Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 509 septembre 2005 *

URUGUAY

La succession progressiste... avec le permis de gouverner

Cf. aussi : [Uruguay]

Ernesto Herrera

Ernesto Herrera, correspondant d’Inprecor en Uruguay et éditeur de Correspondencia de Prensa (bulletin électronique du réseau solidaire de la gauche radicale) est membre du Colectivo militante por la unidad de los revolucionarios (Collectif militant pour l’unité des révolutionnaires).

Accuser de « trahison » la couche dirigeante qui gouverne aujourd’hui serait une exagération. Jamais elle n’a proposé une rupture anti-néolibérale ni n’a prêché le « populisme ». Bien au contraire, elle a stigmatisé toute proposition de réformes radicales au nom des contre-réformes néolibérales. Elle a dénoncé emphatiquement la « démagogie » des « promesses faciles ». Justement, car il fallait dégonfler « l’inflation des attentes » et mettre à terre les demandes populaires. Au mieux, le progressisme a promis d’envisager la succession par la voie du « changement possible ». Offrant, à son tour, toutes les garanties de ne pas altérer le moins du monde les formes capitalistes de produire, gagner et commander.

Matrice néolibérale

Le cours de l’économie est défini, tant dans son contenu que dans sa forme. Il n’y a, pour l’heure, aucune « dispute » en termes de programme alternatif. Même si l’on peut entendre des craquements du côté du ministre de l’Élevage, de l’Agriculture et de la Pêche, José Mujica (Tupamaros). Les motifs des tensions sont le refinancement de dettes des « producteurs agricoles », les crédits que la Banque de la République devrait accorder à la production, et le soi-disant « retard du taux de change » qui affecte la « compétitivité » des exportateurs.

La politique économique se maintient dans une continuité pure et dure. Elle ne s’écarte pas d’un centimètre de la matrice néolibérale tracée par les gouvernements de droite. Si quelqu’un peu avisé abritait encore des doutes, c’est le propre président de la République qui les lui a ôtés : le jeudi 5 mai, face à un auditoire de 500 grands entrepreneurs, banquiers et investisseurs-spéculateurs, réunis à Buenos Aires pour le Conseil Interaméricain de Commerce et de Production, Tabaré Vázquez a défendu « le libre marché », il a proposé tout une panoplie d’opportunités pour « s’associer avec les entreprises publiques » et il a rassuré une fois de plus ses interlocuteurs en disant qu’en Uruguay « il n’y a pas de discrimination entre les investissements nationaux ou étrangers (…) car l’investissement public est limité ». Et il n’est pas allé par des chemins de traverse en insistant sur le « libre rapatriement des bénéfices (…) et le respect du secret bancaire » ainsi que sur la garantie « d’honorer avec ponctualité la dette extérieure » (1)

Il faut donc agir en conséquence. Le gouvernement a approuvé — malgré toutes les protestations de mouvements sociaux, d’intellectuels, des partis de gauche et des réseaux liés à la protection du milieu ambiant — l’installation des multinationales de la cellulose Ence-Eufores (espagnole) et Botnia (finnoise) ; avec Lula il a accepté l’arrivée d’AmBev, multinationale de la fabrication de bière dénoncée internationalement pour sa politique de répression syndicale ; il a promu, enfin, le débarquement d’American Móvil, transnationale de la téléphonie mobile, propriété du milliardaire mexicain Carlos Slim Helu, patron de Televisa. Toutes ces entreprises vont bénéficier des exonérations d’impôts, subventions (qui atteignent 50 % des coûts dans la Loi Forestière) et des lignes de crédit spéciales.

Puisque les marges de l’investissement public « sont limités », on contempla la voie des association public-privé entre investisseurs capitalistes et entreprises de l’État. C’est le cas d’ANCAP, la raffinerie de l’État. En ignorant le mandat populaire lors du Référendum contre les privatisations de décembre 2003, le président du directoire, Daniel Martínez (Parti Socialiste), s’est non seulement dit partisan d’une association et d’un fonctionnement selon « les règles de droit privé » mais il est allé encore plus loin : il n’est pas d’accord avec la garantie de l’emploi, inscrite dans la Constitution (2). Face à de tels propos, la droite exulte et applaudit le recyclage : « Qu’un ancien dirigeant syndical devenu président d’une entreprise publique, prône le fonctionnement de celle-ci selon le droit privé et qu’il mette fin à la garantie de l’emploi des salariés montre un sens de la responsabilité au sein de la structure de l’État digne d’être imité » (3). Pour le moment, les plans d’« association » sont au point mort et la seule avancée se fait autour d’un accord avec la PDVSA vénézuélienne autour de l’achat d’un million de barils de pétrole et d’un investissement possible pour agrandir et moderniser la raffinerie.

