Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 609-610 octobre-décembre 2014

UKRAINE

Quelques enseignements des élections législatives

Cf. aussi : [Ukraine]

Vincent Présumey*

Le 27 octobre 2014

Le taux de participation est en chute par rapport aux présidentielles de mai, à 53,27 % (en tenant compte du fait que ce chiffre officiel est proportionnel aux électeurs considérés comme inscrits dans le sud-est et en Crimée, qui n’ont pu voter). En mai, ce taux était assez élevé pour l’Ukraine, sans doute en raison du sentiment de défense nationale associé au fait de voter, et parce que Petro Porochenko n’était pas encore au pouvoir et donnait quelques espoirs. À présent il y est, et une « offre politique » assez largement oligarchique (alors que le Maïdan visait la destruction de cette oligarchie) explique largement que le mécontentement ait été cette fois-ci beaucoup moins freiné par le sentiment, qui demeure, de défense nationale.

La participation est plus élevée à l’ouest, ce qui est assez classique : 70 % dans l’oblast de Lviv, 68,3 % à Ternopil, 64 % à Ivano-Frankivsk, 65 % en Volhynie, 55,7 % à Kiev. Elle tombe à 39,5 % à Odessa. Dans l’oblast du Donbass elle est de 32,5 % et celui de Louhansk de 32,5 %, ce qui est relativement important compte tenu de l’interdiction de voter mise en place par les « séparatistes », la majorité des électeurs inscrits n’ayant pu voter.

Synthèse

Lassitude, rejet ou déception

Le score des partisans du président en place Porochenko est mauvais par rapport aux prévisions. Avec 21,45 % des suffrages exprimés, son « Bloc Porochenko » arriverait juste derrière la coalition « Front populaire » de Tourtchinov, Iatseniouk et Avakov, 21,82 %, qui agrège l’ensemble des forces ayant pris le pouvoir après la fuite de Ianoukovitch en dehors, justement, de Porochenko (et du parti Svoboda), ce qui serait un lourd échec symbolique attestant d’une usure rapide et bien compréhensible …

Si le « Front populaire » peut se targuer d’avoir autant ou un peu plus de voix que le « Bloc Porochenko » il apparaît cependant comme une addition de forces toutes aussi contestées et décevantes les unes que les autres. Le fait qu’il fasse 10 % de plus que ce que promettaient les sondages apparaît comme un grand succès, mais il s’agit surtout d’une défiance envers Porochenko et d’une sorte de manœuvre de l’électorat qui, quitte à voter pour des partis peu affriolants, n’a pas voulu concentrer tous les pouvoirs sur un seul d’entre eux.

Le « Bloc oppositionnel », provenant de l’ancien Parti des Régions, fait 9,73 %, et le KPU (PC, dont la prétendue interdiction par « les nazis » était annoncée par une certaine blogosphère), fait 3,93 % : les forces au pouvoir jusqu’en février font donc 13,66 %, vote qui n’a guère de contenu idéologique mais traduit la lenteur des anciennes clientèles à se reclasser (c’est encore eux qui sont concernés par la plus grosse affaire d’achats de voix de ce scrutin, à Kirovohrad …).

Batkivchina (« Mère Patrie ») de Ioulia Timochenko est durablement marginalisé avec 5,66 %, et le Parti radical d’Oleh Liachko (un mélange de démagogie, de nationalisme et de populisme paysan), que les sondages donnaient entre 15 % et 20 % et qui passait pour récupérer les voix de Svoboda, ne fait que 7,39 %.

Svoboda est en dessous des 5 %, à 4,72 %. Son effondrement est encore plus prononcé dans son bastion historique, la Galicie : ce parti ne sauverait que 5 députés, élus au suffrage majoritaire à un tour (50 % de la Rada est élu ainsi, l’autre moitié l’étant à la proportionnelle au-dessus de 5 %), dont seulement 2 en Galicie. Pravyi Sector est à 1,87 %, mais obtient 2 députés grâce à ce système, dont son chef Iaroch à Dnipropetrovsk, bien qu’il soit loin d’avoir obtenu la majorité des voix.

En fait, les scores de Svoboda et de Pravyi Sector sont sans surprise, ils correspondent dans les circonstances des législatives à leurs résultats des présidentielles et illustrent cette réalité politique : l’extrême droite en Ukraine n’a pas été renforcée, mais affaiblie par le Maïdan et la chute de Ianoukovitch, tenant le haut du pavé seulement dans les oblasts de Donetsk et de Louhansk avec l’aide russe.

Mais plus généralement, ces élections expriment la lassitude, le rejet ou la déception à l’égard de la quasi-totalité des forces politiques ayant pignon sur rue.

