Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 470 mai 2002 *

HOMMAGE

Rodolphe Prager (1918-2002)

Cf. aussi : [Les Nôtres] [Trotskysme] [Michel Lequenne]

Michel Lequenne

Rudi était un homme que l’on ne pouvait qu’aimer. Nulle violence chez ce révolutionnaire inébranlable : une force tranquille, une passion contenue, un humour souriant, une démarche lente mais assurée. Son parcours militant eut la ligne pure et simple de la projection d’une flèche. A ses enfants qui lui faisaient raconter sa vie, après avoir parlé de sa propre enfance difficile, il dit simplement : « Je n’ai plus rien à dire, j’ai fait comme je le devais, et c’est tout ! »

Tel il fut en effet : il a fait ce qu’il devait, ce que lui imposait une conscience lucide, une intégrité totale, une intelligence exempte de préjugés, et il l’a fait bien. Ce qui n’était pas toujours facile, en ce temps d’histoire chaotique, pour des révolutionnaires intransigeants, isolés, traqués de tous côtés. D’autant moins pour lui, entre tous, puisque sans aucune vraie nationalité, né le 31 mars 1918, dans le Berlin de la défaite des spartakistes, de père juif hongrois et de mère allemande. Mais il est vrai, en même temps, qu’une telle origine était de celles dont la pente aide à devenir internationaliste. Surtout en y ajoutant la conséquence de la terrible crise économique de 1929 qui obligea la famille à émigrer en France. Sa mère, membre du SPD, venait tout juste de le faire adhérer aux Faucons rouges, où il avait participé, pendant l’été, à une République des enfants, près de Cologne. C’est donc presque sans coupure qu’il fut, à Paris, des Jeunesses socialistes, en 1931, puis des Campeurs rouges, où il rencontra Roger Foirier, cet autre admirable militant, formateur de plus d’une génération (et qui reste en même temps un des plus calomniés). C’est guidé par lui que, participant à un camp international de jeunes, en juillet 1932, où il retrouva une délégation des Faucons rouges allemands, il participa à la création d’une formation similaire en France, à laquelle il se consacra jusqu’en 1935.

Cette organisation fut un nid de futurs trotskystes. Rudi lui-même, revenu dans les Jeunesses socialistes à l’heure de l’entrisme à drapeau déployé préconisé par Trotsky, sympathisa immédiatement avec les thèses de ces “bolcheviks-léninistes” et entra dans leur groupe. Pas pour longtemps, puisque les trotskystes furent exclus de la SFIO au congrès de juin 1935. En janvier 1936, ces jeunes militants formaient la JSR (Jeunesse socialiste révolutionnaire), dont Rudi fut membre du comité central avant ses dix-huit ans. Mais les trotskystes restaient membres des Pionniers rouges, dont la SFIO ne réussit à les expulser qu’en novembre, alors qu’ils avaient joué un rôle non négligeable de soutien aux grandes grèves.

En écho à la division en deux courants du mouvement trotskyste français, Prager et Foirier se trouvèrent en opposition à la direction de Fred Zeller de la JSR, et adhérèrent au Parti communiste internationaliste (PCI) fondé par Raymond Molinier et Pierre Frank. Il devait rester fidèle toute sa vie à ce dernier. Membre du comité central de ce parti, en septembre 1937, il participa à la fondation d’une JCI et à la rédaction de son journal le Jeune bolchevik.

Nouvel entrisme, en mai 1938, cette fois dans la Fédération de la Seine du PS, suspendue de la SFIO. Avec l’exclusion de tous les partisans de Marceau Pivert, ce courant allait donner naissance au Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP) et à une JSOP que rejoignirent les membres de la JCI, autodissoute sur la base des rapports de Rudi. Dans le même temps, il gagnait un petit groupe d’opposants au stalinisme des JC de Montreuil, dont les animateurs étaient Jacques Grinblat (Privas) et Pierre Boussel (Lambert).