Ce compromis du gouvernement avec les investisseurs capitalistes se manifeste de nouveau à propos de l’eau. Cela signifie que la loi constitutionnelle qui a reçu le soutien de 64,7 % de l’électorat lors du Plébiscite du 31 octobre 2004, et qui établit que tous les services liés à l’eau seront fournis uniquement et obligatoirement par des entreprises publiques, ne sera pas respectée dans son intégralité. Un décret gouvernemental (20 mai 2005) signé par Tabaré Vázquez et tous ses ministres, établit que les entreprises privées « continueront à fournir ces services-là jusqu’à la fin de l’échéance accordée préalablement, le tout étant soumis à d’éventuelles sanctions en cas de non-respect des accords de concession signés ». La Commission Nationale pour la Défense de L’Eau et de la Vie, qui promut la réalisation du Plébiscite, a déjà présenté un recours juridique contre le décret, convoquant aussi une campagne de signatures et une marche de protestation qui a parcouru des centaines de kilomètres.

Ce n’est donc pas par hasard que la signature ou non du Traité de promotion et de protection réciproque des investissements avec les États-Unis a fait autant de bruit (4). Tabaré Vázquez et l’équipe économique sont pour la signature du dit accord. D’autres secteurs du Frente Amplio (FA) qui font partie du gouvernement et qui ont une représentation parlementaire, sont critiques vis-à-vis de lui. Tel est le cas du Movimiento de Participación Popular (MPP), du Parti Socialiste et du Parti Communiste. Le Mouvement du 26 Mars (5) et quelques Comités de Base rejettent la ratification de l’accord et proposent d’en discuter au sein de la direction nationale du FA, dont le plénum a été reporté. Mais, c’est presque certain, tôt ou tard, le traité sera ratifié. Même José Mujica a déjà annoncé qu’il votera pour, même si le traité ne lui plaît pas, car il s’agit, selon lui, de gagner des marchés : « Si je n’ai d’autre solution que celle d’avaler ce pain pourri, je l’avalerai, mais n’attendez pas que je dise que ce pain est bon. » (6)

Programme consenti

Le 8 juin, à Washington, le FMI a approuvé la nouvelle Charte d’Intentions du gouvernement de Tabaré Vázquez. Un jour plus tard, la Banque Mondiale y apposait sa signature. Le programme économique du progressisme obtenait ainsi le consentement des patrons. Le « pays productif » et la « redistributions des richesses » devront attendre des temps meilleurs.

Le Ministre de l’Économie et des Finances, Danilo Astori, l’avait déjà annoncé : « Sans un accord avec le FMI il n’y a pas de changement (…) l’essentiel de l’investissement sera privé et viendra de l’étranger (…) c’est pour cela que la possibilité de donner du travail aux Uruguayens dépendra d’un accord avec le FMI. » (7) Et l’accord est bien arrivé mais sans la franchise attendue par certains fonctionnaires du gouvernement et des économistes proches du progressisme.

La Charte d’Intention (qui régira la période juin 2005-juin 2008) ne se prête pas à de doubles lectures. C’est du déjà vu. Parmi d’autres obligations, le chronogramme établit les priorités exigées par le FMI : stabilité macro-économique, priorité à l’investissement privé, gel des « dépenses » (lisez investissement social) et « modernisation » des entreprises publiques pour leur donner de la « compétitivité » dans le marché des services, ainsi qu’un « ajustement des tarifs publics » permettant d’assurer un excédent fiscal (8). Et, cerise sur le gâteau, « la réforme de la Banque Centrale afin d’augmenter son autonomie », ou ce qui revient au même, accepter la création d’une espèce de « territoire libéré » permettant aux banques privées d’agir sans aucun contrôle du gouvernement national.

Le gouvernement se soumet à l’obligation d’un « excédent fiscal primaire » de 3,5 % (2005), 3,7 % (2006) et 4 % (2007), ce qui implique la réduction du budget national pour payer les intérêts de la dette extérieure et honorer les « obligations que le pays a assumées ». Pour le dire plus clairement : continuer le transfert des revenus et des richesses vers les « créanciers » internationaux.

