Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 526-527 avril-mai 2007 *

UKRAINE

Premiers pas d'une gauche nouvelle…

Cf. aussi : [Ukraine]

Jan Malewski

Jan Malewski, rédacteur d'Inprecor et membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale, représentait cette dernière et sa section française, la Ligue communiste révolutionnaire, à la conférence de fondation de l'Organisation marxiste d'Ukraine.

L' éclatement de l'Union soviétique en 1991 avait provoqué l'apparition en Ukraine de plusieurs partis s'opposant de manière modérée aux réformes marchandes, alors que la vie politique était confisquée par les cliques bureaucratiques luttant pour s'emparer de la plus grande part des biens sociaux en cours de privatisation. Le Parti communiste d'Ukraine (PCU) et le Parti socialiste d'Ukraine (PSU) furent les deux partis les plus importants. Ils étaient issus du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS), qui avait été dissous, et regroupaient aussi bien des bureaucrates intermédiaires que des salariés opposés à la restauration capitaliste. Alors que le PSU s'était engagé aux côtés de Victor Iouchtchenko dans la « révolution orange » en décembre 2004, le PCU avait été totalement absent des événements, bien que favorable à Victor Ianoukovitch, le président sortant. Mais il a fallu peu de temps pour que les deux partis tournent complètement. Actuellement tous les deux intègrent la coalition gouvernementale de Victor Ianoukovitch, qui, battu lors de la « révolution orange » de décembre 2004 et forcé à céder la présidence de la République, a réussi à remporter les élections législatives en 2006 à la tête de son Parti des régions et à construire une coalition gouvernementale. Le PCU y dispose de 21 députés et de deux ministres — les mauvaises langues disent que s'ils sont ministres, c'est parce qu'ils savent qu'ils n'auront plus jamais une telle occasion — alors que le PSU, avec 31 députés, a quatre ministres et surtout contrôle le Fonds des biens étatiques, l'office responsable des privatisations. Les dirigeants de ces deux partis « de gauche » tentent de masquer leur politique alignée sur les exigences des clans restaurationnistes par une rhétorique populiste. Corrompus, totalement opportunistes et dénués de toute idéologie, ils n'aspirent qu'à se faire élire en espérant pouvoir ainsi bénéficier des miettes des privatisations de la propriété publique. Le PCU, qui exige que la langue russe — parlée par une majorité de la population alors qu'une forte minorité, russe ou russifiée, ne parle pas l'ukrainien — devienne une seconde langue officielle, soutient ainsi également l'Église orthodoxe du patriarcat russe... Les deux partis ont soutenu en automne 2006 la levée de tout contrôle sur les prix des services communaux, en particulier du logement, ce qui a provoqué des hausses spéculatives faramineuses et des expulsions de locataires. Enfin toutes les tentatives d'activité autonome ou oppositionnelle au sein de ces partis sont écrasées dans l'œuf.

Synthèse actualisée Inprecor

L'absence d'une gauche véritable laisse le terrain à des affrontements entre les cliques bureaucratico-bourgeoises, qui luttent pour s'approprier la plus grande part des biens de l'État et leur permet de mobiliser la population autour des conflits de remplacement, comme ce fut le cas encore fin mars et début avril 2007, lorsque le président Iouchtchenko a tenté de dissoudre le parlement alors que le premier ministre Ianoukovitch refusait d'accepter cette manœuvre, les deux se parant de la « défense de la Constitution ».

C'est dans une telle situation que les 24 et 25 mars 2007 les militants de la gauche radicale, jusque là éparpillés dans de petits groupes et coupés de la masse des travailleurs et des jeunes, ont fait un pas vers la création d'une nouvelle gauche véritable en Ukraine. A l'initiative des militants de l'organisation de la jeunesse « Che Guevara » — une scission de la jeunesse du PCU — ainsi que des collectifs animant les sites internet et une conférence nationale de la gauche marxiste a regroupé près de 150 personnes, dont 87 délégués des publications de gauche, des groupes politiques et des syndicats de Kiev, Lviv, Donetsk, Louhansk, Mukatchevo, Izmayil, Kharkiv, Marioupol, Kamenets Podilski, Sébastopol, Simféropol, Vinnytsia, Kherson, Jytomir, Tcherkassy, Makeyevka, Dnipropetrovsk, Zaporijya, Odessa, Konotop et d'autres villes. Parmi les observateurs on remarquait de nombreux militants de la gauche radicale de Russie, dont une délégation de nos camarades du groupe Vpered (En avant), des représentants du Parti polonais du travail, de la Ligue communiste révolutionnaire de France et de la IVe Internationale ainsi que de la Tendance marxiste internationale (1).

Les congressistes ont pris la décision de fonder une Organisation de Marxistes. Il ne s'agit pas encore d'un parti, mais d'une association qui se donne pour tâche le développement du marxisme et sa propagande au sein du prolétariat, la défense des intérêts des salariés, l'internationalisme et la transformation socialiste de la société.