En ce temps, on naturalisait facilement les jeunes immigrés pour en faire des soldats. Devenu Français en janvier 1938, Rudi était “sous les drapeaux” en novembre. Pendant qu’il accomplissait ce service militaire, le PCI se dissolvait et entrait dans le PSOP comme tendance “La Vérité”. Mais la Guerre imminente obligea les trotskystes à prévoir le pire, qui allait arriver. Sur décision de son organisation, Rudi déserta (ce qui allait lui coûter sa nationalité française) et, avec Frank et Raymond Molinier, constitua en Belgique une délégation étrangère en juillet 1939. Dès août et septembre, ils publièrent deux appels, le premier sur le Pacte germano-soviétique, l’autre sur la déclaration de guerre, signés des noms de Jung (Prager), Cive (le Belge Vereeken), Remember (Molinier), et Morris (l’Espagnol Mauricio) — tous demeurés trotskystes jusqu’à leur dernier jour —, dans une Correspondance internationaliste qui eut vingt numéros jusqu’en avril 1940, vite clandestins, puisque la publication fut interdite par le gouvernement belge. Rudi en fut un rédacteur régulier jusqu’au 19 décembre 1939 où il fut arrêté, tombant dans le piège d’un rendez-vous auquel il se rendit à la place de Molinier. Condamné à un an de prison pour fausse identité, et enfermé dans la prison de Mons, l’attaque allemande sur la Belgique lui rendit sa liberté en mai 1940. Dès son arrivée à Bruxelles, il fut repris, ré-emprisonné, et à nouveau délivré par la capitulation de la Belgique.

Il rentra alors en France, et ce fut lui qui regroupa les militants dispersés de l’ex-PCI, et forma, avec Foirier et Grinblat, la direction d’un groupe qui s’appela d’abord “La Seule Voie”, puis le Comité communiste internationaliste.

Ce CCI, vient d’être récemment l’objet d’attaques livresques et de presse, plus ou moins venimeuses, pour son action — voire inaction ! — pendant la Guerre. Tout se réduit à une ligne, certes aberrante, que développa Henri Molinier, mais qui dura moins que le temps du pacte germano-soviétique. Henri Molinier était, certes, un militant forgé dans le pur type bolchevik, et, en ce sens, un activiste peu regardant aux moyens, mais absolument pas un théoricien. Dans le petit groupe de la Seule Voie, seul “ancien”, il développa l’idée défaitiste selon laquelle l’Alliance d’Hitler avec Staline allait ouvrir, avec une victoire hitlérienne sur toute l’Europe, une longue période de recul, voire établir un système économique intermédiaire entre le capitalisme et le socialisme de caserne stalinien, et que, comme cela avait été le cas en Allemagne et en Autriche, une aile “gauche” pouvait être canalisée par les apparences sociales du nazisme. Marcel Déat, fondateur du Rassemblement national populaire (RNP), n’était-il pas un ancien dirigeant socialiste qui s’était éloigné de la SFIO sur la gauche. Et c’est sur le constat que des militants socialistes se réfugiaient là, ainsi que des “abondancistes” de la formation de Jacques Duboin, qu’il proposa un “entrisme” dans ce parti. Il y entra et n’y entraîna guère que Maurice Déglise qui s’y enlisa, et, très peu de temps, Roger Foirier. Pas d’autres en tout cas. Et surtout pas Rudi, qui fut l’artisan principal du redressement, dont la conséquence fut d’écarter Henri Molinier de la direction du CCI, dès janvier 1941.

A l’inverse de cette dérive dangereuse, le cours du CCI, sous la direction Prager-Grinblat, tout orienté dans la perspective de la transformation de la Guerre interimpérialiste en Révolution prolétarienne, fut essentiellement axé sur l’implantation dans les usines, en particulier dans ce qui allait être notre bastion prolétarien, la banlieue de Puteaux-Suresnes, où les feuilles de la Seule Voie étaient diffusées dans les immeubles mêmes. En même temps, comme le POI, et à partir des liaisons établies dans l’avant-guerre au sein du Centre laïque des auberges de la jeunesse (dissous en zone occupée à la fin de 1940), un nouveau recrutement, limité, mais de haute qualité est réalisé alors, dont Simonne Minguet est un exemple.

Dès le début de 1943, Rudi engagea des contacts avec Marcel Gibelin, en tant que dirigeant de la gauche du POI. S’ils n’aboutirent pas, ceux qui s’établirent un peu plus tard entre les deux directions, et avec le représentant du Secrétariat européen de la IVe Internationale, Michel Raptis (Pablo), allaient mener à l’unification. Dès septembre 1943, Rudi était intégré au Secrétariat européen. Et en février 1944, CCI, POI et le Groupe Octobre (fondé un an avant par Henri Molinier avec d’anciens membre du mouvement abondanciste), fusionnaient en formant le Parti communiste internationaliste (PCI). Rudi fut membre de son Bureau politique.