Quant à la dette extérieure, la saignée continuera de compromettre la souveraineté présente et future. A la fin 2004 la dette extérieure s’élevait à 13 335 millions de dollars, chiffre équivalent à près de 100 % du PIB. Le FMI, la Banque Mondiale et la BID détiennent 42 % de cette dette. Le calendrier des paiements (dette et intérêts) pompera 2 milliards de dollars pendant les deux premières années du gouvernement (20 fois plus que ce qui a été destiné aux plans d’urgence sociale) et, en 2005, seulement le paiement des intérêts absorbera 25 % des recettes de l’administration centrale de l’État. L’horizon du gouvernement est de maintenir la « croissance du PIB » comme moyen de réduire le poids de la dette (ce qui permettrait de passer en 5 ans de 100 % à 60 % dans le rapport dette-PIB). Mais il n’en sera rien : l’équipe économique elle-même annonce un repli dans la croissance du PIB pour 2006 (3,5 %) par rapport à 2005 (6,5 %) ; quant à la dette extérieure, le placement « réussi » de bons de la dette pour un montant de 500 millions de dollars et les « fonds frais » qui viendront du FMI et de la Banque Mondiale, augmentent l’endettement à moyen terme.

L’ajustement et l’austérité

Tel est le commun dénominateur de l’accord avec le FMI. Tous les ministres ont été d’accord pour dire que dans une « première phase » l’orientation économique sera « l’austérité » et la discipline fiscale extrême. Tant et si bien que le niveau de l’investissement public sera aussi misérable que celui des gouvernements de droite : 2,5 % du PIB. Cela aura des conséquences dans l’élaboration du Budget. « L’ajustement des coûts » impliquera moins de projets ou une croissance insuffisante des budgets de la santé et de l’éducation. En ce qui concerne le logement, nous en avons déjà eu un aperçu : le 28 mars, par décret, le gouvernement a établi un plafond de 1,1 milliard de dollars pour le Ministère du Logement, de la Gestion du Territoire et de l’Environnement dont le chef est Mariano Arana (Vertiente Artiguista), ancien maire de Montevideo. Cela signifie une réduction de 45 % des investissements, ce qui va aggraver la crise — actuellement il manque environs 80 000 logements — condamnant ainsi des milliers de familles à habiter dans des logements inachevés ou dans des bidonvilles (9).

Quant aux salaires, le gouvernement a ratifié ce qu’il avait avancé lors de la campagne électorale : il n’y aura pas de « salariazo », d’augmentation vraiment sensible. La récupération du pouvoir d’achat est repoussée, en réalité, à 2007 mais à condition que « la croissance du PIB et des investissements » soit « soutenue dans le temps ». Si tout va bien, il y aura distribution du gâteau. Pour l’heure, un amuse-gueule : le gouvernement a fixé une augmentation du SMIC à partir du 1er juillet de 2 050 à 2 500 peso (104 dollars). La centrale syndicale PIT-CNT espérait une augmentation pour le 1er mai et un SMIC « provisoirement » à 3 000 peso (10). D’autre part, le pourcentage des augmentations (point de départ pour les négociations au sein des « Consejos de Salarios » entre syndicats et chambres patronales) sera d’entre 2 et 4 % avec des ajustements semestriels. Si l’on considère que, au cours des seules trois dernières années, la perte salariale a dépassé 23 %, cette proposition est en dessous du minimum demandé par les syndicats. Les retraites sont, elles, indexées à l’évolution des prix à la consommation, elles subiront le même (mauvais) sort, bien qu’une augmentation de 6 % (à payer en deux fois) a été octroyée aux retraites « submergées ». Cette augmentation ne dépasse pas, dans la majorité des cas, 200 peso mensuellement (9 dollars).

Les fonctionnaires, qui ont perdu 18 % de leur pouvoir d’achat sous le gouvernement de Jorge Batlle, n’auront pas de meilleur sort : la « récupération » sera de 0,6 % et les augmentations successives seront sujettes à des conventions de « responsabilité dans la fonction » (euphémisme qui doit être lu comme « productivité »). En tout cas, la priorité sera pour les salaires « submergés » (moins de 6 000 pesos, soit 250 dollars) dans l’enseignement, la santé publique, la justice, la police et l’armée. Les protestations de la part de la COFE (Confédération des Organisations des Fonctionnaires de l’État) ne se sont pas fait attendre et le gouvernement a proposé un supplément : une partie fixe de 240 pesos (10,5 dollars). Lors d’un déjeuner organisé par l’Association de Dirigeants de Marketing (ADM), le Ministre Eduardo Bonomi (Tupamaros), a exposé clairement la philosophie du gouvernement : « Il faut résoudre les problèmes des gens et ensuite ceux des fonctionnaires ». Bien qu’il ne cesse pas de reconnaître, pour le au cas où, « qu’il n’y a pas de développement productif sans augmentation du salaire » (11).

En ce qui concerne le chômage, le gouvernement s’est fixé l’objectif d’un taux de 10 % en juin 2006 (actuellement, selon les chiffres officiels, il est de 12,3 %), soit une réduction d’un peu plus de 2 %. Sachant que 52 % de la population active subit les conditions de chômage ouvert, de sous-emploi ou de précarité (40 % des personnes ayant un travail ne sont pas déclarés à la Sécurité Sociale), l’objectif du gouvernement de créer entre 20 000 et 25 000 nouveaux postes de travail relève d’une mauvaise blague (12).

