Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 511-512 novembre-décembre 2005 *

PHILIPPINES

Qu’est devenu le PCP ?

Cf. aussi : [Philippines] [Pierre Rousset]

Pierre Rousset

Extrait de : Pierre Rousset, « Philippines : sur la politique d’assassinats du CPP-NPA-NDF, que pouvons-nous apprendre de Rejoinder de Fidel Agcaoili ? »,10 mai 2005 (article disponible sur le site web du ESSF, www.europe-solidaire.org ).

Dans le milieu des années 1980, le PCP pouvait évoluer de plusieurs façons. Pour preuve, différentes composantes du PCP l’ont effectivement fait de façons fort différentes. Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles la majorité de l’appareil de la direction du parti a changé pour le pire (la principale étant peut-être les effets profondément démoralisateurs des purges paranoïaques des années 1980). Selon moi, une dégénérescence qualitative s’est produite au tournant des années 1990 qui doit être comprise en profondeur. Comment cela s’est-il produit ? Je suis loin d’avoir toutes les réponses à une telle question, mais je pense qu’il est plus que temps de se la poser. Je vais présenter brièvement ici quelques premiers éléments très personnels d’analyse.

D’un point de vue marxiste révolutionnaire, et sur le plan mondial, nous avons eu à comprendre dans le passé la transformation du mouvement ouvrier social-démocrate, qui a mené à la trahison de 1914, et, ensuite, au stalinisme. Le premier processus de dégénérescence est en essence assez facile à appréhender, même si il y a eu beaucoup de discussions sur ses mécanismes et son ampleur : la bureaucratisation de l’appareil dirigeant du mouvement ouvrier et sa cooptation dans l’élite sociale. Le second processus (le stalinisme) était beaucoup plus difficile à appréhender car il s’est produit dans une situation historique nouvelle : une société non capitaliste de transition. Il a fallu du temps pour comprendre comment la bureaucratisation a pu se développer de l’intérieur d’un État au point de donner naissance à un nouveau type de bureaucratie très spécifique, à une élite sociale.

Nous sommes maintenant confrontés à un troisième processus, différent. Il n’a pas mené à la cooptation dans l’élite sociale bourgeoise. Il ne s’est pas produit dans le cadre d’une société de transition. Il a donné naissance à une structure de pouvoir totalitaire pour laquelle les définitions traditionnelles de classe ne sont pas faciles à appliquer. La première fois que j’ai été confronté à cette question fut en 1975 avec les Khmers rouges de Pol Pot. Cette faction avait façonné et pris le contrôle du PC cambodgien (assassinant tous les cadres supposés avoir des liens avec les Vietnamiens) avant la prise du pouvoir. Pouvons-nous dire qu’il s’agissait d’une direction « prolétarienne » alors que leur premier acte, une fois arrivés au pouvoir, fut de désintégrer le prolétariat et le semi-prolétariat existants ? Pouvons-nous dire qu’il s’agissait d’une direction « paysanne », alors qu’ils imposèrent rapidement le travail forcé à la paysannerie ? Pouvons-nous dire qu’ils étaient « bourgeois », alors qu’ils ont détruit tous les éléments de l’économie capitaliste y compris la monnaie ?

Dans les années 1970, on aurait pu penser que le phénomène Khmers rouges était unique, à cause des circonstances historiques spécifiques liées à la façon dont le Cambodge a été précipité dans les guerres d’Indochine par l’intervention états-unienne. Mais il y a une tendance plus générale, probablement incarnée par le Sentier lumineux au Pérou ou l’actuel PCP. Avec la violence de la domination de classe (nationale et internationale) et ses conséquences (militarisation) en arrière-plan. Avec la lutte armée comme cadre (le contrôle des armes et de l’argent favorisant l’émergence d’une nouvelle structure de pouvoir). Et, comme dans les processus précédents, avec le déracinement social comme un des mécanismes clé pour changer le tissu même d’une organisation. Mais nous devons aller beaucoup plus loin dans l’analyse si nous voulons comprendre ce qui est arrivé. La lutte armée n’est pas, la plupart du temps, un « libre choix » mais un acte d’autodéfense face à la violence de la classe dominante (c’est ce qui lui donne sa légitimité). De nombreux groupes armés n’ont pas dégénéré comme le Sentier lumineux ou le PCP et, quand ils l’ont fait, ils se sont en général tournés vers le banditisme alors que l’idéologie reste encore un élément essentiel de cohésion pour le PCP.

Les militants qui ont rejoint le PCP ont dû renoncer à tout (leur carrière, la famille ) pour « servir le peuple ». Les mêmes (ou, pour être précis, certains d’entre eux : la majorité des membres du PCP du début des années 1980 en sont partis et beaucoup ont évolué dans une direction totalement différente) imposent aujourd’hui leur propre pouvoir sur les organisations populaires. Bien au-delà du simple « avant-gardisme », de tels partis se construisent comme des factions dirigeantes de la société. Comment une telle transformation peut-elle se produire ? Pourquoi se produit-elle pour certains partis et pas pour d’autres ? Ou dans certains secteurs d’un parti et pas dans d’autres ? Quels sont les éléments de continuité et les changements qualitatifs dans ce processus ? La réponse nécessite une analyse très concrète de la trajectoire de chaque parti, combinant son idéologie, sa politique, son organisation, ses racines sociales, etc. Elle nécessite aussi un cadre théorique de compréhension.

Le marxisme « classique » et « l’analyse de classe » constituent une partie essentielle de ce cadre théorique : la transformation révolutionnaire de la société est avant tout un processus d’auto-émancipation, qui implique l’auto-organisation du peuple et son auto-initiative. Pour limiter le danger de dégénérescence du mouvement révolutionnaire, ce processus d’auto-émancipation doit être remis au centre des conceptions, de la politique, des stratégies et des luttes. Mais pour aller au coeur du phénomène, je pense que nous devons ajouter d’autres éléments d’analyse comme l’affinement de l’analyse sociale (évolution des couches de l’intelligentsia radicale), ainsi que des éléments empruntés à la psychosociologie (la transformation des individus socialement déracinés), ou encore aux analyses féministes des relations de pouvoir. Il y a sûrement beaucoup à discuter sur une telle question. Mais il est urgent de l’appréhender en profondeur, pour trouver la réponse appropriée à cette nouvelle forme de totalitarisme qui se développe au sein même de nos rangs et de nos luttes.

Le PCP s’est dressé au-dessus du peuple. En même temps, pour beaucoup, il continue à représenter un parti révolutionnaire de classe. Les organisations de masse qu’il dirige font partie du mouvement populaire. Elles doivent être intégrées dans une politique progressiste de front uni. Elles ne doivent pas être oubliées. Mais une telle « complexité » n’a rien de nouveau. Nous avons dû faire de même avec la social-démocratie et le stalinisme.

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta