Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 579-580 janvier 2012

BRÉSIL

La « mouche bleue » du pouvoir : de Lula à Dilma

Cf. aussi : [Brésil]

Michael Löwy *

Dilma Rousseff. © Fabio Rodrigues Pozzebom

Dilma Rousseff. © Fabio Rodrigues Pozzebom

Le Brésil est un pays immense par sa population (180 millions d’habitants), par sa surface (la moitié de l’Amérique Latine) et par ses richesses naturelles. Et pourtant, c’est un pays où la majorité de la population vit dans la plus grande pauvreté. En fait, dans un récent classement international des Nations Unies, le Brésil apparaît comme un des pays les plus inégalitaires de la planète, un pays où l’écart entre la minorité privilégiée et la majorité appauvrie est un des plus grand. Selon certains observateurs, le Brésil est une sorte de « Suissinde » : les riches vivent comme en Suisse, les pauvres comme en Inde...

Apartheid social

Cette inégalité est particulièrement frappante dans les campagnes, où une poignée de grands propriétaires ruraux monopolise la plupart des terres, tandis que la masse des paysans n’a que de minuscules lopins, ou pas de terre du tout. Avec le développement du capitalisme dans les campagnes, et le remplacement des cultures vivrières ou céréalières par l’élevage extensif de bovins — destinés à l’exportation pour les chaînes MacDonald — les paysans sont expulsés des terres par les pistoleiros, les hommes de main des propriétaires fonciers.

Avec l’aggravation des conditions de vie dans les zones rurales, notamment au Nord-Est brésilien, des millions de paysans affluent vers les grandes villes, les grandes mégalopoles brésiliennes comme Rio de Janeiro et Sao Paulo. Certains trouvent du travail dans l’industrie ou les services, mais le taux de chômage étant très élevé, la majorité reste exclue et s’entasse dans les favelas, les misérables bidonvilles qui entourent les villes, où l’on ne trouve ni électricité, ni eau courante, ni égouts et où l’on ne survit que grâce à des activités marginales (le commerce de rue, la prostitution) ou criminelles, comme le trafic de drogue.

Il existe ainsi un véritable apartheid social dans le pays, qui se traduit dans les grandes villes par une séparation physique des maisons et des quartiers riches, entourés de murs et de barbelés électrifiés, et gardés par des cohortes de vigiles privés, qui contrôlent soigneusement toutes les entrées et sorties. Une discrimination sociale qui a aussi une dimension raciale implicite, dans la mesure où la grande majorité des pauvres sont noirs ou métis.

Après vingt années de dictature militaire, le Brésil a connu, depuis 1985, un retour à la démocratie et aux gouvernements civils. Ce progrès politique indéniable n’a pas été suivi d’un changement social effectif. Tous les gouvernements, de droite, ou de centre, qui se sont succédés depuis 1985, n’ont fait qu’appliquer les politiques néolibérales « d’ajustement structurel » exigées par le Fonds monétaire international : privatisation des services publics, réduction des dépenses de santé et d’éducation, et surtout, payement de la dette externe, qui a atteint des chiffres astronomiques et qui absorbe tout le surplus des exportations. C’est notamment le cas du gouvernement de centre-droite, au pouvoir pendant huit ans, présidé par Fernando Henrique Cardoso, un ancien intellectuel de gauche converti à la religion néolibérale qui est devenu un des meilleurs élèves du FMI en Amérique Latine. Grâce à Cardoso, les dernières entreprises publiques existantes, comme la Compagnie de l’Électricité, ont été privatisées et vendues à des entreprises étrangères ; celles-ci n’ayant pas voulu faire les investissements nécessaires, on assiste depuis quelque temps au Brésil à des apagões, des soudaines coupures d’électricité qui plongent des villes ou des régions entières dans l’obscurité...