La dévalorisation de la force de travail continuera par le biais de la « contention » (confiscation) des revenus et par le maintien du chômage et du sous-emploi massif. La fameuse « redistributions des richesses » attendra une meilleure opportunité. Le salaire continuera d’être la variable d’ajustement pour payer la dette extérieure et maintenir la rentabilité des entreprises.

Quant à la « justice fiscale », elle est au congélateur. Pendant ce temps on prépare « l’impôt sur le revenu des personnes physiques », la TVA (23 %) continue de faire des ravages dans l’économie des travailleurs et l’impôt sur les salaires (IRP) équivaut à une expropriation supplémentaire de 180 millions de dollars par an. De fait, le gouvernement s’est engagé auprès du FMI à ramasser plus pour mieux payer le service de la dette externe et à ne pas modifier les caractéristiques de base de la contribution injuste : les impôts indirects continueront à être plus importants que les impôts directs pour que le système fiscal puisse contribuer à la concentration des revenus et de la richesse.

Urgence focalisée

Le « navire amiral » du gouvernement a largué ses amarres. Les séquelles des gouvernements néolibéraux successifs ont causé trop de victimes : des dizaines de milliers de personnes qui survivent dans des conditions dramatiques. C’est pour cela que la Plan National d’Attention à l’Urgence Sociale (PANES), est une « priorité absolue ».

Le dernier rapport de l’Institut National de Statistiques (INE) dessine de manière très crue la géographie de la pauvreté dans le pays (13). Près d’un million de pauvres (presque 30 % de la population) et 200 000 dans la catégorie des indigents. Mais ceux qui survivent dans la tranche de la « pauvreté dure ou chronique », c’est-à-dire irréversible ou indépendante des variations du cycle économique, atteignent les 300 000. Cette tranche des « exclus » ont un revenu 22 fois inférieur à celui de ceux qui sont considérés pauvres !. Comble des calamités : 57 % des enfants naissent dans des foyers dont les « besoins de base ne sont pas satisfaits ».

Sur ce fond, « le combat contre la pauvreté » est la bannière déployée aux quatre vents par le gouvernement. Le PANES a été créé pour atteindre, effectivement, près de 40 000 foyers en deux ans (200 000 personnes). Objectif : « inclure les exclus ». Le budget du PANES est de 134 millions de dollars par an (100 millions apportés par le gouvernement et 34 par la BID). Le montant investi par le gouvernement — 0,6 % du PIB — est un chiffre honteux si on le compare à celui qui est consacré au paiement des intérêts de la dette extérieure (presque 8 % du PIB). Il comprend un « revenu citoyen » (sorte de RMI) de 1 360 pesos (55 dollars) et diverses « prestations » de santé, d’éducation, d’hébergement pour les sans-abri ainsi que des contrats de quatre mois avec un salaire de 1 900 pesos (70 dollars). Mais s’il y a plus de 15 000 demandes pour des emplois de ce type, il faudra passer par un… tirage au sort. Tout cela à condition, bien entendu, que les « bénéficiaires » s’acquittent de quelques obligations comme celle de se rendre à un centre de santé, de garantir la scolarité des enfants et adolescents de la famille et de réaliser certains travaux communautaires.

Jusqu’à présent, 140 000 personnes se sont inscrites, mais seulement 25 000 d’entre elles ont reçu des visites afin de vérifier leur « réel état de pauvreté ». A peine 15 000 d’entre elles ont reçu la subvention, ce qui a provoqué des manifestations et de nombreux piquets dans les quartiers les plus pauvres. C’est dire que la promesse de réaliser rapidement le PANES, en rapport avec l’urgence de la situation, ne sera pas tenue. Non seulement parce que l’on ne dispose pas de l’infrastructure nécessaire ni du personnel expérimenté, mais parce que le travail « volontaire » promu depuis le Ministère, a donné lieu à une série de conflits sur l’information, l’organisation et le paiement des déplacements.

Peu nombreux sont ceux qui contredisent actuellement le caractère partial et d’assistance du PANES. Les discours de la Ministre du Développement Social (Marina Arismendi, Parti communiste), martelant sans cesse que l’on « est en train de construire des sujets autonomes », capables d’agir pleinement en tant que citoyens de plein droit, se heurtent à la réalité d’une politique gouvernementale qui non seulement ne s’attaque pas aux réalités d’exploitation et surexploitation qui sont les racines de la pauvreté (de l’injustice, pour être plus précis), mais qui transforme en conditions (« contreparties ») ce qui devrait être des droits démocratiques fondamentaux : le droit à la santé, à l’éducation, au logement, au travail. Jusqu’à présent, tout l’univers du Plan s’appuie sur les « conditions » : exigence pour la famille de scolariser les enfants et contrôle sanitaire de la famille. Il s’agit là pour l’instant des seules contre-prestations, le travail temporaire et les activités communautaires doivent s’y ajouter… on ne sait pas quand. Si la construction de « sujets autonomes » et de la « citoyenneté » ainsi que l’appel au potentiel émancipateur latent dans la « société civile », se réduisent à cela, l’on peut dire que le PANES est bien peu de chose.

