Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 595-596 juillet-août 2013

TURQUIE

Les Kurdes, le Kurdistan et la Turquie

Cf. aussi : [Turquie] [Kurdistan]

La résistance de Taksim a soulevé, entre autres, de nouvelles questions quant au sort de la résistance kurde qui dure depuis une trentaine d’années et a coûté la vie à environ 35 000 personnes. La question est de savoir à quel point un régime qui prend de plus en plus une allure autoritaire pourra satisfaire les attentes des Kurdes.

Au cours des cinq dernières années, un rapport étrange s’est établi entre la question kurde en sa totalité et la Turquie. D’une part, l’autonomie du Kurdistan d’Irak a évolué vers une quasi-indépendance et la région est entrée dans un processus de quasi-intégration économique avec la Turquie ; de l’autre côté, suite au début des combats en Syrie contre le régime d’Assad, le Kurdistan de l’ouest a acquis de facto un statut d’autonomie. Et par dessus tout, le maintien du statu quo — la continuation de l’état de conflit de faible intensité — au Kurdistan de Turquie va de plus en plus à l’encontre des intérêts régionaux du capitalisme turc. Tout cela a contraint l’AKP à s’orienter vers une solution au problème kurde. La victoire des Kurdes n’a donc pas été une victoire militaire, mais plutôt le fait que les équilibres de forces qui avaient joué depuis des siècles contre ce peuple ont cette fois-ci commencé à changer à sa faveur.

En 2009, l’AKP avait entamé, par le biais d’agents de l’État, des négociations secrètes avec les représentants du PKK à Oslo, afin de trouver une solution au problème kurde. Suite à ce développement inattendu, un petit groupe de guérilla a symboliquement traversé la frontière sans ses armes, pour se livrer aux autorités. Les arrivants ont été traduits devant les tribunaux établis d’urgence à la frontière, pour sauver les apparences, puis relâchés. Cependant, l’accueil enthousiaste réservé à la guérilla par d’énormes foules réunies aux douanes a irrité les cercles nationalistes turcs et aussi une large partie de la base électorale de l’AKP lui-même. Du coup, l’AKP a fait marche arrière. Ensuite, est arrivée une grande vague d’arrestations visant la branche civile non armée du mouvement nationaliste kurde, le KCK (Union des communautés du Kurdistan) : des milliers de membres du KCK, parmi lesquels se trouvaient également des maires de communes, ont été incarcérés. D’un coup, la situation a empiré et on est revenu à la case départ, c’est-à-dire à l’atmosphère conflictuelle.

Sur la Turquie

En affirmant que son parti avait la majorité des députés kurdes et la majorité des voix dans la région kurde (dont il détermine lui-même les limites à sa guise), Erdogan déclarait qu’il ne reconnaissait pas d’autres interlocuteurs que lui-même — son parti étant représenté par son chef — pour négocier le problème kurde.

Mais le Parti de la paix et de la démocratie (BDP) a obtenu un succès considérable aux élections législatives de 2011 et a contourné le barrage de 10 % en désignant des candidats indépendants. Le BDP a réussi à faire élire 36 députés dont trois socialistes non membres du BDP à Istanbul, ainsi qu’un candidat connu comme islamiste et un conservateur à Diyarbakır. Le parti est ainsi parvenu à construire, dans sa région, une sorte de front national en intégrant les islamistes et les conservateurs dans ses rangs et faisant appel aux socialistes de l’ouest du pays. Malgré le succès du BDP, l’AKP refusait toujours de l’admettre comme interlocuteur. Quant au BDP, il voulait que l’on s’adresse au leader emprisonné du PKK, M. Öcalan, comme interlocuteur.

Avec le retrait, en 2012, de l’armée syrienne du Kurdistan syrien, le PYY (une extension du PKK) a pris une influence sérieuse dans la région. Tout d’un coup, une région kurde autonome de fait en Syrie s’était greffée sur la région autonome au Kurdistan d’Irak. Le PKK à son tour a déclaré une guerre du peuple révolutionnaire afin de former une zone libérée à Hakkari, mais cette initiative s’est soldée par la perte d’un millier de guérilleros.

