Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 503 avril 2005 *

PHILIPPINES

Solidarité avec les mouvements progressistes et révolutionnaires menacés par le PCP

Cf. aussi : [Philippines] [Pierre Rousset]

Pierre Rousset

Une nouvelle Lettre d’Alarme

Pierre Rousset est membre d’Europe solidaire sans frontières (ESSF). Très investi depuis une quarantaine d’années dans la solidarité avec les luttes populaires en Asie, il s’est rendu pour la première fois aux Philippines en 1977.

Le 15 Janvier 2005, " Focus on the Global South " a diffusé une " Déclaration d’Urgence " (" Statement of Concern ") en réponse à la publication par le Parti Communiste des Philippines (PCP) d’une liste d’organisations et d’individus qualifiés de " contre-révolutionnaires " dans laquelle figuraient Walden Bello, son directeur exécutif, et quatorze autres militants (1).

Cette affaire doit être prise très au sérieux. Depuis plus de dix ans maintenant, le PCP a " condamné à mort " et effectivement assassiné des cadres appartenant à d’autres organisations révolutionnaires et progressistes philippines. En janvier 2003, cette politique a brusquement empiré, ce qui m’a incité à diffuser une première " lettre d’alarme " (2). En 2004, la situation n’a cessé de s’aggraver, un nombre croissant de militants politiques légaux et de cadres organisateurs de mouvement de masse étant tués ou menacés.

Dans le numéro du 7 décembre 2004 de son organe central Ang Bayan, le PCP a publié un " diagramme " des " groupes contre-révolutionnaires " philippins et de leurs supposés liens internationaux (3). Dans une autre situation, dans un autre pays, on pourrait traiter une telle publication comme l’expression habituelle d’un ultra-sectarisme et considérer son impact négligeable. Malheureusement, ce n’est pas le cas ici. Elle annonce une nouvelle étape dans la politique de menaces et d’assassinats du PCP.

Que signifie le diagramme d’Ang Bayan ?

Le schéma " révolutionnaire/contre-révolutionnaire " du PCP

Première caractéristique du diagramme : il cite TOUS les groupes politiques progressistes philippins qui n’appartiennent pas au bloc pro-PCP dit des " Réaffirme " (4). Nombre d’entre eux ont déjà été ainsi qualifiées dans des déclarations antérieures du PCP, mais c’est la première fois que, sans exception, toutes les formations politiques de la gauche philippine qui ne sont pas alignées sur le PCP sont citées ensemble comme étant des ennemis de classe. Certaines n’avaient encore jamais été publiquement désignées comme tels. La liste complète des groupes concernés est donnée à la fin de cette lettre.

Deuxième caractéristique du diagramme : il établit un lien systématique entre chaque organisation philippine et une organisation internationale sociale-démocrate ou trotskiste. Certains de ces liens sont exacts, mais d’autres sont de pures fabrications ou de grossières caricatures. Par exemple, le MLPP n’a jamais envoyé de membres à l’Institut International de Recherche et de Formation (IIRF), à Amsterdam, alors que de nombreux autres groupes philippins l’ont fait ; le RMP-P n’est pas lié au SWP des États-Unis (qui n’est plus depuis longtemps la section états-unienne de la Quatrième Internationale). Il est également caricatural de réduire les relations internationales d’Akbayan à ses liens avec l’Internationale socialiste. Le PCP est suffisamment bien informé sur ce sujet pour que l’on ne considère pas cela comme des erreurs. Son but est en fait de dresser un tableau global et cohérent d’un " complot " rassemblant " contre-révolutionnaires " philippins et internationaux.

Troisième caractéristique du diagramme : il cite des noms de personnes à côté de celui des organisations. Depuis sa crise de 1992, dans des déclarations, des interviews et des articles, le PCP a traité de " contre-révolutionnaires " ou de " criminels " un nombre sans cesse croissant de militants et de dirigeants d’organisations progressistes. Mais c’est la première fois que quinze noms sont donnés d’un seul coup, rattachés à la plupart des groupes de la gauche philippine et incluant des gens, comme Walden Bello et Lidy Nacpil, très connus au niveau international pour leur engagement progressiste dans les campagnes contre la guerre, contre la mondialisation capitaliste et pour l’annulation de la dette. D’autres noms cités n’ont pas moins de sens dans le contexte philippin, même s’ils sont moins connus sur le plan international. La liste complète des personnes concernées est donnée à la fin de cette lettre.

Il y a deux conséquences inquiétantes à cette publication du diagramme d’Ang Bayan.