La politique (bureaucratique) du Ministère du Développement Social correspond à une stratégie de contention et de focalisation de l’urgence sociale. Les investigations et enquêtes auxquelles sont soumis les « bénéficiaires » montrent qu’il n’y a aucun travail de conscientisation, de socialisation et de promotion de l’auto-organisation. La grande majorité des interrogés répond que c’est une aide qui tombe bien, qui sert à quelque chose. Cependant, les rues et les transport en commun continuent d’être les témoins du drame : des milliers de personnes (pour la plupart des jeunes sans emploi et des enfants) qui ont adopté l’aumône comme stratégie de survie.

Cette « urgence sociale » ne coûte rien à la bourgeoisie. Le gouvernement a opté pour la ligne du moindre conflit avec elle. Dans le cas contraire, au lieu d’un programme de focalisation, dirigé par définition vers un segment seulement des couches les plus paupérisées, il aurait ciblé sur le gaspillage des riches, bien plus important en volume et du point de vue de la justice sociale. Par exemple, il aurait pu faire une incursion du côté des gigantesques évasions fiscales des grandes entreprises, des exonérations d’impôts scandaleuses (14), du non-respect systématique du Code du travail par les patrons ou alors du côté des millions de dollars que les mafias de la contrebande blanchissent dans le réseau bancaire. Au lieu de contrôler les pauvres et de sanctionner les « bénéficiaires » du PANES qui ne s’acquittent pas des « contreparties », la société (et le gouvernement) auraient plutôt intérêt à contrôler les riches et leurs fortunes. Il n’y a pas eu de réquisitions des stocks de nourriture et de vêtements emmagasinés dans les grands supermarchés et par les grossistes, pas même un impôt sur le pourcentage des bénéfices des entreprises. Mais voulait-on que le slogan « celui qui en a plus paye plus » devienne une réalité ?

En marquant le terrain

Le progressisme agence et ordonne le programme. Il dispose en sa faveur d’une légitimité politique et sociale incontestable. Contrairement aux gouvernements précédents, il ne réprime pas les protestations et apparaît plus sensible aux demandes populaires. Il apparaît comme un gouvernement qui étend les droits démocratiques, assure la transparence de l’exercice de la politique et de l’emploi des fonds publics. Sous ce dernier aspect — et pour le moment — tant le gouvernement de Tabaré Vázquez que le Frente Amplio, sont aux antipodes du gouvernement Lula et du PT au Brésil.

Les initiatives prises par le gouvernement peuvent aller, d’une part, dans le sens de garantir le droit syndical, d’intégrer les occupations d’entreprises au sein du droit de grève, d’autoriser le libre fonctionnement des radios communautaires, d’éliminer les règlements répressifs dans l’enseignement, et d’autre part, dans un sens franchement réactionnaire (coquetteries envers la hiérarchie de l’Église Catholique, campagnes contre la dépénalisation de l’avortement et de la consommation de drogues « illégales », etc.).

Cette stature permet au gouvernement de jouer fort la carte de « l’héritage maudit » laissé par les gouvernements néolibéraux. L’inégalité, le chômage et la pauvreté, comme la corruption, le clientélisme et « l’inefficacité » de l’État « ne peuvent pas être dépassés en un jour ». Ils imposent une période de « transition post-néolibérale », de développement lent et progressif de « petits changements continuels ». Cela signifie qu’il veut refroidir, retarder, ou directement réduire l’intensité et le volume des demandes. À cet effet, il s’appuie sur deux piliers :

— d’une part, le crédit ouvert par un mouvement de masses qui considère le gouvernement progressiste, comme une avance de ses conquêtes ;

— d’autre part, le collaborationnisme des secteurs de la gauche et du mouvement syndical qui, en dépit de contradictions et de tensions ponctuelles, parlent de « notre gouvernement ».