Suite à ces développements, le gouvernement turc a commencé à chercher les moyens d’entamer, de nouveau, les négociations avec le mouvement kurde et s’est adressé cette fois-ci directement à Öcalan. En effet, les autorités turcs savaient très bien que Öcalan était parfaitement capable d’imposer un cessez-le-feu au PKK, comme l’ont d’ailleurs démontré les pourparlers qu’il avait entamés avec les autorités depuis son arrestation en 1999, y compris lors des négociations d’Oslo. Enfin, une délégation de BDP, composée de trois députés — approuvés par Erdogan lui-même — ont été envoyés à l’île d’Imrali où est emprisonné Öcalan, et le processus des négociations a recommencé.

Selon les termes du préaccord entre les parties, c’est d’abord le PKK qui devait prendre une décision de cessez-le-feu et retirer ses forces armées du territoire de Turquie. Dans un deuxième temps, il y aurait une série d’amendements constitutionnels et législatifs, à commencer par un statut particulier pour les Kurdes. Puis, le PKK mettrait fin à la lutte armée, et enfin la situation actuelle de M. Öcalan serait révisée et améliorée ; de même seraient créées les conditions permettant la réintégration à la vie normale des militants du PKK comme citoyens.

Cet accord n’a jamais été rendu public par le gouvernement, qui prenait d’ailleurs soin de ne pas se montrer comme partie prenante dans les négociations. On parlait uniquement de « mettre fin à la terreur », « d’arrêter le sang qui coule » et on précisait que c’est l’Agence nationale de renseignement (MIT) qui avait repris et poursuivait les négociations. En revanche, les Kurdes se réclamaient ouvertement du processus de négociation, en soulignant que c’est le « leadership » c’est-à-dire Abdullah Öcalan, qui en avait pris l’initiative. Mais en dehors de quelques articles dans la presse, il n'y a toujours pas de texte écrit énumérant ouvertement les termes et conditions de l'accord. Le fait que les textes manuscrits rédigés par Öcalan aient été livrés par les agents de l’État turc aux dirigeants du PKK en Europe et au Kandil, qui se sont montrés entièrement solidaires avec leur leader sur la reprise des négociations, démontre clairement qu’il devrait y avoir un plan plus détaillé.

Selon les déclarations des porte-parole du BDP, la deuxième phase du plan — qui nécessiterait sans doute certaines réglementations juridiques — devrait commencer à la suite du retrait au-delà de la frontière des militants du PKK ; ce qui semble s’être déroulé jusqu’à présent sans problème majeur.

D’autre part, ceux qui sont restés en dehors de ce processus de négociation — dans lequel sont également impliqués les États-Unis et M. Barzani — expriment de sérieuses préoccupations quant à son résultat. Tandis que certaines composantes du mouvement socialiste s’opposent clairement à un accord quelconque avec l’AKP ou adoptent au moins une position neutre vis-à-vis du processus, d’autres ont soulevé de sérieux doutes sur d’éventuelles concessions faites par les Kurdes (ou plutôt par Öcalan) à l’AKP en échange de l’octroi d’un statut ; tout en étant d’avis que le processus en soi est un développement positif et n’a rien d’inadmissible. Ils affirment que les Kurdes seraient susceptibles de soutenir le plan de Erdogan qui vise à établir un système présidentiel « à la turque », en échange de l’octroi d’une sorte d’autonomie par le renforcement des pouvoirs des collectivités locales. Par contre, il y en a aussi d’autres qui pensent qu’il faudrait en tout cas soutenir l’arrêt de la guerre et que les Kurdes ont le droit de résoudre leur problème par le compromis qui leur convient.

De l’autre côté, les thèmes de « l’union des Kurdes et des Turcs », ainsi que de la « fraternité islamique », que Öcalan utilise parfois dans ses discours, ont commencé à revenir en force. Le célèbre sociologue turc Ismail Besikçi (qui a consacré sa vie entière à défendre les droits du peuple kurde et a passé au total 17 ans en prison pour ses études sociologiques exposant la réalité kurde) condamne ce type de discours à chaque occasion. La publication par la presse, le 28 février, des comptes rendus d’un entretien d’Öcalan avec les députés du BDP, ainsi que son message adressé aux peuples de la Turquie (mettant l’accent sur la « fraternité islamique » ; « l’union millénaire des Kurdes et des Turcs » ; ainsi que la « croissance de la Turquie », donc toutes sortes de formules qui ne vont pas nécessairement de pair avec la ligne idéologique et politique de l’AKP) et qui a été lu par les députés du BDP devant une foule rassemblée à Diyarbakır à l’occasion de la fête de Newroz (1) a dérangé tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans une telle histoire et plus particulièrement les Alévis. Il faudrait cependant souligner que, dans les années 1990, à une époque où le PKK était censé d’être plus radical, Öcalan tenait un discours similaire lors d’un entretien avec le journaliste Cengiz Çandar, qui lui avait rendu visite sur les directives du Président de la République de l’époque, Turgut Özal, dont Çandar était un des conseillers.

