Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 595-596 juillet-août 2013

TURQUIE

Le cheminement du « mouvement islamiste »

Cf. aussi : [Turquie]

Le « mouvement islamiste » qui, depuis la transition vers le multipartisme dans la période de l’après-guerre, s’était niché dans les partis de centre-droite — d’abord au sein du Parti démocrate (DP) et ensuite, après le coup d’État de 1960, dans le Parti de la justice (AP) — s’est formé, à la fin des années 1960, en parti politique indépendant suite à l’exclusion en 1969 de son leader, Necmettin Erbakan, après l’annulation des élections de la direction de l’Union des chambres de commerce et d’industrie et des bourse de Turquie (TOBB) par le parti de centre-droite au pouvoir (le Parti de la justice de Demirel). La raison essentielle qui sous-tendait la fondation du Parti de l’ordre national (MNP) fut donc la représentation inadéquate, par le bloc du pouvoir incarné par le parti de centre-droite de cette période, des intérêts de la bourgeoisie anatolienne c’est-à-dire le petit et moyen capital industriel et commercial des villes anatoliennes. Malgré les apparences, ce ne sont donc pas des considérations religieuses ou culturelles qui ont donné lieu à la transformation du « mouvement islamiste » en parti politique, mais des intérêts de classe. D’ailleurs, la hiérarchie religieuse, ni dans le passé ni à l’heure actuelle, ne joue aucun rôle dans ce mouvement politique dont la direction a toujours été « séculaire ».

Sur la Turquie

Ce mouvement qui a ressurgi en force après le coup d’État du 12 mars (1971) — la base électorale du nouveau parti « islamiste », le Parti de salut national (MSP) était environ de dix pour cent — avait aussi profité de la fragmentation de l’éventail politique pour jouer un rôle clé dans la scène politique du pays en participant aux gouvernements de coalition, en 1973 avec le centre-gauche, puis à partir de 1975 avec le centre-droite à côté de l’extrême droite (les Loups gris) pour former un front national (MC). Le MSP défendait des positions plus « progressistes » par rapport au centre-droite : il voyait, par exemple, la solution du problème kurde dans le cadre de la « fraternité islamique », alors que son programme socio-économique (développementaliste national), qui se résumait dans le slogan « l’ordre juste », était une sorte de keynésianisme qui mettait l’accent sur une répartition plus égale des revenues.

Renaissance « islamiste » sous la dictature

Bien que le mouvement « islamiste » ait perdu sa base électorale après le coup d’État du 12 septembre 1980, les années 1980 furent une période de renaissance pour la pensée « islamiste » ainsi que sa réception par diverses catégories sociales. Il faut néanmoins noter que certains cadres politiques de deuxième rang du MSP dissous par la junte, qui ne furent pas bannis d’activités politiques, ont continué leur carrière au sein du Parti de la mère patrie (ANAP) fondé juste avant les élections de 1983 par Turgut Özal, qui fut lui-même présenté comme candidat par le MSP aux élections législatives du 5 juin 1977. L’architecte des fameuses mesures du 24 janvier 1980 qui furent la base des politiques économiques néolibérales de la junte, Özal, fut entre autres le directeur de l’Organisation de planification de l’État (DPT) dans les années 1960, le président du syndicat des patrons de métallurgie, le Directeur exécutif en chef de la Sabancı Holding, qui est le deuxième groupe industriel de Turquie après la Koç Holding. Il faut également souligner que la bourgeoisie anatolienne avait pris son essor véritable, pour ensuite monter dans la hiérarchie et devenir les « tigres d’Anatolie », grâce aux politiques économiques néolibérales de la junte qui avait mis en place un nouveau régime d’accumulation favorisant les exportations par le biais des subventions aux investissements ainsi qu’en baissant les salaires. Ces politiques avaient été poursuivies par les gouvernements d’ANAP qui est resté au pouvoir jusqu’en 1991. Özal fut d’ailleurs nommé par la junte ministre de l’Économie après le coup d’État, avant de devenir Premier ministre en 1983, puis Président de la République en 1989.

Le mouvement s’est par la suite constitué de nouveau en parti politique sous la direction de son leader historique Erbakan, et le nouveau parti ainsi fondé, le Parti de prospérité (RP), a participé aux élections législatives de 1991 en faisant une alliance avec le Parti national du travail (MÇP) qui était la continuation du parti d’extrême droite MHP, ainsi qu’avec un petit parti nationaliste, sous peine de ne pouvoir entrer au Parlement étant donné le barrage électoral national de 10 % qui est d’ailleurs toujours en vigueur.

