être mal interprétée. A cette phrase le Che répond : " Le socialisme économique sans morale communiste ne m’intéresse pas " (25).

Fidel l’a dit dans son discours du 17 novembre : " Ils vont voir quelque chose de nouveau, ils auront à combattre tout une série de vices, de vols, de déviations, un par un, ils auront à faire à tous, mais dans un ordre qu’ils ignorent. Ils s’en doutent ? Tant mieux ! Mais quel niveau d’enracinement ont certains vices ? Nous commençons par Pinar del Rio pour voir ce qui s’est passé avec les centres qui vendent du combustible en devises. On a rapidement découvert que ce qui était volé équivalait à ce qui était vendu. Ils volaient près de la moitié et en certains autres lieux plus de la moitié " (26).

Ils sont corrompus précisément par le travail qu’ils effectuent, dans les conditions concrètes dans lesquelles ils l’effectuent. L’être humain est corruptible comme ceux dont parlait le Commandant, mais il est aussi capable de faire ce qu’ont fait nos brigadistes de Henry Reeve. Seul l’homme qui est tous les jours en rapport avec les formes capitalistes du travail est corruptible.

Je veux leur décrire le modèle du Couvent, que j’ai exposé à ma façon dans mon texte intitulé " Un livre sauvé de la mer " préface de la trentième édition du livre de Carlos Tablada : " Imaginons qu’un Couvent de religieuses est entré en crise économique. La Supérieure convoque alors les novices les plus belles pour qu’elles se prostituent pour ramasser de l’argent. Eh oui ! L’argent provenant d’un tel rôle que sans aucun doute et par essence les futures épouses du Christ qualifieraient d’oeuvre du Diable, elles qui sont précisément entrées au Couvent pour éviter un tel rôle serait utilisé d’une manière honorable pour la restauration de la chapelle, pour acheter les meilleures parrures pour les figures saintes, pour la charité aux pauvres, etc. Les novices seraient alors utilisées à faire ce qu’elles haïssent par principe pour sauver ce qu’elles adorent. Finiront-elles comme de vulgaires catins ou comme des religieuses salvatrices de leur Couvent ?

" Si nous usons des lois du marché pour construire une société dont l’objectif est de les nier, quelle société allons-nous construire ? Le socialisme doit être rénovateur non seulement par sa manière de distribuer les richesses, il doit d’abord et avant tout être un système différent pour les obtenir. Une nouvelle forme de rapports humains dans le processus de production. " (27)

De nouveau le Che nous remue les entrailles par ce chaud hiver. Il faut approfondir la révolution socialiste si nous prétendons la sauver, elle n’est pas irréversible en soi, elle dépend de nous tous, ou plutôt elle dépend des révolutionnaires.

Il serait intéressant d’ouvrir à nouveau ce grand débat de 1963-1964. Mais comme à cette époque : entre ceux qui ont des connaissances d’économie politique concernant le socialisme et assument des responsabilités de direction, mais surtout il serait porté à la connaissance publique.

D’une certaine manière la discussion aiguë, fraternelle et surtout publique s’est développée in situ, c’est à dire, avec les livres d’un côté et la houe et le fusil de l’autre.

Carlos Rafael Rodríguez, Alberto Mora et le Che, entre autres, étaient ministres et exerçaient en pratique la responsabilité du développement économique du pays. A cette polémique ont pris part des étrangers, comme Charles Bettelheim et Ernest Mandel. Ils avaient des visions différentes du même problème. Mais tous étaient du même bord et orientaient leurs fusils dans la même direction. Le grand débat de 1963-64 serait sans nul doute fort utile de nos jours. Nous disposons aujourd’hui de spécialistes bien plus nombreux, nous n’avons pas besoin de Moscou comme intermédiaire et la scènario de la gauche sur le continent est bien plus clair. Rappelez-vous Mar del Plata, si différente de Punta del Este, lorsque le Che s’est retrouvé tout seul à voter contre Kennedy et son Alliance pour le progrès !

Les portes de la révolution bolivarienne s’ouvrent et elle mûrit chaque jour en cherchant sans doute le chemin vers le socialisme. Tout le pouvoir aux soviets ! Voilà ce que devrait être notre mot d’ordre.

Les Entreprises de production sociale au Venezuela sont un pas important sur le fait chemin menant à la création des conseil ouvriers. Tout reste à discuter et Chávez le fait sur son " Aló Presidente " [émission de TV au cours de laquelle le président vénézuelien répond aux questions des auditeurs] publiquement, chaque dimanche, mais il semble qu’il est bien le seul à le faire. On parle déjà des rapports de ces entreprises avec l’État, des usines prises par les travailleurs dans ce pays frère. Tout ceci ouvre de nouveaux horizons et de nouveaux défis. Le grand débat aurait aujourd’hui un caractère international, non seulement théorique, mais pratique.

La révolution mondiale est à nos portes. Nous, révolutionnaires cubains, nous devons nous y consacrer avec toute la ferveur et du plein droit, que nous donne le fait d’avoir maintenu bien haut les bannières rouges du prolétariat quand ils étaient jetées à la mer. Approfondir la révolution à Cuba et l’étendre voilà notre salut et peut-être celui du monde.

