Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Document

N° 511-512 novembre-décembre 2005 *

RUSSIE

Premier forum social russe

Cf. aussi : [Russie]

Lioudmilla Boulavka *

L’événement, que les altermondialistes de Russie jugeaient tellement nécessaire, s’est produit.

Les chemins en provenance de 60 villes de notre pays ont convergé les 16-17 avril 2005 en un seul celui qui menait au Premier forum social russe. Mais pourquoi précisément russe ? Il y avait là des gens venus de différents pays : Autriche, Biélorussie, Allemagne, Grèce, Kazakhstan, Moldavie, France, Ukraine.

Près de 1000 participants au forum ? C’est véritablement une première dans l’histoire de la Russie post-soviétique.

Mais est-ce que c’est beaucoup ? Dans les forums européens il y a des dizaines et des dizaines de milliers de participants et ici juste un millier. Tu parles d’un événement ! Mais pour la Russie actuelle, incarnant la symbiose entre la monstruosité (pas les avantages) de la globalisation contemporaine avec la sauvagerie, type Saltykov-Chtchedrine, de la Russie d’avant la Révolution, ce n’est déjà pas si mal.

Et d’ailleurs, l’important n’est pas là. En train et en autobus chacun, comme il le pouvait, arrivait à Moscou pour se rencontrer l’un avec l’autre. Pourquoi ? Qu’y avait-il de commun qui poussait tous ces gens à se rencontrer ?

La situation sociale ? Mais elle était différente : il y avait là des étudiants et des chômeurs, des travailleurs et des professeurs, des managers et des dirigeants du mouvement syndical...

L’âge ? Mais ses participants allaient de 18 à 80 ans, bien que dans son ensemble c’est la jeunesse qui dominait.

Les opinions politiques ? Mais il y avait ici des gens de courants idéologiques et politiques très différents : membres d’un parti et sans parti, anarchistes et communistes, trotskistes et sociaux-démocrates, libéraux naïfs et d’autres qui se sentaient complètement apolitiques...

Le style vestimentaire ? Mais les sweaters usés et les cravates soigneusement choisies, les grosses godasses et les élégants costumes, les chevelures de couleur vert-rouge délibérément non peignées et les mains avec des traces provenant d’un dur travail la combinaison de détails aussi divers témoignait de la richesse de la palette stylistique du forum.

Une communauté d’intentions ? Mais la discussion publique de la question : « Pourquoi faut-il un forum? », ayant en outre débuté immédiatement avant le forum, avait montré qu’elles étaient également très différentes comme d’ailleurs les motifs de chacun des participants...

Et pourtant il y a une réponse ! Ce qui a rassemblé tous ces différents individus représentez-vous le bien ! c’est notre pouvoir. C’est précisément lui qui est arrivé à faire ce que n’avaient pas réussi de nombreux activistes de gauche. Ce n’est pas par hasard qu’au Forum on devait « remercier » si souvent le pouvoir.

Oui, à ce Forum nous étions tous différents. Mais il y avait un trait commun : aucun de nous, pour des raisons différentes, n’acceptait les « dures règles du jeu » établies par le pouvoir russe. Avec cela, aucun n’agit par des considérations de principe : la vie, ce n’est pas le tennis, et encore moins, le casino. Elle est plus riche, plus chère et, le principal, elle est octroyée une seule fois pour qu’on y joue. On peut transformer un jeu en vie, comme le font les grands acteurs et les sportsmen, mais transformer la vie en jeu, en plus monstrueux non ! Nous sommes contre cela !

Nous voulons vivre de façon intéressante et digne, intelligente et avec talent. Et nous voulons que cela devienne une loi de la vie non seulement pour nous mais pour tous les autres. C’est peut-être pour cela qu’au Forum, avec toute la diversité de portrait de ses participants, on pouvait si souvent rencontrer des visages intéressés et ouverts.

Et tout de même, la principale question : qui était le principal organisateur du Forum ?

Représentez-vous le : au Forum il n’y avait pas de maîtres, cela signifie qu’il n’y avait pas d’hôtes.

Ses coorganisateurs étaient 108 (!) organisations de travailleurs (syndicales, écologiques, d’invalides, de femmes, de jeunes, etc.). A propos, dans le cadre du Forum Social Russe s’est encore tenu un forum culturel sous la dénomination « L’instruction pour tous ! », dans lequel s’activèrent les représentants de plus de 50 organisations.

