Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 480-481 mars-avril 2003

FORUM SOCIAL MONDIAL III

Un monde alternatif s'affirme

Cf. aussi : [Altermondialisme]

Salvatore Cannavò

Salvatore Cannavò, membre du Comité politique national du Parti de la refondation communiste (PRC) d'Italie et du courant IVe Internationale, est directeur-adjoint de Liberazione, quotidien du PRC.

Le troisième forum social mondial de Porto Alegre a offert encore une fois une preuve que nous faisons face à une phase de croissance et d'expansion du mouvement international. La réussite de cette rencontre — environ cent mille participants, le double de l'année précédente, le succès des marches, la pleine participation de la gauche latino-américaine et de son expression gagnante, la naissance du réseau des mouvements sociaux, le déménagement du Forum en Inde et donc le démarrage d'un nouveau cycle, le maintien d'un axe radical à partir du refus net et inconditionnel de la guerre. Enfin l'expérience positive d'une gamme de forums régionaux et thématiques, qui représentent un ensemble complexe et diversifié, indicatif d'une phase d'expansion.

Un événement radical

Plus que les années précédentes, le Forum social mondial est devenu un grand événement. Un « gigantisme », comme on a dit, qui étouffe la participation d'en bas et la discussion horizontale. En effet, il y avait trop de conférences avec trop de vedettes, trop de verticalité : la conséquence la plus évidente de la phase impétueuse de croissance du phénomène Porto Alegre et de son succès symbolique et concret. Mais c'est également l'expression d'une modalité et d'une symbolique que cette phase du mouvement a décidé d'assumer pleinement. Si c'est vrai qu'il y a trop de gigantisme c'est tout aussi vrai que personne ne le conteste, que les conférences sont pleines, que le peuple des calepins continue à arriver inexorablement et à prendre des notes — en silence. Cette modalité est encore l'expression d'une phase initiale du mouvement — qui a commencé, rappelons-le, il y a trois ans seulement à Seattle — où la formation d'un espace public et pluriel, la définition d'une lecture du monde, d'une narration alternative au discours dominant, et, en dernière instance, la nécessité de construire, découvrir, identifier des alternatives possibles, restent une priorité incontestable. Il faut ajouter, en outre, que la forme de la narration alternative et donc de la réalisation symbolique de l'altérité — Porto Alegre contre Davos, l'antilibéralisme, le refus de la guerre — se manifeste par des contenus radicaux. L'offensive social-démocrate et réformiste qu'on redoutait au Forum mondial ne s'est pas produite de quelque manière que ce soit. Les représentants des partis réformistes, notamment européens, et avec un passé à faire pardonner — comme les démocrates de gauche (DS) italiens ou les socialistes français — ont été à peu près ignorés. Et cette édition sera sans doute mémorable à cause de son opposition radicale et viscérale à la guerre — une guerre impérialiste, comme les latino-américains le disent — présente à chaque conférence, à chaque marche, à chaque manifestation collective, en particulier la conférence finale avec Chomsky et Arundathi Roy qui a représenté le point culminant de ce sentiment et de ce refus.

Un nouveau processus

Par ailleurs, la forme-événement a été remise en question, dès le départ, par les organisateurs brésiliens eux-mêmes auteurs d'un virage important, qui a permis de représenter le Forum non plus comme un événement statique et défini une fois pour toutes, mais comme un processus réel. Ainsi, le déplacement du FSM, la réalisation des Forums régionaux, l'existence d'une pluralité interne, à partir de l'espace occupé par les mouvements sociaux, constituent un ensemble non pas indistinct, mais partie prenante d'une dynamique commune. C'est ainsi que la décision de se déplacer en Inde prend tout son sens. Le choix d'un nouveau pays, d'une zone cruciale comme l'Asie, ne permettra pas seulement de recommencer et de se doter d'une nouvelle vitalité, mais aussi d'élargir le mouvement, de le mettre en lien avec des situations inédites comme celle de l'Inde, et de l'Asie en général.

Tout comme l'espace désormais conquis par les mouvements sociaux qui cette année ont été en mesure non seulement de se doter d'un ordre du jour commun, beaucoup plus synthétique que par le passé et donc capable de choisir ses objectifs : le 15 février devenu mondial, le G8 à Evian en juin et le sommet de l'OMC à Cancùn au Mexique au mois de septembre, mais aussi d'organiser une coordination propre, le Réseau des mouvements sociaux, à l'échelle internationale. Un projet, certes empirique et expérimental, qui met en relation différentes expériences de lutte, qui tente de maintenir un rythme et une direction commune des différentes phases contre la mondialisation capitaliste et qui cette année, pour la première fois, a vu la participation de la CGIL italienne (la plus grande centrale syndicale du pays) ainsi que des organisations et associations qui ont toujours été présentes.

La construction de ce projet, déjà mis en œuvre à l'issue du Forum de Florence, avec l'assemblée des mouvements sociaux ayant donné vie à la journée du 15 février, permet de dresser un pont nécessaire entre l'événement et le mouvement quotidien, l'organisation des luttes, la construction de lieux de contestation sociale. Ces lieux sont également des lieux de démocratie et de pratiques d'auto-organisation, un des aspects les plus délicats à l'intérieur du mouvement. Ce qui permet de porter un jugement très positif sur Porto Alegre, parce qu'il indique le degré d'élargissement des luttes, s'il maintient une ligne radicale, et parce que son tournant permet de créer un environnement propice à l'action des mouvements sociaux.