1. La finalisation du schéma " révolutionnaire/contre-révolutionnaire " du PCP

L’arrière-fond idéologique de la politique de menaces et d’assassinats du PCP contre d’autres organisations de gauche est le schéma " révolutionnaire/contre-révolutionnaire ". Selon un tel schéma, le PCP et les forces qu’il dirige (c’est-à-dire le bloc des " Réaffirme ") est le seul courant révolutionnaire, alors que les autres sont nécessairement contre-révolutionnaires.

Ce schéma a d’abord été appliqué à l’encontre de groupes qui ont été expulsés et/ou qui ont scissionné du PCP en 1992 (à savoir lesdits " Rejette ", voir note 4). Il a été ensuite appliqué à une autre " expulsion/scission forcée " originaire de la région de Luzon central (Luzon est la plus grande île des Philippines) et qui a donné naissance au MLPP. Le haut du diagramme d’Ang Bayan commence par indiquer les instances régionales ou nationales du PCP qui ont été affectés par ces crises. La liste de celles-ci est donnée à la fin de cette lettre, elle montre l’ampleur de la crise de 1992.

Pendant de nombreuses années, les cibles de la politique de condamnations à mort et d’assassinats furent les anciens cadres du PCP, toujours membres d’organisations clandestines révolutionnaires. En janvier 2003, un ancien dirigeant de la Nouvelle Armée du Peuple (NPA) du PCP a été tué : Romulo Kintanar. Ce meurtre signifiait que, dorénavant, des personnalités très connues, légales, pouvaient être frappées en plein Manille. " Plus personne n’est désormais à l’abri ", tel était le message. Des cadres de mouvements de masse légaux, comme ceux d’organisations paysannes de la péninsule de Bondoc, ont été aussi visés en 2003 et 2004. Ce fut de même le cas de responsables d’Akbayan (le Parti d’action des citoyens), un parti légal de la gauche large constitué par une alliance de courants politiques.

Fait nouveau, dans le diagramme d’Ang Bayan, des organisations qui ne sont pas issues du PCP sont maintenant elles aussi officiellement désignées. C’est le cas en particulier de plusieurs composantes d’Akbayan, comme Bisig (des Chrétiens socialistes ont joué un rôle important dans sa création), Pandayan (issu de la gauche de la social-démocratie), et les " SocsDems " de gauche. Le nom des dirigeants de ces courants non issus du PCP ne sont pas encore livrés. Mais l’avertissement est clair : si l’organisation est mentionnée parmi les groupes " contre-révolutionnaires ", ses dirigeants le seront à leur tour, le moment venu —s’ils ne se comportent pas comme il faut.

Le cadre de référence " révolutionnaire/contre-révolutionnaire " est maintenant global, finalisé. Toute la gauche philippine est concernée, pas seulement son aile communiste divisée.

2. Le passage au niveau international

Dans le passé déjà, des organisations étrangères et des individus pouvaient aisément être étiquetés comme " contre-révolutionnaires " par le Département International du PCP. A partir de 1992, la crise de ce parti a eu un impact international direct au sein des mouvements progressistes, en particulier parce que des organisations de masse qui jouaient souvent un rôle important à l’étranger ont été affectées ; voir par exemple la gravité qu’a eue pour Via Campesina l’implosion du Mouvement paysan philippin (KMP). Cependant, durant toute une période, le PCP a défini la portée de ses attaques contre d’autres groupes dans le seul cadre de la scène politique philippine. L’assassinat de Romulo Kintanar envoyait un message fort à la nation (" personne n’est désormais à l’abri "), mais il ne visait pas à créer l’événement au niveau international. Le PCP a même semblé sincèrement étonné de l’ampleur de ses répercussions internationales.

Depuis les choses ont changé, comme on a commencé à le voir à l’occasion du Forum social mondial de Mumbai, en janvier 2004. Jose Maria Sison, président du PCP, dirige maintenant également la Ligue Internationale des Luttes des Peuples (ILPS). Ce que signifie le diagramme d’Ang Bayan, c’est que le schéma " révolutionnaire/contre-révolutionnaire " va être appliqué de façon de plus en plus systématique au niveau international, contre les autres courants politiques mais aussi au sein du mouvement de masse. L’ultra-sectarisme est en train d’être exporté à l’échelle mondiale. Cela peut avoir des conséquences très destructrices. Je reviendrai sur cette question plus loin.

Qui est en danger ?