Aussitôt, son activité fut à la fois consacrée à sa participation à la rédaction de la Vérité (dont le PCF allait empêcher la légalisation jusqu’au début 1946, où nous l’imposâmes dans la rue, après des combats avec les commandos de militants staliniens), et au travail anti-colonialiste (en particulier l’aide au développement du groupe trotskyste vietnamien de France), orientation qui fut constamment la sienne, avec prédilection.

Mais son passé de déserteur le rattrapa dès mai 1945 où il fut arrêté, puis détenu deux mois à la Santé. Il n’attendit pas le jugement qui allait réitérer son retrait de la nationalité française en 1951, et passa à une nouvelle illégalité, suivie de la recherche d’une autre nationalité en Israël, de mars 1950 à décembre 1952. Bien que suivi par sa compagne, Louisette, qui y devint sa femme, et que là naquit leur premier enfant, ce fut ce qu’il considéra comme moralement la plus dure période de sa vie.

Elle ne l’aigrit cependant pas, ni ne le brisa, bien que ce qui l’attendait à son retour en France n’était guère brillant : une lutte pour sa relaxe, qu’il obtint en 1953, et l’annulation de sa déchéance de nationalité, seulement en 1955 ; d’autre part une Internationale en morceaux. Ayant rejoint son fidèle ami Frank, dans le groupe minuscule qu’était devenu le PCI, il en fut d’emblée membre du bureau politique. Il n’allait pas tarder, avec l’éclatement de la révolution algérienne, à trouver des tâches à la hauteur de son courage : non seulement ses articles (signés Robert Leblond) dans la Vérité des travailleurs, entraînant poursuites judiciaires, mais l’aide directe au FLN algérien, poursuivie en Tunisie, à partir de 1959, sous couvert de travail à la direction du Tourisme. Il y demeura jusqu’en 1963 où il rentra et retrouva sa place au bureau politique du PCI, et fut bientôt membre de la Commission de contrôle de la IVe Internationale, puis du bureau national du Comité Vietnam national. En parallèle, il entra au PSU, dont il devint membre du Comité politique national en 1966, mais en fut exclu en 1969, par refus de la candidature de Michel Rocard à l’élection présidentielle, où se présentait aussi Alain Krivine.

1968 était passé par-là. Les anciens du PCI passaient la main à la jeune génération trotskyste, issue de la JCR. Rudi abandonna la direction française en 1969, lors du congrès de fondation de la Ligue communiste, nom de la section française renouvelée de la IVe Internationale.

S’ouvre alors la dernière partie de sa vie, qui n’est pas la moins importante : celle où, malgré le handicap douloureux de l’aggravation constante de son diabète, il devient l’historien méticuleux du mouvement trotskyste, écrivant de nombreux articles, en particulier pour le Dictionnaire du mouvement ouvrier, dit Maitron, des préfaces de livres, et, enfin, devenant le maître d’œuvre de l’édition des quatre volumes des Congrès de la IVe Internationale (éditions La Brèche), que seule l’aggravation de sa maladie laissa sans suite.

Ses trois dernières années virent sa maladie atteindre une gravité de plus en plus grande. Lors de notre dernière conversation téléphonique (et de façon caractéristique, c’était pour lui demander des précisions sur un de ces militants de l’ombre, dont il était sans doute le dernier à garder le souvenir, qui avait risqué sa peau et ne s’était pas sorti sans de grands dommages d’une expédition de libération d’un de nos prisonniers de guerre en Allemagne), il ne pouvait déjà plus ni lire ni écrire. Puis le cerveau fut atteint à son tour. Mais dans ses moments de lucidité, il manifestait encore la plus vive joie de l’affection des siens, et gagnait la sympathie de celles et ceux qui le soignaient, dans son acceptation de sa fin. Enfin ce fut le coma et la mort.

Avec lui nous perdons ainsi, non seulement un des plus grands des nôtres, non seulement, pour tous ceux qui l’ont connu, un ami, mais encore une mémoire véridique, à l’heure où nos ennemis, en un nouvel assaut, s’enragent à falsifier et salir notre histoire. Toutes raisons de garder le souvenir de son exemple.

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