Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 424 mai 1998

Mouvement antiautoritaire et luttes du Tiers-Monde

Rudi Dutschke

Rudi Dutschke (1940-1979) fut le principal porte-parole de la Ligue étudiante socialiste allemande (SDS — une organisation qui a rompu avec la social-démocratie en 1960, à la suite de l’abandon par le SPD de la lutte de classes). Victime d’un attentat en avril 1968, à la suite d’une campagne haineuse contre lui diligentée par la presse de Springer (Bild Zeitung…), il se retira en Grande Bretagne, d’où il fut expulsé, puis au Danemark.

Nous présentons ci-dessous de brefs extraits de son principal écrit de 1968, Les contradictions du capitalisme tardif, les étudiants antiautoritaires et leur rapport au Tiers-Monde, paru dans l’ouvrage collectif de Uwe Bergmann, Rudi Dutschke, Wolfgang Lefevre, Bernd Rabehl, Rebellion der Studenten oder Die neue Opposition (Rébellion des étudiants, ou la nouvelle opposition), éd. Rowohlt, Hambourg 1968.

Cet article a été publié dans Inprecor n° 424 de mai 1998

Toute opposition radicale au système existant, qui veut nous empêcher par tous les moyens d’instaurer des rapports permettant aux hommes d’avoir une vie créative, sans guerre, sans faim et sans travail répressif, doit être nécessairement globale. La globalisation des forces révolutionnaires est la tâche principale de toute la période historique où nous vivons en oeuvrant pour l’émancipation de l’homme. Les sous-privilégiés du monde entier constituent la base de masse réelle et historique des mouvements de libération: seuls, ils peuvent garantir le caractère subversif de la révolution internationale.

Le Tiers monde en tant que l’ensemble des peuples qui souffrent sous le terrorisme du mécanisme du marché mondial déterminé par les Giant Corporations, des peuples dont le développement est bloqué par l’impérialisme a commencé cette lutte dans les années quarante, sous l’impulsion et après l’expérience de la première “révolution prolétarienne trahie” (Trotsky) en Union Soviétique. Différence décisive : le caractère de masse et la durée du processus révolutionnaire, conçu comme permanent y compris théoriquement.

Une nouvelle étape a commencé dans les années soixante par les bouleversements révolutionnaires en Algérie et à Cuba et la lutte ininterrompue du FLN du Viêt-nam du Sud contre la dictature de Diem. C’est cette lutte qui a acquis une portée historique pour le mouvement oppositionnel dans le monde entier. L’agression des États Unis n’était pas prévisible. A un moment donné elle s’est produite ouvertement et brutalement Mais dès que les multiples mécanismes d’“influence” se sont avérés insuffisants pour empêcher la victoire des forces révolutionnaires de libération au Viet nam du Sud, elle s’est produite ouvertement et brutalement. La ”déveine historique” de l’oligarchie américaine de pouvoir, plus précisément de l’impérialisme des États-Unis, réside justement dans le fait de l’obliger à démanteler sa seule base de “légitimation”, l’idéologie anticommuniste. Pour être en condition d’écraser, sous le drapeau de l’anticommunisme, les mouvements sociaux révolutionnaires de libération, elle a été obligée de dévoiler l’idéologie communiste elle même. Cette contradiction apparente disparaît si on comprend que l’acceptation par l’impérialisme de l’idéologie soviétique de coexistence pacifique avait pour but de préserver une “zone calme” du système, du moins en Europe centrale et occidentale, de “protéger ses arrières” et d’être ainsi en état de détruire rapidement et effectivement les mouvements révolutionnaires du Tiers-Monde. Le “tort” historique de l’Union Soviétique réside dans son incapacité totale de comprendre à fond cette stratégie de l’impérialisme et de lui riposter par des moyens subversif révolutionnaires.

L’agression de l’impérialisme des États Unis au Viêt-nam, se développant chaque mois et chaque année davantage, apparaissait dans les pays capitalistes développés comme une « présence abstraite du Tiers-Monde dans les métropoles » (O. Negt), comme une force productive intellectuelle dans le processus de prise de conscience des antinomies du monde d’aujourd’hui. (...)