Cependant, la démocratisation a permis l’essor dans tout le pays d’un nouveau mouvement ouvrier, paysan et populaire, qui organise le combat des pauvres pour leurs droits et contre les politiques néolibérales du gouvernement. Font partie de ce mouvement le nouveau syndicalisme classiste et indépendant, surgi à la fin des années 1970, et qui organise dans la CUT, Centrale Unique des Travailleurs, environ dix millions de salariés ; le MST, Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre, qui mobilise des millions de paysans pour la réforme agraire, en prenant l’initiative d’occuper les terres inexploitées des grands propriétaires fonciers ; enfin, le Parti des Travailleurs (PT).

La longue marche du PT

Comment est né le PT ? Dès 1978, année des grandes grèves ouvrières de la banlieue de Sao Paulo, plusieurs dirigeants syndicaux « authentiques » commencent à agiter l'idée d'un parti autonome des travailleurs, probablement à partir d'une réflexion sur l'expérience de la grève elle-même, de son affrontement avec l'appareil policier-militaire de l'État, et pour quelques- uns, d'un premier bilan des luttes sociales dans l'histoire récente du pays (depuis 1964).

En octobre 1979 a lieu la première Rencontre Nationale du PT, à São Bernardo do Campo, bastion prolétarien du syndicat des métallos, dirigé par Luis Inacio da Silva, « Lula »; c'est concrètement le moment de la fondation du nouveau parti, et l'élection de sa première direction provisoire a lieu. Une brève déclaration politique est approuvée à cette conférence, qui affirme clairement le but du Parti des Travailleurs : « Le PT lutte pour que tout pouvoir économique et politique soit directement exercé par les travailleurs. C'est la seule manière de mettre fin à l'exploitation et à l'oppression ». En même temps, le document appelle « toutes les forces démocratiques pour que se constitue un large front de masses contre le régime dictatorial ». Le PT se propose aussi de lutter pour la formation d'une Centrale Unique des Travailleurs, en soulignant que « sa construction passe, nécessairement, par le renversement de l'actuelle structure syndicale soumise à l'État ».

En avril-mai 1980 éclate la grande grève des 250 000 travailleurs métallurgistes de São Bernardo ; suite à l'intervention policière et militaire — arrestation des principaux dirigeants, intervention militaire dans le syndicat — le mouvement a été stoppé ; mais il a révélé, par sa durée exceptionnelle (42 jours) et par sa capacité d'organisation de masse (meetings quotidiens de dizaines de milliers de travailleurs), la force surprenante du nouveau syndicalisme dont l'avant-garde était partie prenante de la formation du PT.

En mai-juin de cette année se réunit une nouvelle Conférence Nationale du PT, avec des délégués de 22 États du Brésil, représentant approximativement 30 000 membres du parti. Un Manifeste et un Programme sont approuvés, qui définissent le PT comme « l'expression politique réelle de tous les exploités par le système capitaliste » et comme un parti de masses, large, ouvert et démocratique. Toutefois, le PT est encore loin d'avoir une « doctrine » élaborée : beaucoup de questions et de définitions programmatiques sont délibérément laissées ouvertes pour permettre un plus large débat et un « mûrissement » progressif de l'ensemble des militants.

Lors de sa septième Rencontre nationale, en 1990, le PT approuve un document qui rassemble et systématise, après un long débat interne, sa conception du socialisme :

« Le socialisme que nous voulons construire ne se réalisera que s'il instaure une véritable démocratie économique. Il devra donc s'organiser autour de la propriété sociale des moyens de production — qui ne doit pas être confondue avec la propriété d'État — qui prendra les formes choisies démocratiquement par la société...

« Cette démocratie économique doit dépasser la logique perverse du marché capitaliste comme celle du commandement autocratique de l'État qui sévit dans de nombreuses économies dites "socialistes" ; ses priorités et ses objectifs devront être soumis à la volonté sociale et non à des supposés "intérêts stratégiques" de l'État.