Initiée en 1992, la politique de menaces et d’assassinats du PCP a pris en 2003 toute son ampleur, à l’échelle nationale. Selon ce parti, seuls les " criminels " (et jamais les opposants politiques) sont soumis à la " justice révolutionnaire " et aux " tribunaux populaires " par le biais d’un système légal formalisé. En réalité, il n’existe pas de tribunaux populaires indépendants. Les décisions de mise en accusation, de condamnation et d’exécution des sentences sont prises par des organes de direction du parti. Qualifier quelqu’un d’opposant idéologique, de contre-révolutionnaire, d’agent, d’ennemi de classe ou de criminel n’est qu’une question de choix utilitaire pour le PCP. Je n’ai pas la place de traiter ici de cette question, mais je peux renvoyer à deux de mes articles écrits en 2003 qui analysaient la politique du PCP en la matière, le deuxième étant une réponse à la réponse faite au premier article par le Front national démocratique (NDF), dirigé par le PCP (5).

Dans un article polémique écrit contre Walden Bello, Jose Maria Sison affirme qu’il " n’y a absolument rien dans le diagramme (publié par Ang Bayan) qui prouve ou indique que quelqu’un figurant sur cette liste sera tué par qui que ce soit ou quelque organisation que ce soit " (6). Vraiment ?

Cibles. Deux personnes citées sur la liste sont déjà mortes : Popoy Lagman (de Manila-Rizal) — la NPA est souvent suspectée, mais le PCP nie toute responsabilité — et Arturo Tabara (Visayas) — dans ce cas, le PCP revendique la responsabilité de l’assassinat.

Plusieurs autres personnes, mentionnées dans le diagramme d’Ang Bayan, sont inscrites dans l’Ordre de Bataille (" Order of Battle ") de la NPA et sont effectivement pourchassées. Elles peuvent être tuées à tout moment. C’est le cas de Ric Reyes, actuel président d’Akbayan. Sison l’a de facto confirmé : après avoir accusé Reyes d’être un " criminel ", il a ajouté : " Je ne connais pas le statut exact de l’affaire Reyes ". Étant président du PCP, Sison " connaît " bien sûr le " statut " de Reyes. Le fait même de ne pas nier qu’il soit nommé dans l’Ordre de Bataille de la NPA équivaut à un aveu. Des responsables locaux d’Akbayan ont été tués en 2003-2004.

Dans la région de Mindanao-Central, Ike de los Reyes est recherché par les agents de la NPA ; un de ses compagnons a été assassiné et il y a eu d’autres tentatives. C’est aussi le cas pour Tito de la Cruz et Caridad Pascual dans la région de Luzon-Central, où de nombreuses morts ont été signalées. A Manila-Rizal, c’est peut-être le cas (ou cela pourrait devenir le cas) de Nilo de la Cruz.

La plupart des militants de gauche qui se trouvent dans l’Ordre de Bataille du PCP-NPA ne sont pas nommés dans le diagramme d’Ang Bayan. Ceux qui sont nommés n’en font pas forcément encore partie. Mais plusieurs de ceux qui sont nommés ont été assassinés ou sont actuellement visés. Cela signifie qu’avoir son nom inscrit dans le diagramme d’Ang Bayan est bien une affaire très sérieuse.

Politique. Pourquoi, à un moment déterminé, quelqu’un peut-il être nommé par le PCP, et pas d’autres ? Pour répondre à cette question, il faut comprendre que nous n’avons pas à faire à une succession de " jugements criminels " individuels, mais à une politique au plein sens du terme. Les condamnations à mort des dirigeants des blocs dissidents ont commencé il y a plus de dix ans. Petit à petit, depuis 2003, le PCP élargit sa politique de menaces et d’assassinats. La décision de dénoncer quelqu’un pour la première fois comme " contre-révolutionnaire " ou comme " criminel " dans une déclaration est toujours politiquement motivée. Cela peut-être un avertissement à l’individu nommé (" tiens-toi tranquille, ou sinon… "). Le but peut être aussi d’indiquer aux autres à quel point la menace s’élargit à de nouveaux secteurs. Ou cela peut être le moyen de préparer le terrain politique à un assassinat effectif.