Ainsi elle serait vraiment invincible et pour citer de mémoire ce que Fidel a dit une fois : la révolution socialiste triomphera aux États-Unis avant qu’une contre-révolution ne le fasse à Cuba.

Je conclurai avec une phrase de Karl Marx dont l’encre semble toute fraiche et qui est bien adaptée à nos coeurs et à nos engagements, à nous bolivariens et communistes cubains : " Ou bien on lance la locomotive à toute vitesse sur la pente historique jusqu’au sommet, ou la force de gravitation l’entraînera à nouveau vers le bas et la précipitera dans l’abîme avec tous ceux qui de leurs forces vacillantes essayaient de la retenir à mi-chemin. " (28)

Prolétaires de tous les pays, unissez vous ! Hasta la victoria siempre !

1. Fidel Castro, Discours prononcé le 17 novembre 2005 en commémoration du soixantième anniversaire de son entrée à l’Université de la Havane.

2. Manuel d’Économie Politique de l’Académie des Sciences de l’URSS, cité par Orlando Borrego dans " Cuadernos de Praga 1966 ", publiés par Orlando Borrego, Cuaderno de la Fundación Che Guevara n° 5 (2003) p. 265.

3. Ernesto Guevara, "Reuniones trimestrales" 5 de diciembre 1964, dans El Che en la revolución cubana, La Habana, Ministerio del Azúcar, 1966 Tome VI p. 570.

4. José Martí "Nuestra América", Tome 6, Ed. Ciencias Sociales, La Habana 1973, p. 18.

5. " Nepmen " (de NEP, Nouvelle politique économique) était le nom des affairistes qui s’enrichirent rapidement lorsque la direction soviétique a abandonné le " communisme de guerre " et fait marche arrière pour rétablir les rapports marchands en mars 1921 et faire repartir l’économie en Russie.

6. José Martí "Escenas norteamericanas", Tome 10, Ed. Ciencias Sociales, La Habana 1973, p. 97.

7. L. Trotsky, Cours nouveau (1924) : http://gfdl.marxists.org.uk/francais/trotsky/livres/coursnouveau/cn6.html

8. Ted Grant & Alan Woods, Lenin y Trotsky que defendieron realmente, Ed. Federico Engels, p. 129.

9. Ernest Mandel "Le débat économique à Cuba au cours de la période 1963-1964", Partisans n° 37, Paris 1967

10. Carlos Tablada, Che Guevara L’économie et la politique dans la transition au socialisme, éd. Pathfinder, 2-ème édition, New York-London-Montreal-Sydney 2005, p. 74.

11. ibid.

12. Op. cit., p. 111.

13. Op. cit. p. 39.

14. Ernesto Guevara "Carta a J. Mestre Febrero 1964". Cité par Roberto Massari, Che Guevara Pensamiento y política de la Utopía, Texalparta 2004, Première édition 1987, p. 147.

15. Cté par Isaac Deutscher, Trotsky 2 le prophète désarmé, Julliard, Paris 1964, pp. 145-146.

16. Jean Devaux [un des pseudonymes d’Ernest Mandel], "Lenin Y Trotsky y la transición al Socialismo. Críticas de la Economía Política n° 29, Ed. Caballito, México 1984. En français : Revue " Critique de l’Économie politique ", n° 6, 1972, disponible sur le web : http://www.ernestmandel.org/fr/ecrits/txt/1972/lenine_et_trotsky.htm>

17. Ernesto Guevara, "Planificación y conciencia en la transición al socialismo", Sobre el Sistema Presupuestario de Financiamiento, El Socialismo y el Hombre en Cuba.

18. Manuel de l’Économie Politique de l’Académie des Sciences de l’URSS, op. cit.

19. Ernesto Guevara, Cuadernos de Praga, Notas sobre el Manual de Economía Política de la Academia de Ciencias de la URSS, Praga 1966. Editadas por Orlando Borrego. Cuaderno de la Fundación Che Guevara n° 5 (2003), p. 266.

20. Fidel Castro, Discours prononcé le 17 novembre 2005, op. cit.

21. Héctor Mora Zebadúa, "Vigencia del Marxismo. Trabajo enajenado. Emancipación de todos".Diálogos con el marxismo. Cultura Trabajo y Democracia, México 2005, p. 47.

22. Ernesto Che Guevara, Yugoslavia un pueblo que lucha por sus ideales, El Che en la revolución cubana, Tome I, p. 33.

23. Ernest Mandel cité par Roberto Massari, op. cit. p. 192.

24. Éditorial de Granma du 26 novemlbre 2005.

25. Ernesto Che Guevara, Entrevista a Jean Daniel, Alger juillet 1963.

26. Fidel Castro, Discours prononcé le 17 novembre 2005, op. cit.

27. Celia Hart, préface à la 30-ème édition cubaine du livre cité de Carlos Tablada.

28. Karl Marx, "Les révolutions sont les locomotives de l’histoire", La lutte des classes en France 1848-1850, dans : K. Marx & F. Engels Werke, Verlag, Berlin 1960, Tome 7 p. 85.

Traduction : J.M. et Nicole

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