« Notre engagement pour la démocratie fait de nous des militants anticapitalistes — ce choix a marqué profondément notre lutte pour la démocratie. La découverte (empirique, avant de devenir théorique, pour beaucoup d'entre nous) de la perversité structurelle du capitalisme a constitué, pour la plupart des militants du PT, un stimulant très fort pour l'organisation dans un parti politique. Nous avons représenté — et nous représentons toujours — une réponse indignée à la souffrance inutile de millions d'individus qui découle de la logique de la barbarie capitaliste. Notre expérience historique concrète — le revers de la médaille du « miracle brésilien » et de nombreuses autres situations nationales ou internationales tragiques — nous a enseigné que le capitalisme, quelle que soit sa force matérielle, est injuste par nature, qu'il marginalise des millions d'individus et s'oppose à la répartition fraternelle de la richesse sociale — ressort de toute démocratie réelle » (1).

Le candidat du PT, Luis Inacio Lula da Silva, a perdu les élections présidentielles des années 1988, 1994 et 1998, battu par des candidats de la bourgeoisie néolibérale (Collor de Mello et ensuite F.H. Cardoso). Malgré ces défaites, le PT gagne plusieurs mairies importantes du pays, et même certains gouvernement d’États de la fédération. Et il met en pratique, dans les localités qu’il gère, des formes de démocratie de base, comme le célèbre « budget participatif ». On assiste cependant à une institutionnalisation du parti et, à partir du milieu des années 1990, à une tendance de plus en plus forte, dans le courant majoritaire de la direction du PT, au pragmatisme et à la « déradicalisation » politique et programmatique. Le programme socialiste de 1990 sera rangé au placard, et progressivement la direction du parti se rallie à la social-démocratie, malgré l’opposition des courants de gauche du Parti — notamment « Démocratie Socialiste », tendance du PT affiliée à la IVe Internationale, dirigée par Raul Pont, le maire de Porto Alegre.

Les défaites électorales ont convaincu Lula de changer sa stratégie. En 2002 il va imposer à un PT réticent une large politique d’alliances avec des forces bourgeoises, en prenant comme partenaire et candidat à être vice-président un industriel, José Alencar, dirigeant du Parti Liberal (droite). Il sera élu au deuxième tour, avec plus de 61 % des votes, contre José Serra, le candidat du PSDB soutenu par Fernando Henrique Cardoso.

Au gouvernement… social-libéral

La victoire de Lula aux élections de 2002 a provoqué, parmi les pauvres et les opprimés au Brésil, un immense espoir de changement. Or, cinq années plus tard le moins qu’on puisse dire c’est que l’on est loin du compte : le bilan est globalement négatif... Une anecdote court les rues à São Paulo : le premier mandat de Fernando Henrique Cardoso a été réussi, le deuxième a été un échec, et le troisième est assez moyen... En d’autres termes : plutôt qu’un grand changement, on a eu droit à la continuité avec les politiques économiques antérieures. Certes, tout n’est pas négatif dans le mandat de Lula : par le programme « Faim Zéro » et d’autres programmes sociaux, des milliards de dollars ont été distribués aux plus pauvres, sous forme d’aides diverses (aide alimentaire, bourses scolaires, etc.). Mais pour l’essentiel, c’est-à-dire les politiques macro-économiques néolibérales, on n’est pas sorti du cadre établi par ses prédécesseurs. Le symbole de cette continuité est le président de toute puissante Banque Centrale, qui détermine les taux d’intérêt et la politique monétaire du pays. Il s’agit de Henrique Meirelles, sénateur du parti de F. H. Cardoso (le PSDB) et ancien directeur de la Boston Bank... C’est l’homme de confiance du capital financier international, et il jouit du soutien sans faille du président, qui a imposé, par une « mesure provisoire », qu’il reçoive le statut de ministre et échappe ainsi à certaines enquêtes de la justice pour malversations financières.

