Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 595-596 juillet-août 2013

TURQUIE

Les habits neufs de l’empereur ?

Cf. aussi : [Turquie]

L’étendue et la profondeur de la réaction provoquée par l’agression policière, un petit matin, contre les tentes des manifestants qui se trouvaient dans un parc en plein centre d’Istanbul pour protester contre l’enlèvement des arbres, rend nécessaire toute une série de questionnements nouveaux sur les élections législatives, municipales et présidentielles qui auront lieu au cours des deux prochaines années, sur la solution du problème kurde, sur le caractère du régime, ainsi que sur l’équilibre du pouvoir au sein du parti gouvernemental.

Le gouvernement et son chef, Recep Tayyip Erdogan, ont été confrontés, pour la première fois au cours de leurs dix ans de pouvoir, à un événement qui les a largement dépassés et auquel ils ont été incapables de faire face.

Sur la Turquie

Quand il a accédé au pouvoir en 2002, l’AKP (Parti de la justice et du développement), avait tiré avantage à la fois de la perte de crédibilité des partis de centre-droite et de la faiblesse du CHP (Parti républicain du peuple) qui se contentait d’obtenir les 20 % des voix en poursuivant sa ligne kémaliste traditionnelle dont les arguments qui appartenaient à une époque révolue étaient facilement réfutables par les « islamistes » réformés et leurs alliés libéraux.

Lors de la période 2002-2007, l’AKP a largement profité de la conjoncture internationale créée par l’injection d’énormes montants de liquidités dans les marchés financiers, et la croissance stable ainsi assurée en Turquie comme dans d’autres pays « émergeants » avait permis à l’AKP d’effectuer des dépenses sociales grâce à l’endettement facile. L’AKP avait pu surmonter la crise financière globale de 2008 sans dégâts majeurs, grâce surtout aux réglementations effectuées dans le système bancaire suite à la crise de 2001 par le gouvernement sortant. L’entrée des capitaux qui a suivi la crise financière, c’est-à-dire d’énormes quantités de monnaie chaude à la recherche de surprofit, avait offert à l’AKP une large marge de manœuvre pour réaliser ses plans dans plusieurs domaines allant des privatisations aux investissements dans l’énergie et aux grands projets de construction.

L’AKP qui avait consolidé son pouvoir avec les élections législatives de 2007 a cherché à étendre sa sphère d’influence aux institutions comme le judiciaire, la police et l’armée et a mis au pas les patrons de médias qui s’opposaient à son pouvoir en les décourageant surtout par des moyens économiques.

Depuis 2002, Erdogan était sorti vainqueur de tous les scrutins, élections législatives, municipales et référendums, et avait sans cesse augmenté ses voix de 34 % en 2002 à 49,9 % aux élections législatives de 2011 (à l’exception notable des élections municipales de 2009 qui ont suivi la crise, où il avait obtenu seulement 38 % des votes). Il se croyait porté par son propre élan et visait le centenaire de la République en 2023, couronnant ainsi sa carrière politique de dix ans comme Premier ministre par un règne de dix ans comme président. Il se voyait ainsi comme homme politique marquant l’histoire du pays en profitant d’une popularité qui a déjà atteint le niveau de celle du fondateur de la République, Mustafa Kemal Atatürk.

Même si sa politique extérieure n’avait pas donné les résultats qu’il escomptait, il a quand même réussi à faire des Kurdes ses plus proches alliés dans la région en cherchant un accord avec Öçalan, et en encourageant les investissements turcs au Kurdistan d’Iraq en échange de l’accès aux sources énergétiques de ce pays. Il est parvenu à rendre cette zone économiquement dépendante de la Turquie qui approvisionnerait, dans les années à venir, une partie de ses besoins en gaz naturel du Kurdistan d’Iraq à un prix qui ne s’élève qu’à la moitié de ce qu’il paie actuellement aux Russes.

Après la résistance de Taksim, même si l’on ne peut pas parler du commencement de la fin pour le leader de l’AKP, on peut facilement parler d’une inflexion vers le bas de sa courbe. En créant des conditions qui conduisent les gens qui auparavant se méfiaient de la politique à s’engager dans des combats de rue, l’AKP s’est définitivement dépourvu des moyens de regagner un prestige qui dépasse le cercle de ses partisans engagés, comme il a perdu également la confiance d’une partie de ses propres électeurs.