Si le caractère national ainsi que la présence de quelques militants syndicalistes — dont les dirigeants du syndicat Zachtchita Trouda (Défense du travail) de Lviv, qui regroupe un millier de militants dans une vingtaine d'usines et de quartiers ouvriers de la région — constituent indéniablement un pas en avant, il reste que les débats de la conférence ont témoigné d'une très grande diversité politique et de références théoriques fort diverses.

La conférence n'a ainsi pas débattu de la situation politique ni du programme — questions remises à une fois prochaine — mais seulement d'une déclaration idéologique et des statuts de l'association. Elle a élu une direction — un Conseil de coordination — de vingt-et-un membres (dont seulement trois femmes).

A l'issue de la conférence, Boris Kagarlitsky dans un article de compte rendu destiné à la gauche russe, écrivait : « le caractère idéologique de l'association a provoqué des tensions entre les "trotskistes" et les "staliniens", qui plus est non sur la politique courante, mais autour des questions théoriques abstraites et surtout autour des mots. » (2) Il faut cependant souligner que sur la question du statut, après une très vive discussion sur les droits garantis aux opposants, dans laquelle les partisans d'une démocratie interne très large ont été battus seulement par 39 voix contre 35 par ceux qui arguaient que les « tendances conduisent inévitablement à des scissions » et refusaient de telles « conceptions trotskistes » (3), un compromis garantissant le droit des minorités à se regrouper dans les débats a été adopté à une écrasante majorité, à l'initiative de Vassili Terechtchouk, un des principaux dirigeants de la nouvelle organisation et adversaire déclaré « du trotskisme, mais non des trotskistes » (4)…

L'ensemble des groupes et individus qui se retrouvent au sein de l'Organisation marxiste partagent cependant la conviction que la restauration du capitalisme en Ukraine a constitué une défaite historique pour les travailleurs et sont opposés aux privatisations et au démantèlement des services publics. Si toutes et tous se revendiquent du « marxisme », pour certains il s'agit d'une interprétation très académique et livresque, parfois même religieuse, et on peut se poser la question de savoir s'ils seront un jour capables de la dépasser pour en faire un outil de la lutte des classes. Le poids de soixante années de stalinisme, qui avait vidé le marxisme de tout contenu critique et l'avit transformé en dogme justifiant la politique de l'État, est sur ce terrain encore très présent. Comme l'écrit Vitaliy Atanasov, animateur de , élu membre du Conseil de coordination de l'organisation alors qu'il s'était fortement engagé dans le débat pour garantir les droits des minorités, « L'avenir de l'OM dépendra non seulement de notre capacité à dépasser l'étroitesse sectaire et le dogmatisme, qui caractérisent nombre d'entre nous, mais surtout du rôle que l'organisation sera capable de jouer dans la vie politique du pays. C'est d'autant plus important que les réformes néolibérales et les attaques contre les droits des travailleurs et des jeunes avancent à grands pas en Ukraine. Bien que la conférence n'ait pu discuter des aspects pratiques de notre travail politique, nous espérons que l'OM s'impliquera activement dans la lutte contre la hausse des prix des services communaux et contre la réforme des services du logement, contre la privatisation, la commercialisation et la réforme de l'éducation, et qu'elle sera capable de collaborer de manière solidaire avec les syndicats. Nous devrons également veiller à préserver le caractère démocratique de la vie intérieure de l'organisation, car c'est en grande partie la lutte des courants idéologiques internes qui détermine le développement des organisations marxistes. » (5)

Notes

1. Il s'agit d'un regroupement international trotskiste constitué par Ted Grant autour de la Militant Tendency britannique. Depuis que Grant fut mis en minorité dans son organisation ce regroupement est très réduit y compris en Grande-Bretagne.

2. Boris Kagarlitsky, Conférence des marxistes de l'Ukraine (premières impressions), article en russe daté du 28 mars 2007.

3. Notons que plusieurs dirigeants de l'organisation Che Guevara ont rejoint les animateurs de lors du vote sur les droits de tendances, convaincus au cours de la discussion qui fut longue et au cours de laquelle tous ceux qui le voulaient ont pu s'exprimer, les partisans et les adversaires de l'amendement se succédant au micro.

4. Vassili Terechtchouk a publié une semaine avant cette conférence sur le site web un article intitulé « Le trotskisme et la dialectique » qui est une polémique avec les thèse (que l'auteur semble identifier avec « le trotskisme ») d'un certain David North, dirigeant du Socialist Equality Party des États-Unis, un tout petit groupe ultra dogmatique, issu de l'implosion du courant sectaire dirigé par le britannique G. Healy. Les « œuvres » de D. North figurent en effet en de nombreuses langues, dont en russe, sur le site web www.wsws.org, dont en particulier « L'héritage que nous défendons, Une contribution à l'histoire de la Quatrième Internationale », consacré à l'évolution des scissions successives du courant healiste et présentant une vision pour le moins très particulière du « trotskisme ».

5. Vitaliy Atanasov, Na Ukrainie lewica sie jednoczy (La gauche s'unifie en Ukraine), dans l'hebdomadaire polonais Trybuna Robotnicza n° 14 (26) du 5 avril 2007.

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