Sa capacité de « marquer le terrain », lui a permis de suivre un chemin sinueux en ce qui concerne la question des déténus-disparus et de l’impunité du terrorisme d’État durant les années de la dictature militaire (1973-1985). Cependant ce point des droits humains, peut s’avérer être une erreur gouvernementale et ouvrir une crise politique. L’intention « de tourner la page » (un euphémisme pour dissimuler l’objectif de mettre « un point final ») se heurte à des obstacles, principalement du fait que l’impunité a acquis un rang institutionnel (Loi de Caducité des Intentions Punitives de l’État, approuvée par 52 % de l’électorat le 16 avril 1989). Cette loi d’impunité a permis aux militaires de jouir d’une amnistie et d’éviter des mises en accusation et des emprisonnements.

Le gouvernement a réaffirmé sa volonté de « mettre en pratique » les articles de cette loi que les gouvernements de la droite ont laissé en sommeil (par exemple, faire des investigations et juger quelques cas de disparitions). Tout le pari de Tabaré Vázquez consiste dans l’espoir que les militaires eux-mêmes fourniront les données pour retrouver les restes des disparus, en particulier ceux de la belle-fille du poète argentin, Juan Gelman. Mais au-delà d’une opération médiatique qui intoxique sur le « changement historique » à propos de la disposition des forces armées à transiter par le chemin de la « révision », ce qui est certain, c’est que les résultats n’apparaissent pas. Toutefois, le gouvernement n’abandonne pas l’idée de demander un « pardon institutionnel » pour clore ce « chapitre pénible de notre histoire ».

Les parents des détenus-disparus et les mouvements des droits humains insistent pour la recherche de la vérité et la justice. De nouvelles révélations (sur les enterrements clandestins et les vols de la mort) renforcent tant les dénonciations que les mobilisations, spécialement propulsées par l’Assemblée Mémoire et Justice. La perception qu’il est nécessaire de relancer une campagne pour l’annulation de la loi d’impunité, pour que les tortionnaires et les assassins aillent à la prison, se développe.

Hégémonie populaire ?

Les élections municipales du 8 mai ont étendu la primauté politique et électorale du Encuentro Progresista - Frente Amplio - Nueva Mayoría (EP-FA-NM) (15) Les partis bourgeois traditionnels, Colorado et Nacional, ont de nouveau été balayés dans les urnes et restent sur la défensive.

Le bilan pour le progressisme ne pouvait être plus favorable. A partir du 7 juillet et pour les cinq prochaines années, il gouvernera 8 des 19 départements, dont la capitale du pays, Montevideo, pour la quatrième fois consécutive. Plus de 70 % de la population se trouve sous son administration, de même que près de 78 % du PIB, ainsi que les régions qui concentrent la production industrielle, le commerce, l’agro-exportation, les services et le tourisme. Il a la majorité dans les deux chambres de représentants, dans les directoires des banques publiques, des entreprises publiques et dans les organismes constitutionnels de contrôle. Si cela n’était déjà suffisant, il aura aussi la majorité dans les conseils municipaux des départements où il a gagné les élections. Cette avalanche du vote utile « pour continuer de changer », a offert à Tabaré Vázquez un « énorme soutien » qui renforce sa légitimité au-delà de toute affiliation politico-partisane. Selon tous les instituts de sondages, le président jouit d’une popularité qui dépasse les 70 %.

Cependant, cette nouvelle carte politique où la couleur progressiste est prédominante, implique-t-elle la consolidation d’un nouveau bloc hégémonique ? Plusieurs secteurs (dirigeants du Frente Amplio, politologues et journalistes) alimentent l’idée que les résultats électoraux reflètent la « construction de l’hégémonie populaire » que le Frente Amplio a accumulée depuis trois décennies. Le problème est que la plupart d’entre eux ne parviennent pas à établir le lien qui existe entre la régression idéologique, politique et programmatique de la couche dirigeante du progressisme, d’une part, et la subordination de cette « hégémonie populaire » aux conditions de domination économique et l’exploitation sociale qui maintiennent les classes possédantes.

La perspective stratégique du progressisme se fonde sur trois piliers :

L’application d’une large « concertation sociale » qui garantisse la « gouvernabilité » ;

La priorité des plans pour « combattre la pauvreté » comme moyen de contenir et de désactiver des radicalisations sociales ;

La « viabilisation de la politique macro-économique » imposée par les institutions financières internationales.

En réalité, il s’agit d’une continuité alignée sur la matrice du programme néolibéral. Il est donc possible d’affirmer que les forces intéressées dans le maintien et la reproduction de l’ordre capitaliste ont obtenu une victoire de poids en réussissant à étendre leur hégémonie au-delà de leurs bases traditionnelles, en obtenant que des organisations et des courants politiques de gauche, associés historiquement à la lutte anticapitaliste et anti-impérialiste, s’agenouillent devant les programmes du « libre commerce » et s’adaptent complètement à la « démocratie électorale ».