La potentialité de la résistance de Taksim, qui a surgi comme un mouvement rabat-joie, d’accoucher d’une alternative politique est en train d’être discutée dans divers parcs d’Istanbul par des manifestants qui viennent de se retirer de Taksim . Bien qu’elle ait secoué l’AKP, il ne s’agit pas d’une opposition capable de le renverser. La formation d’un mouvement comme par exemple « le Mouvement 5 étoiles » en Italie est d’ailleurs hors de portée.

Dès les premiers conflits et afin de consolider ses rangs, Erdogan a essayé de présenter tous ceux qui ne votent pas pour son parti comme faisant partie d’une conspiration visant à empêcher le développement de la Turquie. Il a essayé de comparer la résistance de Taksim avec un attentat meurtrier commis le 11 mai dernier dans une petite ville près de la frontière syrienne et qui avait coûté la vie d’une cinquantaine de personnes. Il a également organisé à Ankara et à Istanbul des meetings du « respect de la volonté nationale » et désigné les foules qui se sont réunies lors de ces rassemblements comme étant le « vrai peuple ».

À l’heure actuelle, on est entré dans une phase où Erdogan n’a plus de chances de gagner la partie et va probablement essayer d’échapper au pire avec un minimum de pertes. Il n’a désormais aucune chance d’obtenir les plus de 50 % des voix dont il aurait besoin pour faire les modifications radicales requises pour son projet de régime présidentiel. D’autre part, même s’il réussissait à emporter les prochaines élections et à former un gouvernement à lui tout seul, il ne disposerait plus de la légitimité nécessaire pour réaliser ses grands projets.

Contrairement à ce qu’il fait valoir, la source de cette légitimité n’était pas limitée à la croissance économique, elle découlait plutôt de sa prétention à être un réformiste sans relâche. Pourtant, il n’a jamais fait de réformes dignes de ce nom : il n’a ni modifié la loi des partis politiques promulguée par le régime de dictature militaire ni baissé le barrage électoral de 10 %, car il voulait bénéficier des avantages évidents de ce système pour le parti majoritaire ; tout en mettant en relief les faits historiques tel que le massacre de Dersim sous régime kémaliste en 1938, il n’a jamais autorisé une investigation satisfaisante au sujet du massacre de Roboski qui a eu lieu le 28 février 2011 à la frontière d’Iraq et s’est soldé par le meurtre de 35 paysans pris pour des « terroristes », suite à une attaque aérienne réalisée par les avions de chasse. Aucun des responsables de cet acte n’a jusqu’ici été déféré devant les tribunaux. Alors qu’il utilise l’interdiction du foulard comme un symbole de persécution, son parti n’a pas voté le moindre projet de loi prévoyant l’abolition de cette interdiction. Il s’est toujours plaint du pouvoir judiciaire, mais une fois qu’il s’en est emparé suite au référendum de 2010, il n’a pas hésité à faire arrêter des milliers d’hommes politiques kurdes dans le cadre des opérations menées contre le KCK (Union des communautés du Kurdistan — branche civile non armée du mouvement nationaliste kurde). Alors qu’il était devenu « combattant de la liberté », suite à sa condamnation à une courte durée d’emprisonnement pour avoir lu un poème lors d’un rassemblement politique, un nombre record de journalistes accusés de « terrorisme » se trouvent incarcérés sous son règne. Alors qu’il organisait une série de réunions qu’il baptisait « d’ouverture alévie », il n’a accepté aucune revendication alévie, en particulier la reconnaissance comme lieu de culte officiel des cemevi (l’équivalent de la mosquée chez les Alévis) et, de surcroît, il a baptisé le troisième pont sur le Bosphore d’après le nom d’un sultan ottoman, Yavuz Sultan Selim, que les Alévis commémorent avec haine (car il les avait massacrés par milliers). Malgré le fait qu’il ait qualifié de non résolus les attentats commis avant son règne, il a promu ceux qui sont accusés de négligence dans le dossier de l’assassinat de Hrant Dink et il n’a pris aucune action pour élucider l’assassinat : un tireur a été tenu seul responsable de l’attentat, tandis que le préfet de police qui avait qualifié cet acte de « réaction individuelle », a été promu comme préfet d’une ville anatolienne, et le préfet d’Istanbul de l’époque a été promu comme sous-secrétaire d’État chargé de la sécurité intérieure avant d’être nommé, il y a environ un an, ministre de l’intérieur…