Cette orthodoxie néolibérale se traduit en pratique par la subordination aux exigences du FMI, l’établissement d’un surplus fiscal énorme permettant de payer la dette externe et interne, le taux d’intérêt élevé pour attirer les investissements flottants, la réforme libérale du système des retraites, la subvention massive de l’agro-business tourné vers l’exportation aux dépens de l’agriculture familiale, l’ouverture du pays aux OGM de Monsanto. Sans parler des divers scandales de corruption, impliquant des membres du gouvernement et des dirigeants ou députés du PT, dont le dernier — l’affaire dite des « sangsues » (surfacturation d’ambulances !) — a suscité l’indignation de l’opinion (2006).

On peut définir la politique de Lula et son gouvernement comme sociale-libérale. Le social-libéralisme n’est pas identique au néolibéralisme tout court : il garde certaines préoccupations sociales, il tente d’améliorer quelque peu le sort des plus pauvres et il préfère dialoguer avec les mouvements sociaux — ou les coopter — plutôt que les réprimer. Mais sur les fondements essentiels de la politique économique, il n’y a pas de différence substantielle. Et sur certaines questions — les retraites par exemple — il est capable d’imposer des politiques néolibérales que la droite n’avait pas réussi à faire passer à cause de l’opposition… du PT. Un exemple illustre la logique du social-libéralisme : 10 % du budget de l’aide à l’agriculture a été distribué à des millions de familles de la petite production paysanne — responsable de la plupart des cultures alimentaires du pays — tandis que 90 % est allé dans l’escarcelle d’une poignée de grands propriétaires de l’agro-business capitaliste, produisant pour l’exportation (soja, maïs, bovins).

En 2003, trois députés et la sénatrice Heloísa Helena ont été expulsés du PT pour avoir voté contre la réforme néo-libérale des retraites. Ils ont ainsi été conduits à former un nouveau Parti, le P-SOL, Parti du Socialisme et de la Liberté (le mot SOL signifie « soleil » en portugais), qui se réclame du programme originaire, socialiste et démocratique, du PT. Il a reçu l’adhésion de groupes d’origine trotskyste, de militants socialistes chrétiens — comme Plinio de Arruda Sampaio, un des intellectuels chrétiens les plus connus du pays, auteur d’un projet de réforme agraire soutenu par le mouvement des sans-terre, d’un certain nombre de syndicalistes et d’intellectuels de gauche connus, comme Carlos Nelson Coutinho, Leandro Konder, Chico de Oliveira ou Ricardo Antunes.

Les militants du PSOL sont, pour l’essentiel, issus des courants de gauche du PT, mais la plupart des partisans de ces tendances — notamment la grande majorité du courant « Démocratie Socialiste » — sont restés au PT et au gouvernement. Ils critiquent, jusqu’à un certain point, la politique néo-libérale de Lula, mais restent prisonniers de la solidarité gouvernementale.

Dire que le gouvernement de Lula est social-libéral signifie aussi qu’il n’a pas touché à la « fracture sociale », au gigantesque écart qui sépare dans ce pays l’oligarchie possédante de la masse des déshérités. Le président et la plupart de ses ministres, du PT ou des autres partis de la coalition majoritaire, partagent la conviction qu’il n’y a pas de politique économique alternative au statu quo néolibéral, c’est-à-dire le « Consensus de Washington ».

Certes, au début, certains ministres ou haut fonctionnaires ont suivi une orientation plus autonome, tournée vers le développement national, le marché interne, la défense de l’industrie brésilienne ; cependant, le principal représentant de cette tendance « développementiste », Carlos Lessa, directeur de l’importante Banque Nationale de Développement Économique et Social (BNDES), a été forcé de démissionner.

Critiques de Frei Betto

Parmi ceux qui ont quitté le gouvernement se trouve aussi Frei Betto, le théologien de la libération, qui était un des animateurs du programme Faim Zéro. Il s’explique à ce sujet dans un intéressant ouvrage qui dresse un bilan lucide de son expérience et du gouvernement lui-même (2).