Le permis de gouverner ne signifie que cela. Les réformes et les transformations radicales dans le domaine de la politique et de l’économie sont interdites. C’est pour cela que l’importance « d’être gouvernement » et d’avoir chassé la droite de la direction politique de l’État, rencontre sa contre-tendance : ce gouvernement, qui est le fruit d’une longue trajectoire de luttes populaires et d’un mouvement anti-néolibéral de masse, finit par appliquer une politique économique conservatrice qui fragmente sa propre base sociale. Cela génère une crise de « paradigmes » de gauche, un recul de la conscience de classe, des frustrations et des écoeurement sur le destin de « l’autre Uruguay possible ».

Ceux qui croient — et proclament — que les changements politico-électoraux suggèrent une « défaite historique » du néolibéralisme tombent dans une espèce d’auto-illusion. Loin d’avoir été vaincue, l’hégémonie néolibérale continue d’imprégner politiques, programmes et stratégies des forces (et de gouvernements) qui, dans la perception populaire, se situent dans le champ de la gauche, le centre-gauche et le progressisme. A titre d’exemple, les gouvernements voisins de Lula, Lagos et Kirchner. Les alliances, les pactes programmatiques et la subordination à la « gouvernabilité démocratique » s’expliquent par les mutations politiques, idéologiques, sociales et culturelles qui ont traversé la gauche au cours des dernières années. Cela devrait être pris en compte lorsque l’on parle, très à la légère, de la construction d’une « hégémonie populaire » alors que des notions si essentielles que l’accumulation du capital, l’exploitation, l’oppression, la nature de classe de l’État ou la domination impérialiste, apparaissent diluées dans le cliché de « pays productif ».

Construire les alternatives

Cette légitimité du progressisme implique-t-elle que le mouvement ouvrier et populaire ait délégué ses revendications au gouvernement ? La réalité démontre que, d’une manière inégale et fragmentée, les mouvements sociaux continuent leurs demandes et leurs mobilisations. Même si l’on constate un des moments de reflux le plus important dans les luttes sociales. Cependant, que ce soit pour exercer une pression afin de provoquer des changements dans les politiques du gouvernement, que ce soit pour faire face à l’omnipotence des patrons, qui continue de générer des conflits, ou que ce soit pour élargir et fortifier l’organisation populaire, la résistance maintient un fil de continuité.

Les mobilisations de la COFE (fonctionnaires), la reprise de la lutte pour le respect du Plébiscite sur l’eau, les marches contre les usines de cellulose, les occupations de fabriques du cuir, de frigorifiques et vinicoles, le retour des manifestations bruyantes contre les militaires et les fonctionnaires de la dictature, les réclamations des coopératives de logement, les manifestations dans les quartiers, les protestations de petits producteurs endettés, etc., s’ajoutent à une croissance du taux de syndicalisation urbaine et rurale, la plus importante des dernières années (16). A même eu lieu un premier arrêt général de travail de trois heures, bien qu’il ait été dit clairement que « ce n’était pas contre le gouvernement ».

Cela arrive dans un moment d’intérêt croissant pour la politique, doublé de l’espoir de « continuer de changer » que le propre discours officiel met en avant. Ce sont ces « contradictions » qui composent un processus dont la fin est ouverte, un processus conflictuel, de lutte de classes. Un processus où le mot décisif est celui de la résistance sociale, des mouvements populaires, de la gauche classiste et combative. Un processus où ont lieu aussi des manifestations de critique et de protestation qui apparaissent dans quelques Comités de base du FA, non seulement contre la politique économique du gouvernement, pour l’Eau et contre les fabriques de cellulose, mais aussi contre le Traité avec les États-Unis.

La brèche peut devenir plus profonde, de manière lente mais soutenue, dans la mesure où il y aura un mouvement populaire qui réclame des « solutions ». Ce serait illusoire de croire qu’un gouvernement comme celui de Tabaré Vázquez (héritier de la crise socio-économique et de la perte de crédibilité des partis bourgeois) puisse maintenir, de manière prolongée et sans tensions, la « gouvernabilité démocratique ». Mais les politiques économiques néolibérales du progressisme peuvent aggraver la fracture sociale, ce qui affaiblirait les capacités de réponse de la part des salariés, des chômeurs, ces couches paupérisées.

Donner forme à une politique alternative au programme du progressisme constitue une urgence sociale et politique plus grande encore que celle d’une résistance cantonnée dans les secteurs réduits des mouvements sociaux. Car il s’agit de construire une large convergence sociale qui puisse combattre la politique économique du gouvernement et du FMI. En effet, si cette alternative sociale et économique ne voit pas le jour, les dynamiques politiques centrifuges augmenteront en s’appuyant sur les déchirures du tissu social. L’espérance frustrée pourrait alors laisser le terrain libre au retour des élites dominantes et leurs serviteurs.