Erdogan, qui se présentait comme apôtre de la démocratie et de l’économie de marché, a montré par la violence qu’il a utilisé lors des événements déclenchés à cause de quelques arbres ou tentes ce dont il est capable pour faire face à une plus vive opposition. Lors de son discours prononcé devant le groupe parlementaire de son parti, loin de tirer une leçon quelconque de ce qui est arrivé, Erdogan affirmait encore qu’il allait « renforcer la police » et que l’AKP menait « une lutte pour la liberté ».

Ainsi, un parti qui s’autoproclame démocrate-conservateur et prétend qu’il met en œuvre des politiques sociales à l’instar des partis sociaux-démocrates de l’Europe de l’Ouest, a choisi de durcir le régime dès qu’il s’est trouvé face à une explosion ayant des revendications sociales et politiques plutôt limitées, dans un pays où n’existe aucune opposition sociale considérable, hormis le conflit avec le PKK qui dure depuis une trentaine d’années.

De son accès au pouvoir en 2002 et jusqu’au référendum de 2010, l’AKP a profité du soutien de certains secteurs politiques qui se qualifiaient de gauche et qui pensaient que l’AKP était en train de réaliser d’important changements en direction de la démocratie. À ce jour, il est néanmoins avéré que le régime islamiste-conservateur de l’AKP, qui se présente comme l’héritier légitime du régime kémaliste traditionnel et qui hisse en même temps le drapeau du néolibéralisme, n’a rien de commun avec la démocratie. Cela est désormais bien clair aux yeux de tout le monde, en dehors des électeurs du bloc de l’AKP. L’énergie libérée par la résistance de Taksim — qui a d’ailleurs pris au dépourvu les partis de l’opposition — a démasqué de façon très légitime la face néolibérale autoritaire de l’AKP.

Erdogan est donc entré dans une nouvelle période qui ne lui promet guère un avenir radieux. Les sondages récents indiquent plutôt une hausse dans les intentions de vote pour les partis d’opposition de centre-gauche, ainsi que de l’extrême-droite. ■

Extraits du discours prononcé, le 18 juin 2013, par le premier ministre Erdogan devant son groupe parlementaire

« Tout était élaboré d’une façon professionnelle : les tactiques, les messages, les tweets à utiliser, ainsi que les films, les photos ; la désinformation à répandre avait été minutieusement calculée…

« Alors que les médias internationaux et certains cercles internationaux étaient dans le coup dès le début, les dispositifs pour convaincre ceux qui n’y ont pas encore participé, pour les attirer par des nouvelles mensongères, avaient été préparés d’avance…

« Dès le début, ces événements ont été présentés et sont présentés encore comme un exercice de violence par la police contre des manifestations écologistes et des gens innocents qui n’utilisent que leur droit démocratique. C’est entièrement faux. Nos forces de sécurité ont fait preuve d’une extrême patience et de sens commun dans leurs actions, et sont restées dans les limites de la démocratie et du droit contre des actes de violence énorme. Notre police a même adopté une attitude démocratique sans pareille dans notre histoire, face à un mouvement systématique de violence de grande envergure : elle a passé l’examen de démocratie avec succès.

« La Turquie et le monde ont vu comment se sont réunis, sur l’ordre donné par le même centre, ceux qui ne s’étaient jamais réunis dans le passé et ne se réuniront jamais dans l’avenir. Tout le monde a désormais très bien vu et compris la fraternité entre les nationalistes et les diviseurs ; l’affection des fascistes et des socialistes ; l’alliance des prétendus dévots et des ennemis de religion, comment ils ont attaqué la même cible sous les directives du même centre.

« Ceux qui d’un côté portent les drapeaux turcs, se sont abominablement réunis à ceux qui, de l’autre côté, les brûlent.

« Ils ont d’une part abusé du Gazi Mustafa Kemal et, d’autre part, ont juxtaposé les portraits de celui-ci avec les torchons des séparatistes et des portraits de leurs leaders…

« Nous allons renforcer davantage notre police, nous allons la renforcer à tous les égards pour que sa force d’intervention face à tous ces événements s’améliore davantage. »

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