Religieux dominicain, emprisonné pendant cinq années (1969-1974) sous la dictature militaire pour avoir aidé des militants révolutionnaires à se cacher, Frei Betto est devenu par la suite un des principaux animateurs des pastorales ouvrières et des communautés ecclésiales de base. Ami personnel de Lula depuis la fin des années 1970, quand le syndicaliste de São Bernardo organisait les grandes grèves qui ont ébranlé le régime militaire, il sera un fidèle « compagnon de route » du Parti des Travailleurs. Si je n’ai pas adhéré, explique-t-il avec ironie, c’est parce que je craignais que les partis ne reproduisent les vices des Églises… Pendant ses premières années, le PT avait, rappelle-t-il avec une poignante nostalgie, une cohérence idéologique et des principes éthiques, ainsi qu’un objectif stratégique : les travailleurs au pouvoir, la construction du socialisme. J’ai encore connu, se souvient-il, le PT du travail de base, du rêve socialiste, de l’orgueil d’être de gauche, de lutte pour la réforme agraire et contre le payement de la dette externe. Insensiblement, au cours des années 1990, ces couleurs originaires ont perdu de leur éclat et le Parti s’est distancé à la fois des mouvements sociaux et de ses objectifs initiaux, pour privilégier les positions de pouvoir institutionnel. Betto attribue ce changement en grande partie à la chute du mur de Berlin, qui aurait obscurci l’horizon utopique du PT et sa perspective socialiste. C’est le seul argument qui me semble discutable dans le livre : en fait, la plupart des cadres du PT — dans ses différentes sensibilités — n’avaient pas pour référence idéologique centrale les pays du prétendu « socialisme réel ». D’ailleurs, en 1990, un an après la chute du mur, lors de son Congrès, le PT approuvait un document, « Le socialisme pétiste » qui réaffirme, de la forme la plus catégorique, l’engagement anticapitaliste et socialiste du Parti.

En tous cas, Frei Betto, comme la grande majorité de la population brésilienne, et les militants ou sympathisants du PT en particulier, a été très enthousiaste de la victoire de Lula aux élections de 2002. C’est ainsi qu’il a accepté d’animer, avec un autre ami de Lula, Oded Grajew, la mobilisation sociale dans le cadre de l’initiative-phare du nouveau gouvernement, le programme « Faim Zéro ». Deux années plus tard, désenchanté, il a démissionné : quand je me suis rendu compte, écrit-il, que le bateau n’allait pas dans la direction prévue, mais en sens contraire, je n’ai pas eu d’autre choix que de laisser là mes bagages et plonger dans l’eau…

Certes, ce gouvernement a esquissé quelques politiques sociales novatrices ; mais pour l’essentiel il a été l’otage des élites dominantes et des marchés financiers. Betto ne veut pas accabler Lula, il se limite à un sobre constat : si dans le syndicat il avait montré qu’on peut s’insérer dans une structure viciée sans se laisser coopter, il n’a pas réussi à le faire au gouvernement. Peu après le départ de Betto du gouvernement éclatait le scandale des financements occultes du PT : « un petit noyau dirigeant du PT a réussi en peu d’années ce que la droite n’avait pas pu faire en plusieurs décennies, même dans les années sombres de la dictature : démoraliser la gauche ». Mais pour Betto, pire encore que la corruption, ce fut de voir la peur face aux diktats du marché financier vaincre l’espoir.

Que s’est-il passé ? La soif de pouvoir — la « mouche bleue » du titre de son livre, dont la piqure est dangereuse — et l’adaptation à la religion du marché ont conduit à la perte de perspective stratégique et à l’effondrement de l’horizon historique. La mystique est devenue machine. Le pouvoir a cessé d’être un instrument de changement social pour devenir — comme l’avait prévu Robert Michels (3) dans sa classique étude sur les partis de masse — une fin en soi. Et les dirigeants politiques, à cheval sur le pouvoir, sont devenus amnésiques, fuyant leurs propres paroles antérieures comme le diable la croix. Dans un des plus puissants commentaires du livre, Betto observe : « La politique devient mesquine quand elle perd l’horizon utopique ».