D’ailleurs, cette diversité d’hommes et d’organisations n’est pas accidentelle : le Premier Forum Russe avait été précédé par des rencontres régionales. Voici quelques-une d’entre elles :

En 2004 se tint à Voronèje le Forum Social Nietchernozemia (environ 100 participants, 15 organisations, plus de 10 villes du sud de la Russie).

En juin 2004 à Moscou - Forum des initiatives sociales (près de 150 participants, plus de 20 organisations sociales).

Avant eux à Barnaoul et Novossibirsk se tinrent des forums sociaux sibériens (chacun avait plus de 100 participants, 15-20 organisations, plus de 10 régions).

Ainsi prit une grande signification la possibilité de participation (grâce au Fonds de solidarité internationale) des altermondialistes russes au travail des 3 forums sociaux européens (Florence, Paris, Londres).

Au début de 2005 eurent lieu les Écoutes sociales sur les problèmes du développement de l’instruction à la portée de tous.

Encore plus important, cependant, a été le processus de naissance d’initiatives sociales réelles dans notre société, au long de toutes ces années, devenu particulièrement visible lors des actions protestataires de masse de janvier-février 2005, lorsque plus de 200 000 citoyens de notre pays sortirent avec l’exigence de stopper les mesures antisociales du pouvoir.

Ainsi le grand Forum n’est pas apparu sur une place vide : il est sorti de sa préhistoire. Voilà pourquoi tous ses participants sont, à un point défini, coauteurs des événements des 16-17 avril.

Et maintenant sur l’événement lui-même.

L’architectonique du Forum était « perpendiculaire » par rapport à l’ordre du déroulement habituel des principales mesures politiques. Beaucoup le connaissaient bien : une salle solennelle dans l’attente rituelle du commencement, un présidium arrivant solennellement sur la scène, le rythme des discours, l’attente cachée et espérée de la pause, de temps en temps le choc d’une rencontre imprévue, et un pas vif et précipité du vestiaire vers la porte de sortie.

Ici c’était tout autre. Aucune table de présidium : sur scène juste des chaises placées sans ordre, un piano à queue et des ballons de toutes les couleurs. Les jeunes et superbes copains Larissa Ojogina et André Demidov ouvrirent le Forum de simples « manoeuvres enthousiastes » du rang (les généraux n’étaient pas présents), comme il y en avait des dizaines et des dizaines à ce Forum. Nous avions refusé les discours sans fin des leaders et les allocutions des VIP. En remplacement commença « l’assaut cérébral » que menèrent l’un après l’autre Alexandre Bouzgaline et Boris Kagarlitski. Se trouvaient sur scène les modérateurs des séminaires et des tables rondes (remarquez pas les délégués de diverses organisations : nous avions sciemment refusé le principe de la délégation de parti) ; ils devaient répondre publiquement à la question : « Pourquoi a-t-on besoin d’un Forum ? ».

A propos, toutes les importantes personnalités participèrent aux forums comme tout le monde, sur une base commune. Par exemple, les députés O. Smolin et O. Shein bénéficièrent des mêmes droits que les autres altermondialistes. En plus, Oleg Smolin joua pour nous sur le piano, offrant de courts « commentaires » musicaux aux thèses les plus brillantes des participants à « l’assaut cérébral ». Un autre député, Serge Glaziev, fit tranquillement la queue pour le micro et reçut (comme tous ceux qui le désiraient) 30 secondes pour une réplique. Ainsi, au lieu des longs discours il y eut un excellent rythme travailleur de « l’assaut cérébral » :

au lieu du contenu abstrait d’une intervention, la quintessence laconique d’une question ;

au lieu du rapport abstrait inintelligible avec le nous, une position personnelle ;

au lieu de thèmes politiques abstraits, une question concrète pratique;

au lieu d’affirmer « ils doivent », l’émouvant « j’agis » ;

au lieu des « chuchotements de couloir », la franchise publique des participants.

Et l’ouverture du Grand Forum se conclut avec l’exécution spontanée d’un des chants les plus romantiques du XXè siècle Grenade que toute la salle chanta debout, en un seul souffle. (A propos, lors de la fin de la RSFR tous avaient chanté "l’Internationale" avec non moins d’enthousiasme et, à la différence des anciens congrès du parti, sans aucun phonogramme).

Les principes du Forum furent mis en pratique et, dans la deuxième partie, quand commencèrent à travailler les sections, les conférences, les séminaires et les tables rondes. Quels étaient ces principes et qu’avaient-ils de neuf ?