Seule force victorieuse

L’exception, c’est Samopomitch (« Entraide ») avec 11,12 % des voix, seule force véritablement victorieuse dans cette élection. Ce parti a été formé par le maire de Lviv, Andriy Sadovyi (1), hostile depuis le début à la montée de Svoboda dans sa région (Svoboda avait conquis la majorité au niveau de la Galicie, mais pas à Lviv, d’où les mobilisations contre l’administration nommée par Svoboda). Sur un programme que l’on pourrait qualifier de démocrate et coopératif, c’est une organisation qui s’appuie sur des comités de quartier et sur les secteurs de l’Eglise uniate hostiles à Svoboda et à sa récupération par les ultranationalistes.

Mais en fait, ce qui a dopé Samopomitch, c’est la décision prise par « Semen Sementchenko », pseudonyme du dirigeant du « bataillon Donbass » (originaire de Donetsk, il tient à protéger sa famille), de soutenir ce parti et d’y inscrire des candidats aux élections issus de son bataillon. Sementchenko, hospitalisé pour ses blessures de guerre, s’est sévèrement affronté au gouvernement fin août et début septembre, préconisant le volontariat plutôt que la conscription (dans laquelle les passe-droit soulèvent des vagues de protestation), exigeant des armes et de la nourriture pour les volontaires et accusant le gouvernement de les abandonner, exigeant la démission du ministre de la Défense. Effectivement, son « bataillon Donbass », dont une majorité de recrues semblent issues du sud-est de l’Ukraine, a été en grande partie lâché et horriblement massacré par les forces russes, juste avant la signature d’un cessez-le-feu, dans la poche d’Ilovaïsk.

Ce bataillon était précisément la principale formation de volontaires armés à échapper pratiquement au contrôle soit du ministère de la Défense, soit de l’extrême droite ukrainienne, soit des deux. Bien entendu, il n’est pas question ici d’idéaliser ni le « bataillon Donbass » ni Samopomitch, mais d’analyser les faits politiques : le seul succès politique notable de ces élections est celui qui associe volonté de défense nationale, contestation du pouvoir en place et refus de l’extrême droite. Hautement significatif : Samopomitch arrive en tête à Kiev.

Une autre indication intéressante est donnée par l’élection, à la majorité absolue dans sa circonscription, d’un des très rares candidats indépendants, sans sponsor ni parti en place ni moyens financiers : Volodimir Parasiuk, qui sur le Maïdan de Kiev, par une intervention décisive, avait démoli la manœuvre des chefs des trois partis Batkivchina, Oudar et Svoboda, concertée avec les ministres allemand, français et polonais pour former un gouvernement d’union nationale préservant Ianoukovitch. Fort populaire pour ce rôle historique, il a été blessé et capturé, sans que son identité réelle ne soit découverte, lors du terrible massacre d’Ilovaïsk début septembre. Aux mains du renseignement militaire russe qui ne l’a pas identifié, il a été échangé contre des prisonniers séparatistes. Il vient, tout seul, de faire 54 % des voix dans une circonscription de Galicie occidentale. On ne peut pas dire du tout ce que politiquement il va devenir, comment il va tourner. Mais des hommes de cette trempe auraient leur place dans un mouvement d’émancipation pour chasser tous les oligarques !

Par ailleurs, les forces politiques de la gauche radicale n’ont pas pu présenter de candidats. Il y a donc un vide politique béant, et les « phénomènes » divers tels que Samopomitch mais aussi Liachko, en partie avant lui Svoboda, encore auparavant Timochenko ou Natalia Vitrenko, manifestent à leur façon ce vide. Il ne suffit d’ailleurs pas d’en constater l’existence pour le remplir !  ■

* Vincent Présumey est syndicaliste. Il anime un blog sur le site de Mediapart. Cet article a d’abord été publié sur son blog : http://blogs.mediapart.fr/blog/vincent-presumey/

Notes

1. Andri Sadovy (né en 1968 à Lviv), maire de Lviv depuis 2006, a soutenu la « révolution orange » et a été membre du parti de Viktor Iouchtchento « Notre Ukraine » jusqu’en 2009. En 2005 il créé l’association « Union sociale Samopomitch », devenu parti politique en décembre 2012. Le terme « samopomitch » (entraide ou « auto-assistance »), invoque les mânes des sociétés d’entraide qui structuraient la Galicie lorsqu’elle était austro-hongroise. Selon Mykhailo Dubyak, journaliste d’Euronews originaire de Lviv, cité par le quotidien suisse le Temps du 17 novembre 2014, « Le principe de cette organisation, c’est de s’aider soi-même. Cela impose aux habitants de s’organiser eux-mêmes, sans attendre l’aide des autorités centrales ou locales. » Cette philosophie naviguant entre libéralisme, libertarisme, solidarisme chrétien et progressisme a irrigué le mouvement de Maïdan, intrinsèquement méfiant envers le système et la classe politique. ter).

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