Pourquoi quelqu’un comme Walden Bello a-t-il été nommé dans le diagramme d’Ang Bayan ? La question mérite d’être posée, car il y a là quelque chose d’inhabituel. On peut penser qu’il s’agit de montrer urbi et orbi que, décidément, personne ne peut plus se sentir en sécurité et protégé, même par sa notoriété. Désigner Walden (et Lidy Nacpil) confirme aussi que l’un des buts du " diagramme " est bien de préparer le terrain politique à la mise en oeuvre du " schéma révolutionnaire/contre-révolutionnaire " au niveau international. C’est peut-être aussi le moyen d’expliquer aux militants du PCP pourquoi ils ont perdu autant d’influence dans les réseaux mondiaux : cela ne saurait être que le résultat d’un complot ; et un complot a besoin de comploteurs.

Walden a publié, avec Etta Rosales, une vive réponse à la publication du " diagramme " d’Ang Bayan (7). Dans la polémique publique qui s’ensuivit, Jose Maria Sison et Fidel Agcaoili (qui sont parmi les dirigeants du PCP les plus haut placés en Europe), ont prétendu ridiculiser l’idée que quiconque, et en particulier Walden, puisse être menacé par la simple publication d’un diagramme ! Selon eux, ce tableau des organisations contre-révolutionnaires ne serait rien de plus qu’une description " factuelle " de la scène politique, qui ne conduirait qu’à la confrontation idéologique.

Mais dans leurs propres déclarations, Sison et Agcaoili nous donnent toutes les raisons de nous inquiéter : Walden Bello est accusé d’être un " agent ", " grassement payé " par des " agences de financement impérialistes ". Avec d’autres " maffiosi, gangsters d’Akbayan ", il est décrit comme l’un des " agents spéciaux anticommunistes des États-Unis et des réactionnaires philippins locaux ". Leur objectif ne serait rien de moins que la " destruction du PCP et de l’ensemble du mouvement révolutionnaire populaire ". Walden Bello et Etta Rosales " sont à l’évidence engagés dans une opération de désinformation et de guerre psychologique. Cette dernière est orchestrée de concert avec d’autres opérations similaires, préparées par le moulin à propagande de l’armée ". De telles accusations n’annoncent pas des débats idéologiques mais des " procès populaires ", le recours à la " justice révolutionnaire " et des exécutions sommaires (8).

Comme l’ont écrit Ronald Llamas et Risa Hontiveros-Baraquel, d’Akbayan, " Sison s’est empêtré dans ses propres contradictions. D’une part, il déclare qu’il y une distinction à faire entre "contre-révolutionnaire en paroles" et "contre-révolutionnaire dans les faits", sous-entendant que Bello et Rosales font partie des premiers et donc n’ont pas à craindre l’extermination physique. D’autre part, il menace de lancer une enquête du PCP sur leurs supposées activités criminelles, ce qui permettrait de réunir les conditions de leur élimination pour cause d’activités "criminelles" " (9).

Pourquoi sommes-nous concernés ?

La direction du PCP aimerait nous faire croire que seulement deux ou trois " criminels " ont été tués alors qu’ils tentaient de " résister à leur arrestation " (une affirmation ridicule !). La réalité est beaucoup plus sombre, comme nous l’avons vu.

Beaucoup d’entre nous, à l’étranger, ont été activement engagés dans la solidarité avec les luttes anti-dictatoriales dirigées par le PCP, durant les années 1970 et 1980. A l’époque, ce parti méritait effectivement d’être soutenu, alors qu’il payait un très lourd tribut pour son engagement. Mais les choses ont changé, malheureusement pour le pire. Le PCP d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’il était il y a vingt ans, et il nous faut faire face aux réalités présentes.

1. Un devoir élémentaire de solidarité

Nous avons, avant tout, un élémentaire devoir de solidarité vis-à-vis des mouvements progressistes et révolutionnaires philippins.

Le caractère pluraliste de la gauche philippine, des mouvements progressistes et des organisations populaires s’est épanoui dans les années 1980 et 1990. C’est précisément ce que la direction actuelle du PCP ne peut pas tolérer. Elle a pour objectif ultime d’imposer son propre contrôle sur l’ensemble du mouvement. Ce n’est pas une exagération de dire que, pour atteindre ce but, la direction du PCP déploie une politique de terreur à l’encontre de la gauche indépendante, profitant de sa capacité militaire qu’aucun autre groupe clandestin révolutionnaire ne peut égaler. Les militants des partis de gauche, des organisations de masse, des associations de terrain et des ONG, qualifiés de " contre-révolutionnaires ", peuvent tous craindre d’être visés un jour ou l’autre.