Telle est la question essentielle — stratégique — qui se pose à une gauche radicale et anticapitaliste qui, au-delà de sa tactique « d’accumulation de forces » et de son horizon de « regroupement », a été incapable de construire une politique alternative et unitaire, tant pour éviter la dispersion que pour promouvoir l’action et la mobilisation populaire. Tel est le déficit majeur. La gauche radicale se trouve sur la défensive et atomisée en une dizaine de groupes dont le volume de militants et l’implantation sont très variés. De toute façon, quelques espaces de coordination politique (17) commencent à se développer dans les syndicats, dans les quartiers, dans la lutte contre l’impunité et, surtout, dans le mouvement pour la défense de l’eau. C’est-à-dire, dans le champ des résistances sociales et des demandes populaires les plus urgentes.

Montevideo, 22 août 2005

1. « Tabaré Vázquez, plus proche de Lula que de Kirchner », dit la « Une » du journal argentin Ámbito Financiero du 6 mai 2005.

2. Interview dans l’hebdomadaire Búsqueda du 5 mai 2005.

3. Éditorial d’El Observador Económico du 7 mai 2005.

4. Le Traité entre l’Uruguay et les États Unis a, en réalité, plus d’importance politique qu’économique, dans la mesure où il met en cause les rapports avec les autres membres du MERCOSUR et, s’il est ratifié, il validerait le blocus contre Cuba. Le Traité a été signé par le gouvernement de Jorge Batlle le 25 octobre 2004 et il a été soumis au Parlement le 26 février 2005, quelques heures avant l’entrée en scène du gouvernement progressiste.

5. Le Movimiento 26 de Marzo est l’opposition la plus visible à la politique économique du gouvernement à l’intérieur du Frente Amplio. Il a subi récemment une fracture importante : sa principale personnalité publique, l’ex-député Raúl Sendic (fils), qui est aussi le vice-président d’ANCAP, a abandonné le 26 de Marzo car il considère sectaire la position critique vis-à-vis du gouvernement. Avec d’autres militants, dirigeants ou conseillers municipaux, il constitue un nouveau groupe politique.

6. El País du 27 mai 2005.

7. Déclarations à El Observador Económico du 25 février 2005.

8. Des tarifs ont augmenté avant même l’accord avec le FMI : l’eau de 5 % ; l’électricité de 9,3 % ; les combustibles de 6,7 %.

9. « Asentamientos » : ensemble de logements construits et financés par leurs occupants et qui se trouvent sur des terrains étatiques ou privés, sans autorisation des propriétaires des dits terrains. Cela entraîne l’entassement, l’absence du tout-à-l’égout et, souvent, ils se situent sur des terrains inondables. L’électricité est obtenue par la voie de « l’accrochage », c’est-à-dire, des installations illégales. Environ 200 000 personnes vivent dans ces « asentamientos » ; la plupart sont des chômeurs, des travailleurs « informels » et des jeunes couples qui n’arrivent pas à payer un loyer.

10. Le dernier Congrès de PIT-CNT (2003) exigeait un salaire minimum de 5 500 pesos (environ 250 dollars de cette époque-là) mais la direction syndicale a rabaissé successivement la revendication.

11. El País du 27 mai 2005.

12. Rapport sur la Conjoncture, PIT-CNT, “Institut Cuesta Daurte”, juin 2005.

13. Estimations de la pauvreté par la méthode des revenus, année 2004, publié par l’INE, avril 2005.

14. Une étude de la Banque de la Prévision Sociale (BPS) signale que pendant l’année dernière les exonérations ou réductions de charges patronales ont atteint 136 millions de dollars. Ces exonérations, qui ont été la règle dans les dernières années, n’ont pas stimulé la création d’emplois comme le prétendaient les gouvernements néolibéraux. Au contraire, le chômage a augmenté. Rapport du BPS : « Exoneraciones de aportes patronales del BPS : algunos de sus efectos en los programas de previsión social ».

15. Avec 48 % des suffrages, la coalition de centre gauche a réaffirmé sa majorité dans tout le pays. La droite a été reléguée aux 11 départements les moins peuplés et dont l’incidence politique et économique est moindre : le Parti Nacional (29,7 %) a obtenu 10 départements et le Parti Colorado (16,8 %) seulement un département.

16. L’augmentation de la syndicalisation se situe autour de 30 000 nouveaux affiliés, y compris un syndicat des policiers qui commence à se constituer. La PIT-CNT compte autour de 130 000 membres, soit 10 % de la force du travail.

17. C’est le cas de la Force révolutionnaire militante, qui vient de réunir plus de cent militants de la gauche radicale et des militants sociaux, dans l’objectif de constituer un espace de coordination politique sur la base d’une plate-forme commune.

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