La signification historique mondiale de la lutte du peuple vietnamien, la signification exemplaire de cet affrontement pour les luttes futures contre l’impérialisme ont été très tôt au centre de nos discussions. Mais le fait que cet aspect décisif ait pu pénétrer si rapidement dans la conscience des étudiants, nous semble avoir son explication matérialiste dans les rapports de production spécifiques des producteurs étudiants. En tant qu’étudiants, nous occupons une place intermédiaire dans le cadre de la reproduction sociale globale — bien que sous des conditions différentes selon les facultés. D’un côté, nous sommes une fraction du peuple intellectuellement et culturellement privilégiée ; de l’autre, ce privilège ne comporte actuellement, en dernière analyse, que frustration. Frustration, puisque l’étudiant en formation, notamment celui qui s’engage politiquement, fait chaque jour, de manière critique et parfois même matériellement, l’expérience de l’idiotie des cliques de politiciens qui représentent des autorités irrationnelles. De surcroît, ces étudiants antiautoritaires, qui n’ont pas encore dans la société une place matériellement assurée, restent relativement éloignés des intérêts et des positions de pouvoir.

Une telle attitude des étudiants, temporairement subversive, détermine une identification dialectique de leurs propres intérêts immédiats et des intérêts historiques des producteurs en général. Les besoins vitaux de paix, justice et émancipation peuvent donc se matérialiser dans cette couche sociologique plus tôt qu’ailleurs. Mais elles n’ont acquis toute leur virulence que lorsque les étudiants se sont politisés par une lutte antiautoritaire contre la bureaucratie sectorielle dans leur propre milieu institutionnel (l’université), et se sont battus d’une manière plus résolue, dans un affrontement politique, pour leurs propres intérêts et leurs propres besoins.

Il ne faut pas oublier le rapport immédiat entre le producteur étudiant et son milieu de formation Sa condition d’apprenti à l’université est déterminée par la dictature des examens, qui augmentent sous une forme inflationniste, et par la dictature des mandarins. Les professeurs sont, à leur tour, des serviteurs de l’État. C’est justement l’étatisation actuelle de la société toute entière qui explique la lutte antiétatique et anti-institutionelle de l’opposition radicale extraparlementaire.

C’est pourquoi, le Viêt-nam a perdu beaucoup de son caractère apparemment abstrait. La médiation productive entre les intérêts immédiats des étudiants antiautoritaires et ceux de leur émancipation historique ne peut se produire que par l’affrontement, par la lutte politique. La politique de restrictions adoptée par la bureaucratie universitaire, les interventions brutales de l’armée de guerre civile lors de démonstrations à Berlin Ouest, l’émergence prolongée, permanente, des contradictions sociales, les formes d’action qui “violent” systématiquement les règles du jeu de la société bourgeoise, et le processus d’apprentissage stimulé par de telles actions ont créé l’esprit antiautoritaire, une attitude poussant dans cette direction y compris la révolution, l’éducation et ‘auto éducation des hommes. Ainsi, ce sont les dominants eux mêmes qui nous ont inculqué des attitudes antiautoritaires. Toutefois, notre opposition ne vise pas quelques petites ‘‘carences” du système; c’est une opposition totale, qui rejette dans son ensemble le mode d’existence de l’État autoritaire qui a dominé jusqu’ici.

Le “terrorisme anonyme” de la machine de pouvoir socio étatique est omniprésent dans toutes les institutions, mais il ne possède « aucune force réelle autre que celle de la machine gouvernementale » (Marx). La nouveauté de notre condition réside dans le fait que nous n’acceptons plus cet ordre comme une nécessité indiscutable et indiscutée, que l’État perd de plus en plus tout semblant d’impartialité et apparaît de plus en plus comme « une machine exécrable de domination de classe » (Marx). (…)