Comme le dit Lidy Nacpil : " Plusieurs anciens dirigeants accusés d’être des contre-révolutionnaires ou agents à la solde de l’État ont été tués par le PCP, alors que d’autres sont harcelés et poursuivis. Mais les anciens militants du parti ne sont pas les seules cibles — des cadres et des militants des organisations populaires et des mouvements qui ne sont pas dans la sphère d’influence du PCP sont eux-aussi menacés et attaqués. Beaucoup d’entre nous ont donné leur jeunesse et la plupart des meilleures années de leur vie pour faire avancer la lutte nationale démocratique, beaucoup d’entre nous ont vu des êtres chers mourir dans ce combat. Et aujourd’hui, ceux d’entre nous qui osent suivre un chemin différent, pour des changements révolutionnaires, assistent à ce que fait la direction du PCP avec un mélange de profonde tristesse, de frustration et de colère. Elle dilapide tout ce qui a pu être acquis, toutes les victoires qui ont pu être emportées pendant ces dizaines d’années de lutte ". Les accusations et les actions du PCP " ont causé des pertes humaines et mis en danger des individus, mais elles ont aussi fait un mal terrible à la cause socialiste " (10).

Les conséquences du cours actuel du PCP peuvent être extrêmement graves pour les luttes populaires. Les gens vivent dans la crainte. Ces dernières années, dans la péninsule de Bondoc (province de Quezon, au Sud de Manille) par exemple, des cadres d’organisations paysannes ont été tués et pourchassés à la fois par les hommes de main des propriétaires terriens et par le NPA (11). Un journaliste écrit : " Un fermier de 30 ans, venu de la péninsule de Bondoc, se cache depuis maintenant un an par peur d’être liquidé, lui et sa famille, par des rebelles la Nouvelle Armée du Peuple, dirigée par les communistes. Dioscoro Tejino, sa femme et quatre jeunes enfants, le plus jeune ayant deux ans, ont vécu la plupart du temps dans l’agglomération de Manille avec le soutien d’ONG " (12). Dans une interview, le porte-parole du PCP, Gregorio " Roger " Rosal, a confirmé que Dioscoro Tejeno était bien en danger : " Oui, c’est vrai, le commandement NPA Maria Theresa de Leon, dans la zone de la péninsule de Bondoc, le tuera effectivement dès que l’occasion se présentera " (13). Dans l’article cité plus haut, Sison qualifie de " gang " ce mouvement paysan, confirmant une fois de plus sa propre responsabilité dans la politique actuelle du PCP.

Des militants des années 1970, vétérans des luttes anti-dictatoriales qui, à l’époque, étaient pour la plupart membres du PCP et qui participent maintenant à la " First Quarter Storm Foundation " tirent également la sonnette d’alarme : " Selon les rapports qui nous parviennent, depuis quatre ans environ, quelque trente personnes sont tombées sous les balles de leurs camarades ou ex-camarades. C’est la conséquence des grandes scissions qui ont secoué le Parti communiste des Philippines-Nouvelle Armée du Peuple-Front démocratique national (PCP-NPA-NDF), à partir de 1992. Il ne fait aucun doute qu’après les scissions, c’est l’aile du mouvement qui a fini par s’approprier le nom de PCP-NPA-NDF (surnommée le groupe " Réaffirm " ou " RA "), qui a pris l’initiative de ces tueries. […] Ce qui cette année nous alarme au plus haut point, c’est que non seulement le nombre de tués a augmenté, mais aussi la probabilité d’être tué. […] Nous savons tous, dans la communauté FQS, qu’une fois qu’un camarade ou ex-camarade du PCP est qualifié de contre-révolutionnaire, il (ou elle) est considéré comme traître et doit donc encourir la peine de mort. Le fait qu’il (ou elle) ne soit pas exécuté ne tient qu’aux circonstances, comme l’incapacité du parti à retrouver la personne, le changement de priorités du moment ou le fait que les retombées politiques négatives de l’exécution pourraient dépasser les avantages qu’il y aurait à la tuer " (14).

Face à une telle situation, nous avons la responsabilité morale et politique d’exprimer notre solidarité avec les mouvements progressistes philippins.

2. Des implications internationales directes

Il est absolument normal que les différences politiques, stratégiques et programmatiques s’expriment et soient débattues au sein des mouvements antiguerre et altermondialiste. Il est aussi parfaitement normal que différentes organisations, dans différents pays, appréhendent de façon différentes le processus des forums sociaux. Personne, parmi nous, ne remet en cause le droit et la nécessité de confrontations politiques. Mais nous assistons à deux évolutions opposées, dans l’aile radicale du mouvement d’ensemble.

