Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 595-596 juillet-août 2013 *

TURQUIE

La résistance de Taksim

Cf. aussi : [Turquie]

Rassemblement de soutien à Paris 15 juin 2013 © Photothèque Rouge/MILO

Rassemblement de soutien à Paris 15 juin 2013 © Photothèque Rouge/MILO

Il existe un grand écart entre la masse des mécontents et le mouvement socialiste. Preuve en est, une grande partie des gens qui ont participé à la résistance de Taksim ne sont affiliés à aucun parti politique. C’était même la première fois que la plupart d’entre eux participaient à une action politique et beaucoup ont même exprimé le besoin d’un nouveau parti politique.

Sur la Turquie

Diversité, solidarité et tolérance

Bien qu’aucun contenu social ne se soit exprimé ouvertement lors de la résistance, l’un des sujets débattus lors des discussions actuellement en cours dans les forums tenus par les jeunes dans les divers parcs de la ville, se focalise sur les résultats politiques éventuels de cette résistance. Il s’agit de savoir si cette explosion de colère visant le gouvernement et surtout le Premier ministre va se limiter à affaiblir un peu le gouvernement tout en renforçant un peu le principal parti d’opposition, le CHP, sans se métamorphoser lui-même en mouvement politique, ou bien si elle ouvrira un nouveau canal d’opposition.

Il est difficile de porter un jugement précis sur la composition de ce mouvement qui s’étend sur plusieurs villes du pays. Mais on peut quand même constater que les secteurs qui pourraient être considérés comme la gauche nationaliste et les membres du CHP ont massivement participé aux manifestations qui ont eu lieu à Ankara, où l’attitude de la police a été beaucoup plus sévère qu’ailleurs.

On a noté au début une participation certes limitée de l’extrême droite, c’est-à-dire des Loups gris, aux manifestations. Mais ils ont vite quitté les rangs, suite aux avertissements de la direction du MHP. D’une façon assez étrange, le MHP et le BDP adoptaient ainsi, pour la première fois dans leur histoire, une position commune vis-à-vis d’une situation.

Quant au mouvement kurde, il il est resté à l’écart au début des manifestations quand il a vu des drapeaux turcs et les militants de la gauche nationaliste, en s’inquiétant que ces événements puissent porter atteinte au processus de négociation. Le message de soutien envoyé de sa prison par Abdullah Öcalan a néanmoins été un appel, quoique un peu tardif.

Même s’ils étaient peu nombreux, les jeunes Kurdes ont pris, au fil des jours, leur place dans les rues avec leurs danses [halays] et se sont retrouvés, peut-être pour la première fois dans l’histoire, côte à côte avec la gauche nationaliste dans une telle festivité.

Mais c’est une masse qui allait bien au-delà des éléments habituels (tels que les socialistes, la gauche nationaliste, le mouvement national kurde et même les supporters du CHP) qui a pris part à ce mouvement. C’est donc grâce à l’existence de nouveaux participants à la lutte qu’une masse si hétérogène a réussi à se réunir. Mêmes les barricades n’ont pas été construites seulement par la gauche militante : ici aussi, il s’agissait d’un vaste éventail allant des militants des groupes de LGBT aux gens qui participaient pour la première fois à une action politique.

Quelques groupes particuliers ont pris le devant de la scène, dont le plus populaire était le groupe de fans de l’équipe de foot de Besiktas connu sous le nom de ÇARSI (la lettre A étant écrit comme le symbole des anars). Ce groupe, qui avait déjà exprimé sa sensibilité sur toute une série de questions sociales, est devenu la légende de la résistance de Taksim. Les chants contre les policiers, composés par ce groupe qui possède une expérience d’affrontement avec la police acquise pendant les matchs de foot, étaient sur toutes les lèvres durant les manifestations.

Par ailleurs, les musulmans anticapitalistes — qui avaient commencé à faire entendre leur voix dans de revues et journaux de gauche, ainsi que sur les chaînes de télé, en participant, depuis quelques années, aux manifestations du 1er Mai — ont été un centre d’intérêt durant cette résistance. À l’occasion d’une fête religieuse au moment de la révolte de Taksim, les jeunes de Gezi Park ont distribué (sans qu’il y ait une demande de leur part) des petits gâteaux au sésame (symbole religieux de célébration) à d’autres manifestants, pour montrer que tout le monde respecte leurs pratiques religieuses.

Les féministes et le mouvement LGBT ont saisi une occasion de se faire connaître. En l’absence, au départ, des mots d’ordre communs qui auraient pu être partagés par les grandes masses, les insultes les avaient remplacés. Les féministes ont effacé les graffitis sexistes et orduriers, pour montrer aux jeunes les moyens de corriger leur langage. Et cet appel a été largement suivi par les jeunes.

La lacune la plus grave du mouvement a été l’absence de formation de comités d’en bas, qui auraient pu constituer ensuite une coordination ayant une forte capacité de représentation. On cherche à présent à trouver les moyens de combler ce déficit dans les forums des parcs alentour. La formation par une masse aussi large d’une telle coordination était sans doute difficile, mais il aurait été important tout de même d’y parvenir pour parer les attaques de la police et pour maintenir le dynamisme du mouvement.

La création d’une cuisine, d’une infirmerie, d’une crèche et d’une bibliothèque pour les besoins de la vie quotidienne commune (tous gratuits) a conduit à la formation d’une économie « morale » intéressante. Bien que la vie commune au Gezi Park durant des jours ait développé diverses pratiques de solidarité de la part de secteurs très différents, avec en partie une relation de démocratie directe, aucune revendication ou questionnement de « gauche » ne sont apparus.

La place des socialistes

Erdogan a montré la gauche radicale du doigt comme bouc émissaire, mais cela ne correspond pas à la réalité.

