Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Document

N° 511-512 novembre-décembre 2005 *

URUGUAY

Lettre de Jorge Zabalza à Eleuterio Fernández Huidobro

Cf. aussi : [Uruguay]

Jorge Zabalza

Jorge Zabalza, dirigeant historique des Tupamaros, emprisonné et “otage” de la dictature militaire. Au milieu des années 1990, il a abandonné le MLN Tupamaros avec d’autres militants. Il a constitué le « Collectif Tupamaros » et ensuite le MPP fundacional. Entre 1997 et 2002 il a fait partie de la Corriente de Izquierda (Courant de gauche) et pendant une législature, il a été élu municipal (edil) à Montevideo. Actuellement, il milite dans des organisations populaires de son quartier, Santa Catalina, et il participe à la Fuerza Militante Revolucionaria, coordination de différents groupes et militants de la gauche anticapitaliste.

A quoi bon avoir survécu, Ñato? (Ñato : surnom de EFH)

Le Che disait que dans une révolution, si celle-ci est vraie, l’on triomphe ou l’on meurt. Et qu'est-ce qu’elle était vrai la révolution tupamara ! On y donnait sa vie entière ! Mais nous n’avons pas triomphé et nous ne sommes pas morts non plus ; nous aurions pu n’être qu’un cher souvenir mais, par contre, puisque nous continuons de vivre, nous courons tous les jours le risque de faire une grosse bêtise.

Il y a de vieux tupas (diminutif de tupamaros), dont vous, qui ne font plus de politique tupamara, c’est-à-dire, en ayant un horizon insurrectionnel, comme celui que le soleil des années 1960 avait illuminé, et que les lunes printanières de la sortie de la dictature ont illuminé aussi.

Clandestine ou légale, avec les armes ou sans elles, dans les années 1970 ou 1990, ensemble, nous avons fait de la politique pour de vrai : une politique qui nous transformerait en des femmes et des hommes ayant des valeurs et des idées révolutionnaires, pour que la société actuelle en devienne une autre, sans classes et sans État.

Après, en ayant perdu cet horizon révolutionnaire, vous êtes devenus des « opérateurs politiques ». Votre politique n’a pas de perspective de transformation, vous faites une politique pour prospérer dans le système. Vous acceptez, comme étant quelque chose d’inévitable « Il faut faire avec, mon gars! » la domination de classe et l’exploitation capitaliste. Vous acceptez sans vergogne la dépendance de l’empire dans le domaine économique et militaire. Hier soir, vous avez voté l’opération Unitas et le renforcement du contingent uruguayen en Haïti ! Voterez-vous aussi le Traité Bilatéral d’Investissements (avec les USA) ?

Pourquoi donc avons-nous survécu ? Pour faire de la politique virtuelle à la télévision ? Une politique médiatisée qui n’effleure même pas la structure du pouvoir économique. C’est la politique qui consiste à dire une chose et son contraire : Un jour l’on peut dire qu’on est sûr à 99,99 % que María Claudia (2) est dans le Bataillon N° 14, et quelques jours plus tard on dira que les rapports auxquels on a cru ne sont pas les définitifs et on se retourne, en colère, contre les rapporteurs. Des rapporteurs qu’on aurait dû soupçonner, en amont, de mensonges.

Ils mentaient lorsqu’ils niaient l’existence de prisonniers politiques disparus en Uruguay. Ils ont menti à propos de l’assassinat du Chilien Berríos. Les assassins de Morroni et de Facal mentent et sont toujours impunis. Ils ont menti dans la Commission pour la Paix et, dans la mesure où ils trouvent des naïfs prêts à les croire, pourquoi ne mentiraient-ils pas ?

Politique virtuelle et médiatique où des vieux révolutionnaires tupamaros apparaissent comme une garantie des vieilles institutions du système, sans percevoir que cette démocratie, qui est incapable non plus d’éliminer, mais même de réduire la brèche de l’inégalité et de l’injustice sociale, s’épuise seule, car elle est tout simplement inopérante.

Et vous, vous êtes les garants de tout cela, d’une démocratie boiteuse, où le peuple, les salariés, n’ont pas leur place ; d’une démocratie qui n’est qu’un instrument pour approfondir la dépendance des organismes financiers internationaux.