D’une part, la plupart des organisations progressistes, radicales et révolutionnaires acceptent, de façon plus conséquente que par le passé, le caractère pluraliste de la gauche et des mouvements populaires. D’autre part, quelques partis, tels le PCP, évoluent dans la direction opposée. En elle-même, une telle évolution est déjà très dommageable pour les luttes populaires. Mais ce qui la rend terriblement destructive, c’est l’usage de la violence, y compris la violence militaire, au sein du mouvement progressiste. Un principe et une frontière politique essentiels sont alors franchis. C’est précisément à cela que nous sommes confrontés aux Philippines.

Nous pouvons déjà ressentir les conséquences de l’application du schéma " révolutionnaire/contre-révolutionnaire " au niveau international. De nombreux efforts ont été déployés pour ouvrir un espace dans lequel des organisations et des mouvements participant soit au Forum social mondial ou à Mumbai-Resistance 2004 (ou ni à l’un ou l’autre) puissent se retrouver. Malheureusement, cela n’a rien donné. Une des principales raisons de cet échec est le rôle qu’ont joué les forces dirigées par le PCP dans le processus de Mumbai-2004. La situation va encore empirer, maintenant que Sison dirige la Ligue Internationale des Luttes de Peuples (ILPS) et la construit sur la base du schéma " révolutionnaire/contre-révolutionnaire ".

Il vaut mieux agir politiquement maintenant. Sinon, " l’ultra violence " de la situation philippine pourrait bien être " exportée " vers d’autres pays.

Quels devraient être nos objectifs ?

L’objectif n’est pas de demander au PCP de changer son programme, c’est de défendre un principe de base sur lequel nous devrions tous être d’accord : nous ne saurions tolérer aucun assassinat de militants, de cadres des mouvements ouvrier et populaire ou des partis de gauche. La force militaire ne doit pas être retournée contre les composantes d’une gauche progressiste pluraliste.

Telles étaient déjà les conclusions de mes articles précédents :

* Les assassinats doivent s’arrêter. La direction du PCP doit officiellement et publiquement annoncer que toutes les " condamnations à mort " prononcées contre ses anciens membres et d’autres militants de gauche sont levées, pour toujours. Qu’elle n’utilisera plus les menaces et la violence physique contre d’autres organisations progressistes.

* Tous ceux qui représentent, qui sont associés à ou qui sont identifiés au PCP doivent clairement condamner les assassinats et appeler ce parti à changer radicalement sa politique sur ce point. Le sujet est trop sérieux pour tolérer la moindre ambiguïté.

Ce besoin de clarification, portant sur l’un des principes les plus fondamentaux, concerne avant tout les organisations appartenant au bloc " Réaffirme ", aux Philippines. Elles protestent souvent, lorsqu’elles sont identifiées au PCP. Elles ont là une bonne occasion de manifester leur indépendance.

1. Buyan Muna et le terrain parlementaire

La clarté sur ce sujet est précisément ce que le groupe de la Gauche unie européenne/Gauche verte nordiques (GUE/NGL) au Parlement européen a demandé à Bayan Muna après l’assassinat de Romulo Kintanar en janvier 2003 (Bayan Muna était alors le seul parti électoral appartenant au bloc " Réaffirme ").

La GUE/NGL avait des liens avec Bayan Muna, ainsi qu’avec d’autres partis philippins de gauche ayant une représentation parlementaire. A cette époque il s’agissait d’Akbayan et d’Anak Mindanao (Amin) (aujourd’hui, le Parti des Travailleurs, PM, a aussi gagné un siège au Congrès). La GUE/NGL avait mené une campagne très active pour que le PCP ne soit pas placé par l’Union européenne sur la " liste terroriste ". L’assassinat de Kintanar a compromis cette campagne.

Le président de la GUE/NGL a envoyé une lettre à Bayan Muna et à Satur Ocampo pour leur demander leur position sur la question des assassinats du PCP, indiquant très clairement que le groupe ne pouvait maintenir de relations avec toute organisation qui ne condamnerait pas de tels actes. Satur Ocampo refusa de condamner les meurtres et, en fait, sa réponse revint à les justifier. Les relations entre la GUE/NGL et Bayan Mura ont donc été effectivement rompues (15).

En 2004, cinq nouveaux partis électoraux, appartenant au bloc " Réaffirme ", ont été ajoutés à Bayan Muna, dont Anak ng Bayan, Gabriela (femmes), Anakpawis ou Migrante. La même question se pose à chacun d’entre eux : condamnent-ils les assassinats ?