Les manifestations du 1er Mai étaient devenues, ces dernières années, une occasion pour le mouvement socialiste de mesurer ses forces. Les manifestations qui se déroulaient avec la participation parfois des syndicats de droite et des curieux (qui étaient donc comptabilisés dans les rangs), finissaient à se réduire à des scènes d’affrontements avec la police. Elles étaient donc perçues comme une sorte de démonstration de force sans plus.

Cette année, Erdogan avait fermé la place de Taksim, qui était pourtant ouverte aux manifestations l’an dernier. La police a occupé les quatre coins de la ville et coupé l’accès à Taksim. Les manifestants ont à peine réussi à maintenir leurs positions aux alentours de Besiktas en contrebas de Taksim, où même les députés du CHP ont été exposés aux gaz lacrymogènes. Un mois plus tard, la résistance de Taksim allait lever de fait cette interdiction et transformer la place de Taksim en une zone libérée, entourée par des barricades, où aucun agent de sécurité ou de police municipale n’allait pouvoir mettre le pied pendant une quinzaine de jours ! Cela, le mouvement socialiste n’aurait jamais pu le faire.

Bien qu’ils aient participé massivement (à l’échelle du pays) à la résistance de Taksim, le nombre total des militants socialistes n’a pas pu dépasser 10 % de l’ensemble des manifestants. Avec le déclenchement des événements, divers partis et groupes socialistes se sont rendus sur la place de Taksim avec leurs drapeaux. Certains de ces groupes, de taille plus ou moins petite, et qui campaient principalement à la lisière de la place Taksim et du Parc Gezi, ont réussi à devenir des composantes à part entière du mouvement ; mais une grande partie de ces groupes n’ont pas été capables de dépasser le statut de « visiteur », tandis que certains autres ne se sont mis en avant que lors d’affrontements musclés avec la police.

Les recherches universitaires sur la composition des manifestants ont montré que, plutôt que d’être à la poursuite d’une issue sociale ou politique, les jeunes s’opposaient surtout aux interventions du pouvoir politique dans presque tous les domaines de leur vie quotidienne, interventions incarnées par la personnalité paternaliste et autoritaire de Erdogan. La revendication majeure était la liberté. Même s’ils ne considéraient pas les groupes socialistes comme faisant partie du système politique auquel ils s’opposaient, ils ne voyaient pas non plus en eux une capacité d’apporter une solution à leurs problèmes.

L’avantage le plus grand de la gauche socialiste a été de participer au mouvement en tant que composante légitime de ce mouvement. Mais on ne peut pas dire pour autant que les drapeaux et slogans, qu’ils ont voulu imposer aux gens qui s’y trouvaient pour d’autres motifs, aient été tellement appréciés !

Des trois principaux groupes socialistes, seul le Parti communiste de Turquie, TKP, avait pu participer aux élections législatives de 2011 (il n’avait obtenu que 0,14 % des suffrages, soit 60 000 voix, avec de surcroît un recul de 25 000 voix par rapport aux élections précédentes). S’il avait pu participer aux élections, le Parti de la liberté et de la solidarité (ÖDP) aurait probablement obtenu un score du même acabit. Quant aux Maisons communautaires (Halkevleri), qui se présentent plutôt comme un mouvement qu’un parti, leur poids social correspondrait sans doute également au même pourcentage du scrutin. Dans ces circonstances, aucun de ces mouvements ne disposait de moyens de faire un bond en avant. D’ailleurs, même s’ils pouvaient se regrouper pour former un parti commun, ils ne représenteraient pas pour autant un pôle d’attraction.

L’élection comme député d’un candidat socialiste indépendant suite à une campagne menée dans une seule circonscription électorale d’Istanbul, avec la participation de larges secteurs socialistes et autres, mais surtout grâce aux voix des Kurdes (c’est le mouvement kurde qui se trouvait d’ailleurs à l’origine de ce projet), reste toujours devant nous comme une expérience importante et peu réussie.

Il n’est pas possible de trouver en Turquie ne serait-ce que l’ombre d’un Syriza qui serait emporté par l’élan des luttes contre la crise. Il faut savoir que chacune des principales organisations socialistes ne regroupe que quelques milliers de personnes et n’a qu’une base électorale de 0,5 % au total. On pourrait facilement comprendre alors pourquoi ils ne peuvent, même cumulativement, constituer un pôle d’attraction pour les manifestants.

L’incapacité du mouvement socialiste de mener au moins une lutte unie a révélé une de ses faiblesses lors de la résistance de Taksim. Si l’on n’arrive pas à créer une alternative crédible à laquelle seraient intégrés également de nouveaux éléments issus de la résistance, il sera de plus en plus difficile de tenir face à un régime qui se durcira encore plus dans la période à venir.

L’opposition sociale qui apparaissait depuis des années comme uniquement composée de luttes contre les centrales hydroélectriques (HES), de grèves ne parvenant pas de gagner et de manifestations routinières du 1er Mai, vient de reprendre confiance en elle avec la résistance de Taksim.

Le mouvement socialiste devra absolument résoudre le problème de la construction d’une alternative capable de ne pas rater les prochaines échéances électorales et les suivantes. Mais cela nécessite une restructuration capable de trouver de nouveaux terrains de lutte et qui ne soit pas limitée aux seules forces actuelles.

La résistance de Taksim a démontré qu’il est possible de gagner si l’on se bat. Le mouvement s’est libéré de la chape de plomb qui pesait sur lui. Pour fortifier cette nouvelle position, il faut maintenant de nouvelles luttes, des luttes qui mettent en avant les revendications sociales, des luttes intégrées qui ne se confinerait pas dans le seul domaine des libertés et mettrait aussi en avant les revendications sociales. ■

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