Le FMI et les créanciers définissent la politique économique, le budget et, en définitive, le projet de pays que met en place le gouvernement progressiste. Ce même modèle que tout un peuple a rejeté le 31 octobre 2004 (3). Vous êtes en train d’ignorer la volonté populaire, et non seulement à propos de l’eau (4). Mais à quelle classe appartient cette démocratie ?

Souveraineté nationale ? Uruguay productif ? Pourquoi n’avez-vous pas eu suffisamment de volonté pour promouvoir le projet d’indépendance économique et politique ? Au moins quelque chose qui ressemble au Venezuela. Arrêtez donc de faire des promesses que vous ne tiendrez pas, dans le pire style de l’Uruguay batlliste (5) du XXe siècle. Vous êtes en train de faire exactement ce que faisaient ces politiciens bourgeois-là, ceux-là même qui ont éveillé l’indignation de Raúl Sendic et de tous les tupamaros de la première heure. En matière de droits humains, les choses deviennent plus claires et l’on voit ton sceau dans la manœuvre. Le Pepe (Mujica) embrasse le flic qui l’a flingué, et c’est grave, mais c’est encore plus grave ce que toi et Rosadilla faites, en ouvrant les bras à tout ce qui porte un uniforme : vous embrassez ainsi, sans doute, certains des assassins de nos camarades.

Au lieu d’avancer dans le sens de la justice, on marche vers la consolidation de l’impunité. On vote des promotions, comme celle de Dalmao, que l’on n’acceptait pas auparavant, lorsqu’on était l’opposition parlementaire. L’on maintient à la tête de la police des gens comme Rolán et Navas. L’on accepte que Moller, un fiscal pro-impunité, freine, impunément, les investigations en cours. Il faut le destituer. Il faut aussi destituer Bonelli, du commandement de l’aviation, qui a avoué sa culpabilité, en tant que copilote, dans le premier vol d’Orletti (emmenant clandestinement des prisonniers depuis l’Argentine) et suspecté d’avoir participé à d’autres vols de la mort.

Il faut annuler la Ley de Caducidad (d’impunité) afin que les enquêtes soient faites de manière indépendante, sous contrôle des organisations qui luttent pour les droits humains, ou alors, par la voie des faits, on sera en train de donner le consentement à la naissance d’un nouveau mensonge, qui « est sous-jacent ou qui survole » ce jeu de dupes que les gens peuvent suivre à la télé.

Si l’on continue d’enquêter dans le cadre de la loi d’impunité et à partir des mensonges des criminels, ce serait plus qu’un miracle que de découvrir la vérité. Croire que les coupables vont contribuer à la recherche de la vérité ne peut être que le fruit d’une immense naïveté, ou alors d’une méchanceté impardonnable. Il ne peut pas être question de pardonner, Ñato. Il faudrait être trop téméraire pour s’abroger le droit de pardonner les disparitions forcées, les viols, les tortures. Qui oserait le faire ?

Il n’est pas non plus question de se défaire de toute responsabilité et de faire tomber sur le dos, mince et fatigué, des familles des disparus tout le poids de la lutte pour la vérité et la justice. Il faudrait être très culotté pour refiler cette tâche aux familles. Il faut être culotté et avoir le cœur gagné par l’impunité. Il faut être culotté et avoir la volonté brisée par la peur. Ce serait l’issue la plus pragmatique et la plus facile pour que rien ne bouge.

Il est, tout simplement, question de justice. Rien d’autre que de justice. Chaque jour, mensonge après mensonge, la nécessité de châtier les crimes de la dictature devient plus grande. Le Pouvoir Judiciaire, invalide, castré et jaune, administre l’impunité des militaires au lieu de faire justice. Mais tu sais bien, Ñato, que les peuples opprimés n’oublient ni ne pardonnent. Tu sais que l’Histoire nous apprend que, tôt ou tard, il y aura justice pour tous, d’une manière ou d’une autre. Car il n’y a pas de point final dans une société de classes et la page que l’on veut fermer, se rouvrira, sans cesse.

En consentant à l’impunité, dans quelle philosophie politique éduquez-vous la jeunesse ? Lui apprenez-vous que le mensonge est un ingrédient naturel de la vie politique et sociale ? Lui apprenez-vous une justice à deux vitesses, l’une pour la garde prétorienne et l’autre pour les plébéiens ? Le fait de léguer à nos enfants et à nos petits-enfants un Uruguay qui serait un sanctuaire des criminels, c’est leur léguer la responsabilité de mener le combat que tu ne mènes pas, et c’est aussi une énorme lâcheté qui renie l’histoire héroïque de nos camarades, femmes et hommes. C’est pire que la malédiction de la Malinche [Indienne mariée à Cortés, lors de la conquête du Mexique].