Lula bis et Dilma Roussef

Que s’est-il passé lors des élections présidentielles de 2006 ? La déception populaire a empêché que Luis Inacio Lula da Silva Lula soit élu au premier tour. Lors de la campagne pour le deuxième tour, Lula a quelque peu « gauchi » son discours, en dénonçant les projets de privatisation de son adversaire. II a été confortablement réélu au deuxième tour, avec environ 61 % des voix, contre 39 % pour le candidat de la coalition de droite (PSDB-PFL), Geraldo Alckmin.

Plus que d’une adhésion enthousiaste, son succès résultait de la crainte que suscitait son adversaire, Geraldo Alckmin, un représentant de la droite néolibérale dure (il est proche de l’Opus Dei) connu pour ses positions favorables aux États-Unis, sa politique répressive de criminalisation des mouvements sociaux et son adhésion à une politique de privatisation des entreprises publiques.

La candidate du PSOL, Heloísa Helena (liée à la IVe Internationale) soutenue par une coalition de gauche incluant le Parti Communiste Brésilien et le Parti Socialiste des Travailleurs Unifié (PSTU, trotskyste), a reçu un peu moins de 7 % des voix (plus de six millions d’électeurs) aux élections d’octobre 2006, et son parti a élu trois députés au Parlement fédéral. Un résultat limité, mais qui est loin d’être insignifiant. Le PSOL a refusé de prendre position lors du deuxième tour, mais certains de ses dirigeants ont appelé à voter Lula pour faire barrage à la droite réactionnaire représentée par Alckmin. Le vote critique pour Lula a été aussi la position du Mouvement des Paysans Sans Terre (MST), le plus important mouvement social du Brésil, malgré sa profonde déception de ce gouvernement, qui n’a pas tenu sa promesse d’accomplir une véritable réforme agraire.

Le deuxième mandat de Lula n’a pas été différent du premier. Lula et ses conseillers économiques n’ont proposé qu’une seule solution aux problèmes sociaux du Brésil : la croissance du PIB… Il a ainsi fait approuver un Pacte de croissance, avec l’objectif de relancer la production avec l’aide de l’État. Il s’agit d ‘une approche bien étriquée des questions économiques et sociales, fondée sur le dogme libéral bien connu : il faut d’abord élargir le gâteau, avant de songer au partage…

Parmi les gouvernements de gauche ou de centre-gauche d’Amérique Latine, Lula était plus proche du pôle modéré, représenté par Tabaré Vazquez en Uruguay et Michèle Bachelet au Chili, que du pôle anti-impérialiste, incarné par Hugo Chavez (Venezuela), Evo Morales (Bolivie) ou Rafael Correa (Équateur) — même s’il refusa, contrairement à la présidente chilienne, de signer un Traité de libre échange avec les États-Unis. Il faut cependant noter un certain rapprochement avec le gouvernement Bush, autour du projet de remplacer le pétrole par des « biocombustibles » : l’éthanol, produit à partir de l’alcool de canne. Il s’agit d’un projet dangereux, qui tend à remplacer la culture de produits alimentaires par celle de la canne à sucre, avec des conséquences désastreuses pour la nourriture des couches populaires.

On assiste, pendant ce nouveau gouvernement — où les ministres issus de partis du centre ou de la droite occupent une place encore plus déterminante qu’avant — à une prise de distance des mouvements sociaux par rapport à Lula. Non seulement la gauche radicale (le PSOL, le PSTU) et le MST, mais aussi la gauche syndicale et d’autres mouvements sociaux ont été amenés à protester contre la politique gouvernementale.

Une des grandes limites des dix années du gouvernement Lula a été l’absence d’une véritable réforme agraire, question centrale pour l’avenir de la société brésilienne. Selon le MST, le gouvernement Lula, qui s’était engagé à distribuer des terres à 450 000 familles paysannes, ne l’a fait que pour 150 000. Or, ce sont des millions de familles de travailleurs ruraux sans terre qui attendent, dans des conditions sociales de plus en plus précaires, une véritable réforme qui s’attaque aux privilèges insolents de l’oligarchie capitaliste rurale.