2. Devrions-nous nous taire ?

L’Association des Étudiants Asiatiques (ASA) a publié une violente réponse à la déclaration de Focus in the Global South. Selon ASA, Focus n’aurait pas dû " livrer les noms d’organisations " associées au PCP et " en appeler à leur sens de la décence " : ce faisant, argumente ASA, Focus mettrait leurs membres en danger (16).

L’argument central d’ASA aurait été plus convaincant si les signataires avaient commencé par condamner le PCP qui fait précisément ce qu’ils dénoncent, et bien pire. C’est le PCP qui le premier a " livré des noms ", aussi bien d’organisations que d’individus. C’est le PCP qui le premier a mis en danger des membres d’autres organisations, au point de les tuer. Dans la déclaration d’ASA, les victimes deviennent les coupables.

Comme on l’a déjà indiqué, les condamnations à mort du PCP ont commencé en 1992-1993. Durant de nombreuses années, à tort ou à raison, nous nous sommes retenus de porter cette affaire en public, dans l’espoir que la raison allait revenir à la direction du PCP. Cet espoir a été anéanti avec le meurtre de Kintanar. Dix ans après les scissions, la politique d’assassinats du PCP s’aggravait au lieu de s’estomper. Il est aujourd’hui plus que temps de parler haut et fort.

Le PCP ne peut criminaliser d’autres groupes, " livrer " des noms, menacer et tuer des militants et, en même temps, nous demander de rester sans réaction, bouche cousue, pour ne pas le " mettre en danger ", lui et ses amis !

Plus que tout autre, les organisations et les dirigeants du bloc " Réaffirme " sont bien placés pour exercer une pression morale et politique sur le PCP afin qu’il mette un terme aux assassinats. Ils sont et doivent être mis en face de leurs responsabilités, même si pour cela, il nous faut " livrer " des noms. La vie de nombreux militants et l’avenir de la gauche philippine en dépendent.

3. Bayan et Ibon

Bayan regroupe les organisations sectorielles du bloc " Réaffirme ". La fondation Ibon est particulièrement connue pour ses études socio-économiques sur les Philippines. Ensemble, ils ont pris pour habitude de jouer dans le mouvement international les rôles du " méchant flic " (Bayan) et du " bon flic " (Ibon). Par exemple, Bayan mobilise à l’extérieur, souvent de façon explicite, contre les forums sociaux, alors qu’Ibon travaille à l’intérieur du processus — mais avec les mêmes buts que Bayan.

Les membres du conseil d’administration d’Ibon peuvent être critiques et indépendants vis-à-vis du PCP, mais ils n’ont pas grand chose à dire (et peut-être peu d’informations) sur la véritable politique menée par la fondation. Ibon est un atout majeur dans les mains le PCP. Antonio " Tony " Tujan n’est-il pas l’un des cadres les plus hauts placés du PCP engagé sur la scène internationale (il a siégé au Comité Central, notamment pour représenter la Commission nationale urbaine) ? Toute illusion concernant l’indépendance d’Ibon vis-à-vis du PCP devrait maintenant être dissipée, après la publication de leur réponse à Focus in the Global South (17).

La déclaration d’Ibon ne contient pas un mot de critique sur la politique d’assassinats du PCP. Pas un seul mot ! Là encore, les victimes deviennent coupables. " Avec cet appel, Focus a effectivement fait sienne la ligne US-RP de chasse aux sorcières anti- communistes, mise en œuvre dans la campagne militaire en cours, et qui a servi à attaquer des institutions légitimes et des organisations populaires. " Ibon va même jusqu’à introduire en son nom des menaces similaires à celles proférées par le parti : " Pour leur propre sécurité, nous enjoignons Walden Bello et Focus à cesser de se laisser utiliser par les factions Tabara et Lopez ". Niant l’évidence, Ibon reproduit fidèlement les allégations du PCP : " Jose Ma. Sison a déjà clarifié publiquement qu’aucune liste de cibles n’existe dans ou ne peut être inférée de l’article publié par le PCP dans Ang Bayan ".

Je n’ai pas l’intention de passer ici en revue les positions de toutes les organisations appartenant au bloc " Réaffirme ". Mais il faut faire pression sur elles pour qu’elles prennent une position claire de dénonciation de la violence au sein du mouvement populaire.