L’initiative prise par l’AKP d’entamer des négociations avec les Kurdes en vue d’apporter une solution au problème national, que personne ou presque jusqu’alors n’avait osé tenté de résoudre, a créé une atmosphère de soulagement parmi de larges couches de la population, à l’ouest comme à l’est du pays. Depuis le début de l’armistice de fait, on ne voit plus arriver des dépouilles de jeunes soldats et de guérilleros. Un climat de grand espoir règne dans des villes de l’ouest et surtout dans celles de l’est. Mais cet espoir à lui tout seul ne peut assurer le succès du processus de paix.

Les Kurdes n’ont pas été vaincus. Au contraire, ils ont réussi développer leur identité au cours des trente dernières années. Sur le plan politique, ils détiennent désormais une force capable de former, depuis deux législatures conscutives, un groupe parlementaire (minimum 20 députés) à l’Assemblé nationale ; le mouvement kurde qui est au pouvoir, depuis trois quinquennats, dans la plupart des collectivités locales de la région, et notamment à Diyarbakır, ne se compose pas que de guérilla dans les montagnes : il s’appuie désormais sur une énorme base civile solide et participe à la vie quotidienne des gens.

D’ailleurs, force est de constater que l’on était déjà arrivé à la limite de la lutte armée pour parvenir à des résultats significatifs. Abdullah Öcalan affirmait qu’il était impossible d’obtenir un succès militaire total, et il disait cela non seulement après sa capture, mais déjà il y a vingt ans.

Beaucoup plus que la poursuite d’une lutte armée « jusqu’au bout », les revendications de ceux qui votent, aident et soutiennent le mouvement, visent plutôt l’enseignement en langue maternelle, la libération des détenus, la normalisation de la situation de ceux qui se trouvent dans les montagnes et, surtout, des conditions de vie améliorées. De ce point de vue, il ne faut pas hésiter à proclamer haut et fort que « d'où qu'elle vienne, la paix est bienvenue » !

Il faut néanmoins noter l’existence d’un fossé sérieux entre les revendications kurdes et ce que l’AKP est disposé à octroyer, fossé que seul le prestige personnel d’Öcalan auprès du peuple kurde comble pour le moment. ■

Notes

1. Voici quelques extraits de ce texte : « Le peuple turc doit savoir que s’il peut, aujourd’hui, vivre sur les terres antiques de l’Anatolie, sous le nom de Turquie, il le doit à son alliance millénaire avec les Kurdes, sous la bannière de l’Islam… L’heure n’est pas à la désunion, à la guerre et aux combats ; l’heure est à l’union, à l’alliance, aux retrouvailles et au pardon… Les peuples kurde et turc ont combattu ensemble lors de la guerre d’indépendance, et sont morts côte à côte à Çanakkale. En 1920, ils ont fondé ensemble la grande assemblée nationale de Turquie. La réalité de notre histoire commune nous montre le chemin d’un futur commun, et nous force à adopter un projet partagé. L’esprit de la fondation de la grande assemblée nationale de Turquie éclaire aujourd’hui l’ère nouvelle… Le vœu des peuples du Moyen-Orient et d’Asie centrale est de créer un modèle moderne et démocratique en accord avec leur propre histoire. Il faut donc rechercher un modèle au sein duquel tout le monde pourrait vivre libre dans l’égalité et la fraternité ; cette recherche est un besoin aussi vital que le pain et l’eau. Pour créer ce modèle, il est indispensable de s’inspirer à nouveau des cultures antiques de la Mésopotamie et de l’Anatolie… À l’image de la guerre de libération nationale menée, dans l’histoire récente, par les Turcs et les Kurdes, alliés autour du Pacte national, il nous faut raviver cette relation et la vivre de manière encore plus profonde, large et contemporaine. » Le texte entier est disponible sur : http://Istanbul.blog.lemonde.fr/2013/03/22/le-message-dabdullah-ocalan-pour-newroz/

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