Interdit par la Constitution de briguer un troisième mandat, Lula a choisi comme dauphin son Chef de la Maison Civile — sorte de Premier ministre – Dilma Roussef, qui est devenue, en 2011, la candidate du PT aux élections présidentielles. Militante de la résistance armée à l’époque de la dictature militaire — elle a organisé l’expropriation de quelques banques – elle fut arrêtée, soumise à la torture et emprisonnée pendant trois années. Après sa libération, Dilma est devenue une « technocrate de gauche » efficace et pragmatique ; d’abord adhérente au Parti Démocratique du Travail (social-démocrate) de Leonel Brizola, elle ne va adhérer au PT qu’en 2000. En tant que bras droit de Lula elle a contribué à renflouer les banques qu’elle avait dévalisées dans sa jeunesse rebelle…

Élue au deuxième tour face au candidat réactionnaire lié à l’Opus Dei — Gerald Alckmin, du mal nommé « Parti Social-Démocrate Brésilien » — elle a donc succédé à Lula. Le PSOL a présenté comme candidat Plinio de Arruda Sampaio, figure historique de la gauche brésilienne, un chrétien socialiste inspirateur des premiers projets de réforme agraire, qui a fait une bonne campagne mais n’a eu que 1 % des voix…

La politique du gouvernement Dilma — éclaboussé par plusieurs scandales de corruption concernant divers ministres, notamment du parti de centre-droit PMDB, qui ont dû démissionner — ne se distingue guère de celle de son prédécesseur. Les programmes sociaux se maintiennent et sont même renforcés, mais l’orientation générale reste celle du « Consensus de Washington ». Un certain contrôle sur les flux de capitaux a été établi et la situation de l’économie s’est stabilisée. Les demandes des Sans-Terre d’une remise des dettes qui écrasent les paysans pauvres se sont heurtées à une fin de non-recevoir.

Belo Monte
Projet de barrage de Belo Monte © Inprecor/JR

Le plus décevant est probablement le bilan écologique : une loi sur les forêts qui favorise l’impunité pour les destructeurs de l’Amazonie ; et la décision de mener à bien le méga projet pharaonique de construction du barrage hydro-électrique de Belo Monte, impliquant l’expulsion des habitants et la destruction d’une vaste aire boisée. Les mouvements en défense des droits de l’homme ont obtenu une concession, sous la forme de Commission de la Vérité, qui a présenté un rapport sur les crimes de la dictature, mais sans punition des responsables, couverts par l’auto amnistie des militaires en 1979.

Comme au cours des années précédentes, seule la mobilisation « par en bas » des travailleurs, des sans-terre et des sans-logis, des jeunes et des femmes, des écologistes et des indigènes, pourra changer le rapport des forces social et politique. ■

* Michaël Löwy, sociologue franco-brésilien, est militant de la IVe Internationale. Il a récemment publié : Lire Marx (avec G. Duménil et E. Renault), Presses Universitaires de France, coll. « Quadrige Manuels », Paris 2009 ; Les cent mots du marxisme (avec G. Duménil et E. Renault), Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je », Paris 2009 ; Écologie critique de la pub (coord. avec Estienne Todary), Éditions Syllepse, coll. Écologie & Politique, Paris 2010. Cet article est la version actualisée d'un texte paru dans l'ouvrage de Franck Gaudichaud (dir.), Le Volcan latino-américain — Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme, Textuel, Paris 2008, livre collectif à paraître prochainement en espagnol, aux éditions Otramérica (Madrid).

Bibliographie :

Notes

1. « Le socialisme “petiste“ », Inprecor n° 317, octobre-novembre 1990.

2. Frei Betto, A mosca azul. Reflexâo sobre o poder, Editora Rocco, Rio de Janeiro 2006.

3. Robert Michels, Les partis politiques — Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, Flammarion, Paris 1914.

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