N’importe quelle organisation sociale pouvait déclarer et présenter ses propositions il n’y avait aucun mécanisme d’autorisation ou d’interdiction au Forum. En vérité, il y avait tout de même une exigence : toute proposition d’initiative devait être travaillée. Cela signifie que si tu veux faire un séminaire, les seules idées ou arguments, même géniaux, ne sont pas suffisants : il convient d’établir un programme de discussion, de trouver ceux pour qui ces problèmes sont importants et intéressants. C’est-à-dire qu’il faut remplir l’initiative proposée d’un contenu intéressant. En outre, le plus difficile est là : la construction d’un dialogue réel et créateur entre tous les participants.

A propos, lors de l’apparition de semblables problèmes, le comité d’organisation réagit en proposant de fusionner le semblable par thèmes de rencontre. Cela, comme de juste, allait toujours avec la compréhension que cela permettait de mener des séminaires où pourraient se rencontrer des gens, travaillant dans des sphères différentes, mais avec une seule problématique. En résultat le problème était examiné plus largement, la polémique s’avérait plus aiguë , la discussion plus intéressante.

Et tout de même, de quoi avait-on parlé au Forum ?

Voici juste quelques fragments de sa problématique :

Pourquoi la question de l’instruction accessible à tous est-elle apparue la question stratégique de la Russie ?

Peut-on défendre ses droits sociaux et économiques et comment le faire ?

Quelles questions sont soulevées par l’altermondialisme et comment se conclut son alternative ?

La problématique de la jeunesse : nouveaux problèmes et approches anciennes.

Lutte politique et sociale : qu’y a-t-il entre elles de commun et en quoi se différencient-elles ?

Comment lutter contre les guerres, le chauvinisme et le nationalisme, et est-ce possible ?

Les droits humains dans les conditions d’absence de l’Homme en tant que valeur sociale.

Les mass-media : conflit culturel et paradigme technologique.

A propos, au Forum a pris naissance un dialogue ouvert des représentants des courants idéologiques et politiques les plus différents, en outre, pas seulement sous le prétexte de savoir quelle idéologie semble la plus véridique mais afin d’agir ensemble pour la défense de nos droits citoyens, sociaux et économiques, pour voir comment mettre au point une auto-organisation par en-bas, quelles campagnes et comment les mener. Il s’agit là d’un forum très particulier, très inhabituel pour la culture politique de notre pays.

Bien entendu, au grand Forum il y eut une quantité de problèmes et de défauts : une habitation collective bon marché et spartiate ; des difficultés pour le financement ; des problèmes organisationnels. De grosses difficultés pour trouver une compréhension (ce n’était pas un problème philologique) entre les points de vue des membres d’un parti, les « vieilles gauches » et les nouveaux mouvements. Pour voir plus précisément tous les problèmes du Forum regarde dans cette publication la rubrique « Razbor p(r)oliotov » (analyse des (sur)vols).

Mais le plus important nous étions intéressés à établir les conditions objectives et subjectives d’un déficit car il était évident que « ratisser » large aurait été vexant, et adresser tout aux responsables ou à des exécutants isolés était impossible au Forum il n’y avait ni les uns ni les autres.

Quel a été le bilan du Premier Forum Social de Russie ?

De sérieux débats sur les problèmes réels dans les conditions d’un dialogue ouvert. Un tel dialogue à l’échelle de la Russie mais avec la participation d’invités à une échelle internationale est en soi un succès important pour notre opposition de différentes couleurs et durement fragmentée.

les connaissances, les contacts et le tissage de liens de coordination horizontaux.

la création de ce milieu social, de ce « bouillon nutritif », sans lequel ne peuvent se développer les liens divers et vivants des altermondialistes de Russie en tant que nouvelle opposition réelle, constructive et de bonne qualité (démocratique, sociale et internationaliste), à l’actuel capitalisme russe historiquement bloqué et misérable.

Enfin, et c’est le plus important, des dizaines de campagnes et d’actions concrètes, de projets et d’avancées vers la mise au point d’une solidarité horizontale dans les régions et à l’échelle de toute la Russie.

C’est ainsi que le Forum a montré que l’on pouvait travailler ensemble

* sans la création d’une structure unique

* sans verticale bureaucratique

* sans chefs

* sans idéologie et culture unifiantes

Le Forum c’est non seulement

* une place particulière de rencontres

* une forme particulière de relations

* un type particulier de camaraderie

Le Forum c’est réellement un mécanisme effectif d’activité sociale collective.

* Lioudmilla Boulavka est philosophe et coordinatrice de la revue Donnez nous un autre monde dont nous reproduisons ci-dessous l’éditorial du n° 2.

Traduction : J.M.K. (du russe)

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