Le mouvement d’opposition tiède est mort : bien que souvent sous des formes encore tout à fait désorganisées, la résistance a commencé, à Francfort et à Brème, à Berlin et à Hambourg, nous, le camp antiautoritaire, nous contrôlons déjà les chaînons décisifs pour la prise de conscience des hommes, les manifestations de clarification en dehors des universités, les assemblées générales des étudiants dans les grandes universités, les assemblées des lycéens. L’énorme quantité de journaux étudiants et lycéens représente un moyen de mobilisation et de clarification pour le mouvement dans son ensemble. Partout, se forment des “avant gardes auto-proclamées”, qui, tout à fait autonomes et non organisées, c’est à dire non manipulées par aucune centrale, ont commencé la lutte, qu’elles estiment nécessaire, contre la manipulation et la répression des capacités créatives de l’homme. Ici réside une des forces de ce mouvement antiautoritaire ; elle réside dans le fait que l’activité critico pratique des antiautoritaires est l’expression réelle des besoins et des intérêts des individus. Ce fait empêche le monopole des intérêts historiques des hommes exercé par un parti “représentatif” des masses. Déjà nous contrôlons même les rues des grandes villes, nous sommes à l’aise dans “la jungle des villes” (Brecht) ; mais la diffusion à l’échelle des masses de l’idée de libération social révolutionnaire fait encore défaut.

Dans les entreprises industrielles se constituent déjà les premiers groupes de base autonomes, qui — coordonnés d’une façon souple avec d’autres groupes selon le principe de l’aide réciproque — transfèrent dans les entreprises les méthodes antiautoritaires apprises dans les rues et dans les manifestations de clarification et s’efforcent de combattre les contraintes autoritaires de la hiérarchie de l’entreprise. La bureaucratie socio étatique est en plein désarroi partout : .à ses yeux, les conflits au sein de la société sont l’oeuvre de quelques meneurs ou ne reflètent que des conflits de générations temporaires. Elle doit personnaliser les problèmes, puisque, selon elle, l’histoire n’est que l’oeuvre de “grands personnages” et les masses ne sont que des matériaux pour les “élites”.

La gauche risque à son tour de présenter le ‘‘prolétariat” ou les “masses” sous une forme absolue, presque métaphysique, de ne pas saisir la dialectique concrète et difficile de la prise de conscience des masses, de ne pas comprendre la séparation temporaire des groupes conscients, radicaux et minoritaires, et des larges masses. Il existe pour nous un autre danger, celui de nourrir un sentiment de supériorité intellectualiste en dernière analyse, une crainte de la capacité créative des masses devenues conscientes. A ces fausses alternatives s’oppose la pratique du travail d’émancipation historiquement concret.

Les vieux concepts du socialisme doivent être dépassés de manière critique ; ils ne doivent pas être annulés ou maintenus d’une manière artificielle. Un nouveau projet ne peut pas encore exister, il ne peut qu’être élaboré dans la lutte pratique, par une médiation constante de réflexion et d’action, de pratique et de théorie. La science révolutionnaire n’est aujourd’hui possible qu’au sein du mouvement antiautoritaire, en tant que force productive de la libération de l’homme des forces non comprises et non contrôlées de la société et de la nature.

Aujourd’hui, nous sommes tenus à être ensemble non par une théorie de l’histoire abstraite, mais par la nausée existentielle face à une société qui bavarde sur la liberté alors qu’elle réprime subtilement et brutalement les intérêts et les besoins immédiats des individus et des peuples luttant pour leur émancipation socio-économique. (…)

Il ne faut pas se faire d’illusions. Il ne sera pas facile de briser le réseau mondial de la répression organisée, le continuum de la domination. « L’homme nouveau du XXIe siècle » (Guevara, Fanon), qui représente la prémisse de la “société nouvelle’’, sera le résultat d’une lutte longue et douloureuses ; il reflètera les hauts et les bas du mouvement ; des élans temporaires seront compensés par des “défaites’’ inévitables. Notre phase de transition, de révolution culturelle, est, au sens “classique” de la théorie révolutionnaire, une phase pré révolutionnaire. Il y a encore nombre d’illusions, d’idées abstraites et de projets utopistes au sein des groupes et chez les individus ; c’est une phase où la contradiction radicale entre révolution et contre révolution, entre la classe dominante dans sa forme nouvelle et le camp des antiautoritaires et des sous privilégiés ne se développe pas encore concrètement et dans l’immédiat. Ce qui en Amérique est déjà une réalité sans équivoque, a une grande signification pour nous aussi, au delà de certaines modifications. « Ce n’est pas une époque de réflexion sobre, mais une époque d’évocations. La tâche de l’intellectuel est identique à celle du réfractaire, à celle du noir : parler avec le peuple et non au sujet du peuple  » (A. Kopkind, De la non-violence à la lutte de guérilla).

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