L’enjeu

Quel est l’enjeu ? Ni plus ni moins que la sécurité et la vie de nombreux militants qui vont être contraints à l’exil ou tués, si rien n’est fait. L’avenir de toute la gauche philippine, qui reste riche et active, malgré les vicissitudes passées ou présentes. La dynamique des mouvements internationaux dans lesquels nous sommes engagés, qui posent des bases nouvelles pour des changements radicaux. La légitimité même de notre combat : comment donner un second souffle aux alternatives socialistes si nous nous avérons incapables de défendre nos principes les plus essentiels ?

A plus d’un titre, la solidarité avec les mouvements philippins progressistes et révolutionnaires menacés par le PCP est une question de vie ou de mort.

18 janvier 2005

Liste des organisations et des courants philippins cités dans le diagramme d’Ang Bayan des " groupes contre-révolutionnaires " : Akbayan, Bisig, Alab Katipunan, le Alex Boncayano (ABB) " bloc ", Solidarity of Filipino Workers (BMP), le " vieux " Communist Party of the Philippines (PKP), Cordillera People’s Liberation Army (CPLA), Institute for Popular Democracy (IPD), Marxist-Leninist Party of the Philippines (MLPP/RHB), Padayon, Pandayan, Popular Democrats (PopDems), Proletarian Democratic Party (PPD), Revolutionary Communist Group (RGK), Revolutionary Workers Party-Mindanao (RPM-M), Revolutionary Workers Party-Philippines (RPM-P/RPA-ABB), Sanlakas, Siglaya, SocDems, Socialist Party of Labour (SPP), Workers Party of the Philippines (PMP et le plus récent PMP " merger ").

Liste des 15 militants philippins désignés dans le diagramme d’Ang Bayan des " groupes contre-révolutionnaires " : Walden Bello, Sonny Melencio, Boy Morales, Caridad Pascual, Nilo dela Cruz, Tito dela Cruz, Popoy Lagman, Manjette Lopez, Caridad Pascual, Ike de los Reyes, Ric Reyes, Etta Rosales, Lidy Nacpil, Gani Serrano, Arturo Tabara. Dans d’autres documents, bien d’autres noms de " contre-révolutionnaires " sont donnés, y compris les noms de quelques personnes très connues en dehors des Philippines comme Nathan Quimpo et Joel Rocamora.

Liste des instances régionales et nationales du PCP affectées par la crise de 1992 et de 1997 telles qu’elles sont mentionnées dans le " diagramme " d’Ang Bayan : En 1992 : National United Front Commission (NUFC), International Department-Home Bureau (ID-HB), Peasant Secretariat, Manila-Rizal-Regional Political Committee (MR-RPC) (c’est la région de la capitale), Visayas Commission (VisCom) (les Visayas est le groupe de petites îles du milieu de l’archipel philippin, entre les deux grosses îles de Luzon et de Mindanao), Central Mindanao Regional Political Committee (CMR) (Mindanao est la principale île dans le sud de l’archipel). En 1997 : Peasant Secretariat, Central Luzon Regional Political Committee (Central Luzon est une région au nord de Manille).

1. Focus on the Global South, " Assassination and Violence Have No Role in Civil Society. A Statement of Concern about a Hit-list including Walden Bello and other Activists ", 15 janvier 2005.

2. Pierre Rousset, " Philippines : After Kintanar’s assassination, A letter of concern ", 28 mars 2003.

3. Communist Party of the Philippines International Department, " Links of counterrevolutionary groups with Trotskyites and Social Democrats ", Ang Bayan, 7 décembre 2004.

4. Au moment de sa crise de 1992-1993, la direction du PCP a " réaffirmé " la ligne traditionnelle du parti de 1968 alors que les dissidents la " rejetaient ". Depuis lors, aux Philippines, le terme " Réaffirme " (" Reaffirm " ou RAs) est utilisé pour désigner les différentes organisations qui s’identifient avec la ligne du PCP et le terme " Rejette " (" Reject " ou RGs) désigne les groupes formés après le processus de 1992 d’expulsions et de scissions.

5. Mes deux articles et celui du CPP-NDF : Pierre Rousset, " After Kintanar, the killings continue. The post-1992 CPP assassination policy in the Philippines ", 4 juillet 2003 ; National Democratic Front of the Philippines (NDFP), " The Truth About Romulo Kintanar ", Human Rights Committee, Negociating Panel, NDFP, 26 juillet 2003 ; Pierre Rousset, " The post-1992 Communist Party of the Philippines and its policy of ‘death condemnations’. A response to the July 26, 2003 document of the National Democratic Front (based on CPP-NDF’s own statements and documents) ", 6 octobre 2003.

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