La politique par le bas

Les années 1990 ont été un changement important dans l’histoire du mouvement : dès son établissement, le nouveau parti « islamiste » avait choisi de faire la politique par le bas, en organisant les classes défavorisées des quartiers pauvres, y compris au niveau syndical, et a adopté des positions contre les politiques néolibérales, lors des élections municipales de 1994. Il s’était aussi opposé aux politiques américaines dans la région (il faut rappeler que le Président de la République actuel, Abdullah Gül, condamnait, au cours de la première guerre de Golfe, à l’Assemblée nationale la coalition contre l’Irak tandis que Hafız Assad lui offrait son soutien). Il a d’ailleurs profité du désarroi et de la fragmentation du centre-gauche et en mobilisant les mécontents des banlieues pauvres déçus par la corruption des dirigeants municipaux de centre-gauche, et a réussi à remporter les mairies des deux plus grandes villes, Istanbul et Ankara. Alors que les voix cumulées de trois partis de centre-gauche s’élevaient à 36 %, le Premier ministre actuel Recep Tayyip Erdogan fut élu maire d’Istanbul en obtenant seulement 25 % des voix (grâce au système électoral à un seul tour). Dans des conditions où le mouvement national kurde n’avait pas participé aux élections, le RP a également gagné la mairie de Diyarbakır et réussi à augmenter ses voix à 19 % à l’échelle du pays. Ainsi, une nouvelle conception « islamiste » de gouvernement local, qui comportait des éléments de solidarité dans la vie quotidienne des citoyens et organisait des réunions dans les maisons de gens ordinaires, a fourni un terrain fertile pour la formation d’un mouvement organique qui d’ailleurs se maintient même à ce jour, et a constitué la base sociale de l’actuel Parti de la justice et du développement (AKP) dont l’organisation et la propagande sont basées sur ces expériences.

Premier gouvernement

Cependant, le RP qui, auparavant, prévoyait dans son programme un système économique à part, en dehors du capitalisme et du socialisme et dénommé la « Vision nationale » (Milli Görüs), avait déjà adopté (bien que de façon contrôlée) une économie de marché dès 1994. Ce tournant prendra ensuite avec l’AKP une orientation néolibérale évidente.

Le RP qui a participé aux élections législatives de 1995 sans faire de coalition électorale, est arrivé en tête avec 21 % des voix, en profitant de la fragmentation du centre-droite et du centre-gauche, et est ainsi devenu le parti clé sur le plan politique. Le RP qui avait acquis une position avantageuse vis-à-vis des autres partis de l’ordre - qui avaient perdu leur crédibilité surtout en raison de la guerre menée contre les Kurdes -, a cherché les moyens de faire coalition avec les deux partis de centre-droite (l’ANAP et le DY) qui avaient obtenu chacun 19 % aux élections. Après de longues négociations qui ont duré environ six mois, le dirigeant historique du mouvement, le Prof. Dr. Necmettin Erbakan est enfin devenu Premier ministre. Bien qu’ils aient obtenu au total 25 % des voix, les deux partis de centre-gauche n’avaient pas d’influence au Parlement.

L’arrivée au pouvoir, même en coalition, du RP qui représentait des différents secteurs islamistes et surtout la nomination de son leader comme Premier ministre, ajouté au fait que les nouvelles élites au pouvoir avaient commencé à profiter des bienfaits du pouvoir, a conduit à un mécontentement parmi les rangs des secteurs kémalistes traditionnels, et la tension s’est rapidement intensifiée. La réception à la résidence du Premier ministre de leaders religieux, y compris les membres des sectes religieuses ; le fait que, lors d’une visite en Libye, Erbakan ait été incapable de répondre aux propos « peu diplomatiques » de Kadhafi sur la forme de gouvernement en Turquie, du problème kurde et de l’OTAN, tout cela fut le prétexte de fortes critiques ciblant le Premier ministre.

En novembre 1996, la mort accidentelle dans la même voiture d’un policier de haut rang et d’un fasciste mafieux qui étaient mêlés à une série d’attentats meurtriers avant le coup d’État du 12 septembre (et dont l’affiliation à l’Organisation d’intelligence nationale MİT est presque certaine), ainsi que le fait qu’un député du Parti de juste voie (DYP) — chef d’une milice kurde progouvernementale — qui se trouvait dans la même voiture ait échappé à l’accident avec des blessures graves, avait provoqué l’indignation du public et certaines protestations. Erbakan a sous-estimé ces incidents, mais les protestations se sont répandues dans tout le pays. Erbakan n’a pas approfondi les investigations sur l’accident et ainsi élargi l’opposition à son gouvernement.