Par ailleurs, tu sais bien que l’objectif évident de l’impunité est celui de maintenir la capacité dissuasive du bras armé. En consentant à cela, des vieux guérilleros sont en train de contribuer à créer cette subjectivité faite de craintes, qui ouvre les portes à la tutelle, aux abus de la part des militaires et à la dictature.

Il ne faut pas oublier que, aussi bien hier qu’aujourd’hui, la doctrine de guerre des forces armées n’est pas la défense du territoire national, sous les ordres du président de la République. Leur vrai Commandant en chef est le Pentagone et il s’en sert dans sa stratégie de domination mondiale, en les envoyant au Congo ou en Haïti afin de libérer les marins, dont il a besoin en Afghanistan ou en Irak.

Ne nous y trompons pas. Ne refaisons pas le film de Salvador Allende demandant de l’aide à Pinochet pour contrer le coup d’État. Les forces armées, ici et où que ce soit, continuent d’être la colonne vertébrale du pouvoir économique et politique du capital et de l’impérialisme. Elles sont aussi étrangères au peuple salarié qu’elles l’étaient dans les années 1970, quand elles séquestraient des enfants et faisaient disparaître des gens. Tu as brisé la fraternité d’antan, Ñato ! Dans ces années-là tu n’étais pas aussi pragmatique que tu l’es maintenant. Et dire qu’à l’époque, tu savais ce que c’est que les conceptions et la stratégie révolutionnaires ; dire que toi et les autres « vieux » nous aviez convoqués pour retourner l’omelette, mais pas pour cette politique de misère dont tu es le protagoniste. Te souviens-tu ; c’est bien toi qui as écrit les documents historiques du MLN ? Te souviens-tu qu’ils nous enflammaient le cœur et qu’ils nous poussaient à accomplir des prouesses ? Te souviens-tu du Plan Cacao ? Et du Plan Satan ? Oh, que nous étions disposés à donner notre vie afin de préserver la tienne et celle des « vieux » !

Vous rendez-vous compte de la quantité de camarades qui ont rejoint la lutte armée, qui ont offert leurs vies ? Avez-vous oublié Carlitos Rodríguez Ducós ? Ou le Percheron Clavijo, Hugo Candán, le Caudillo Lerena ou encore ceux qui sont tombés à Pando ? Croyez-vous qu’ils se sont battus pour que le peuple uruguayen reçoive les miettes qui restent après avoir payé la dette extérieure ?

Vous pourrez convaincre les téléspectateurs de la politique que cet Uruguay progressiste a encore quelque chose à voir avec la « patrie pour tous ou pour personne » des Tupamaros. Mais nous, vous ne nous en convaincrez pas. Vieux témoins des années tupamaros, qui n’avons pas perdu de vue l’horizon de l’insurrection, nous continuons à sentir cette responsabilité de poursuivre la lutte pour un pouvoir révolutionnaire du peuple, pour une production gérée par les producteurs librement associés et pour un pays indépendant de toute dépendance. Un jour, j’en suis sûr, camarades, il y « aura une patrie pour tous ou pour personne ».

Tambero (6)

8 octobre 2005

2. María Claudia García, belle-fille du poète Argentin Juan Gelman, transférée de façon illégale à Montevideo par des militaires uruguayens. Disparue en Uruguay. Voir http://www.juangelman.org/#fr

3. Date des élections, remportées par le Encuentro Progresista – Frente Amplio – Nueva Mayoría.

4. Lors des élections nationales, plus de 60 % des Uruguayens se sont prononcés aussi pour une réforme constitutionnelle qui considère le droit à l’eau comme un droit fondamental et dont la gestion doit être exclusivement publique et participative.

5. Du nom de José Batlle y Ordóñez, président au début du XXe siècle, Luis Batlle Berres et, plus récemment, Jorge Batlle, 2000-2005

6. Surnom de Jorge Zabalza (mot d’origine quechua, désignant en Uruguay celui qui s’occupe de la traite des vaches).

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