Le rôle du politique

Mais cette année Porto Alegre a également eu une autre caractéristique importante, comme lieu privilégié pour l'expression du tournant que vit l'Amérique latine. Le meeting festif et majestueux de Lula, le succès personnel de Chavez, ont effectivement balayé, par le fait même, la polémique assez dure et un peu confuse qui avait tenu les forces politiques ainsi que les chefs d'Etat ou de gouvernement à l'écart du Forum social mondial. Personne n'a ressenti comme étrangère la présence des deux dirigeants qui, au contraire, ont été perçus comme l'expression du mouvement antimondialisation lui-même. Une composante spécifique, certes, mais une partie du mouvement, avec un processus de reconnaissance réciproque et une continuité naturelle entre le développement du mouvement antimondialisation et la nouvelle phase que traverse l'Amérique latine.

Donc, ce phénomène permet de faire un pas en avant, en éclaircissant au moins deux aspects. D'abord, le politique peut avoir une relation positive avec le mouvement s'il se met sur la même longueur d'ondes, et donc, en interprète et partage les contenus, en évitant les ambiguïtés et les flottements. Par ailleurs, le mouvement doit toujours préciser ses propres marges d'autonomie et d'indépendance envers le politique. Si le politique ne précise pas ses propres limites et « champs d'influence », il risque de tuer le mouvement. Naomi Klein a mis en garde contre les « big men », en soulignant comment ces vedettes avaient substitué dans la symbolique du Forum, « le nouveau », le « petit », « l'horizontal » et la « démocratie » typiques du forum social depuis sa naissance. Cette position, erronée par ailleurs en ce qui a trait au jugement sur Chavez, un « dictateur », et en général un peu naïve, contient toutefois une certaine dose de vérité. Et met en cause la capacité du mouvement d'organiser et de gérer sa propre autonomie, sa propre unité en gardant intacte sa propre radicalité.

Le mouvement constituant

Donc, un succès. Confirmé de nouveau également par les chiffres. A côté des cent mille délégués, il vaut la peine de mentionner les 125 pays représentés, les mille délégués en provenance des États-Unis (la deuxième délégation après le Brésil), les 27 000 participants aux camps jeunes, et plus de 4 000 journalistes accrédités. Il y avait une présence active de réseaux sociaux et de groupes pacifistes, la présence stable de l'Europe, dont une participation croissante de l'Europe du Nord et de l'Est.

Un succès comme nous l'avons décrit définit une phase de croissance du mouvement et son extension évidente. Elle confirme son caractère de mouvement constituant. Le premier mouvement de masse du XXIe siècle, le premier de cette amplitude et pertinence après la défaite historique dont l'écroulement du stalinisme constitua le signal le plus visible et définitif, décrit aujourd'hui un espace où l'on expérimente de nouveau la construction de relations internationales entre les différents mouvements sociaux. Il permet de passer de l'internationalisme de la solidarité à celui d'un ordre du jour commun, mais aussi de penser et de concevoir des alternatives de société, un autre monde possible. Donc, le premier mouvement qui peut tenter de renverser le chemin de recul progressif que nous avons connu sur le plan international au cours des trente dernières années et de donner un nom plus précis et plus partagé à l'espoir.

Définir le mouvement antimondialisation comme « constituant » signifie certes le charger d'une « mission historique » bien à lui, mais en même temps, s'attendre à des erreurs, des difficultés, des reculs et des avancées. Le mouvement antimondialisation a souvent été comparé à celui de 1968 : une révolte générationnelle contre tout système, international par sa nature, radicalement contre la guerre. On peut chercher beaucoup d'analogies et de différences, mais la comparaison demeure limitée. Le mouvement soixante-huitard s'inscrivait encore à l'intérieur des coordonnées du XXe siècle, à l'intérieur de ses victoires et ses défaites partielles, mais dans le cadre d'une perspective partagée de « prise d'assaut du ciel ». Le mouvement actuel s'inscrit plutôt dans la phase de mise à zéro et de la défaite historique du mouvement ouvrier au sens plus large. De ce fait, on peut le comparer davantage à celle de la phase constitutive du mouvement ouvrier typique de la deuxième moitié du XIXe siècle et du tout début du XXe. Comme ses manifestations internationales évoquent une analogie avec la Première Internationale où l'élément politique, le syndicalisme, l'expérience sociale, et différentes cultures ont donné lieu à une expérience historique riche d'enseignements. Une phase où l'on a construit des expériences multiples, des ajustements en cours de route, différentes institutions du mouvement lui-même, les partis, les syndicats, les maisons du peuple, les journaux, etc. Le mouvement d'aujourd'hui opère au même niveau : des forums mondiaux, des forums régionaux, de nouveaux réseaux sociaux, de nouvelles structures, de nouveaux journaux, et peut-être de nouveaux partis. Une comparaison qui engage à des précisions ultérieures.

Son avenir dépend en grande partie de la capacité de réaliser cette nature constituante en relation avec et non pas « contre » le tissu collectif du « vieux » mouvement ouvrier, ses structures existantes, son vécu politique et ses idéaux. Ce qui signifie en premier lieu avec ses syndicats et avec les structures de masse dont il dispose. Une relation difficile, à cause des compromissions avec les défaites et les pires choix qui ont marqué le XXe siècle, mais une relation nécessaire. Comment la réaliser, avec quels instruments, avec quels parcours est une des gageures les plus difficiles qui en grande partie décriront la prochaine phase du mouvement international.

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