Un coup d’État « postmoderne »

Le 28 février 1997, le Conseil de sécurité nationale (1) a pris certaines décisions qui ciblaient directement le Premier ministre. Suite à ces décisions, le DYP, le partenaire de coalition du gouvernement de Erbakan, s’est divisé et s’est retiré de la coalition. Le président de la République de l’époque, Süleyman Demirel, ainsi que l’armée et le pouvoir judiciaire ont forcé tous ensemble le gouvernement qui se tenait d’ailleurs à peine debout, à démissionner. La Cour constitutionnelle, quant à elle, a dissous, le 16 janvier 1998, le RP pour le motif d’ « activités contre le principe de la République laïque ».

Le Parti de la vertu (FP) qui s’est constitué pour remplacer le RP a obtenu 15 % et 18 % des voix lors des élections législatives et municipales qui ont suivi la dissolution du RP. L’interdiction de la participation aux élections de la direction historique du mouvement avait créé un vide dans le parti. Le FP fut dissous à son tour, en juin 2001, pour motif de « manifestations de fidélité à son leader banni d’activités politiques », lors de son congrès.

Même si, cette fois-ci, le mouvement a immédiatement mis en place un successeur au FP, à savoir le Parti du bonheur (SP), la jeune garde du parti, qui était en rébellion contre la vieille oligarchie dirigée par Erbakan, a profité de l’occasion pour ne pas rejoindre ce nouveau parti.

Renouveau néolibéral

Cette jeune équipe a préféré créer son propre parti, l’AKP (Parti de la justice et du développement), en se débarrassant d’abord de la « Vision nationale » (Milli Görüs).

Tout comme le RP, l’AKP s’était établi lui aussi sur un vide politique. Le gouvernement issu, en 1999, d’un Parlement extrêmement fragmenté, se composait essentiellement des deux partis nationalistes de la gauche et de la droite de l’échiquier, le Parti de gauche démocratique (DSP) et le Parti de mouvement nationaliste (MHP), qui avaient trouvé un nouvel élan grâce à la montée d’une vague nationaliste suite à l’arrestation et le rapatriement d’Abdullah Öcalan. Quant au troisième partenaire de la coalition, ce n’était rien d’autre que le parti de M. Özal qui était devenu désormais un petit parti de centre-droite.

La crise économique de 2001 avait fortement frappé le gouvernement, et la maladie du Premier ministre M. Ecevit avait compromis l’avenir de la coalition. En mai 2002, les spéculations quant au successeur de M. Ecevit ont commencé à circuler et finalement les partis du gouvernement ont pris la décision d’aller aux élections anticipées à la suite desquelles aucun d’entre eux n’est parvenu à passer le barrage de 10 % et entrer au Parlement. Idem pour le DYP qui était dans l’opposition. L’électeur a donc fait payer le prix de la crise à l’ensemble de la classe politique, en balayant tous les anciens partis et dirigeants.

L’AKP est sorti vainqueur des premières élections auxquelles il a participé, sans même faire la moindre promesse ou défendre un programme spécifique, en se présentant comme nouveau parti face à un système de partis politiques déjà effondré et il a mis fin à une période de coalitions qui avait duré une décennie.

Un nombre considérable de ceux qui prétendaient pendant tant d’années être opposés à l’Occident, à UE et même parfois au capitalisme, ôtaient maintenant leur vieille chemise de « Vision nationale » pour adopter des politiques néolibérales et se transformaient, en profitant d’ailleurs du désarroi et de la fragmentation du centre-droite, en un nouveau parti de centre-droite, au lieu de rester dans un mouvement dissident au système.

Le profil donné par l’AKP lors des élections de novembre 2002 a soulevé beaucoup de doutes. D’abord, il a organisé des visites aux États-Unis pour rassurer l’administration américaine. D’autre part, les représentants du capital, au pays comme à l’étranger ont trouvé un peu bizarres ces gens dont le discours était plutôt radical dans le passé. Les institutions d’État, surtout l’armée et le pouvoir judiciaire les approchaient avec une extrême méfiance. Ils n’avaient pas encore compris que l’AKP, bien qu’il soit issu du RP, avait trahi sa vieille tradition pour s’intégrer au système. ■

Notes

1. MGK — l’institution constitutionnelle qui était la face visible de la « tutelle militaire » et réunissait la hiérarchie militaire et le Premier ministre accompagné de quelques membres du gouvernement sous la direction du président de la République. Sa composition a été changée depuis, de sorte que son secrétaire général ainsi que la majorité de ses membre sont désormais des civils.

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